Chapter 14
--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me débarrasser de mes deux coquins.
Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités du parc.
Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure.
On était arrivé.
Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à côté de la voiture.
Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère Friponne.
Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.
--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille bicoque.
Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.
Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par la porte de derrière.
--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard.
--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.
--En avant, alors.
Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt.
--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.
--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de sa formidable épaule.
--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout.
Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.
--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.
--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.
La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de whisky.
--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec satisfaction.
--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.
--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs de la cave.
Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de jour que par un soupirail grillé.
--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.
--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du ciel.
--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la toiture du firmament.
--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du logis.
--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est bientôt passée.
Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations du whisky.
La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.
Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper.
Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.
Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.
Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.
Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les convoitises en éveil des deux acolytes.
Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.
Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un parti héroïque.
--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.
--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.
--Ça sent bien bon, ici...
--Ensuite?
--Eh bien! là où ça sent bon...
--Achevez.
--Moi, je reste.
--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.
--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux marches qu'elle venait de gravir.
--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.
--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument.
Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son vieux coeur racorni.
--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.
--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé.
--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend.
--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.
Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le lecteur.
Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs.
Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître; Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des premiers chapitres: Lafleur et Cardon.
Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?
Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!
Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...
Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse qui résulte d'une grande émotion.
Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une pitié protectrice.
Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux:
--Ami Cardon? dit-il.
--Que veux-tu?
--As-tu trouvé?
--Non.
--Rien?
--Rien.
--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime?
--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!
--C'est vrai.
Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.
--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?
--Si.
--Et tu n'as rien trouvé?
--Si.
--Comment, tu as un moyen?
--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon marché.
--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une singulière émotion.
--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?
--Un peu.
--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières amylacées?
--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.
--En alcool, as-tu dit?
--Oui, en alcool.
--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?
--C'est, ma foi, vrai.
--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.
Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.
De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée.
Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.
Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la ville.
Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.
La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta avec enthousiasme.
Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où leur contenu faisait les délices des carabins.
Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à-dire deux ans après sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il atteindrait un âge patriarcal.
Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre récit.
CHAPITRE XXVIII
Ou tout le monde se retrouve
Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs installés autour de la table.
Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient...
Ce que voyant la mère Friponne:
--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de partir.
Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant la parole:
--Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable.
Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine:
--Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît.
--Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de son supérieur.
--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà mon opinion!
--J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine.
--En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant par un plein verre de whisky.
--Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon.
--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.
--A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se versant un énorme verre de whisky.
Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus grand enthousiasme.
Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant sur l'épaule:
--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous regarder, sans lier plus ample connaissance?
--Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire fonctionner son brûle-gueule.
--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous _emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons?
--Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon.
--Alors, votre main, mon ami!
--La voilà, jeune homme.
--Vous vous appelez?
--Bill.
--Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant lesquelles nous serons ensemble.
Le gros homme sourit largement.
--Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire.
--Laquelle?
--Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.
--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement Lafleur.
Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:
--Simon! appela-t-il.
Celui-ci accourut, en trébuchant.
--Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes oreilles.
Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait bien un acquiescement.
Lafleur poursuivit:
--Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles. As-tu compris?
Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre mère.
Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait amoureusement sur son coeur.
Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria:
--Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.
--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié!
--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau.
Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement le gosier.
La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire.
A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée.
Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson favorite: le _Grand-père Noé_, à laquelle répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre Cardon.
Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui restait.
Bill se récria:
--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton lamentable.
--Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout.
--Au diable les affaires!... reprenait le géant.
--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi?
--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...
--Chut!
Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur leurs escabeaux.
Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment.
Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et toute trace d'ivresse avait disparu.
Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos lecteurs.
On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait.
Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la puce à l'oreille.
Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre.
Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce Lapierre de malheur en était bien capable, après tout!
--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce soir pour rien.
--Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon.
--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...
L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus explorateurs--une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille--mit fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des _gentlemen_ aussi considérables.
Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg; nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations--réelles pour Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et--ô néant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant de Lapierre.
Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux apôtres avait échoué.
De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.
C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon.
La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles.
L'effet fut instantané.
Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le matin même!...
Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis, avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de fraîche date...
Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla proprement coller à la muraille.
De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et de lui ôter son poignard.
--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després.
Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do lui.
--A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible.
--Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.
C'était, en effet, Gustave Després.
Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé?
Nous allons le dire.
La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se débarrasser de ses liens.
La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le _ficelage_ exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets derrière le dos.