Le Roi des Étudiants

Chapter 11

Chapter 113,818 wordsPublic domain

La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc et le reste du matériel indispensable.

La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave.

Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière première--les céréales--contre les rats et autres vermines de la même catégorie.

Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.

Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant chez le père Gaboury.

Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.

Entrons.

Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un cabinet noir.

Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.

La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du succulent souper qui se prépare.

C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de ses pensées.

Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la _mère Friponne_--une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses pratiques.

En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet.

A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui retarde.

A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et apostrophe ainsi son aimable rejeton:

--Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis une demi-heure.

A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée:

--C'est pour empêcher le gosier de me racornir.

--Ivrogne! bois de l'eau.

--L'eau m'est contraire.

--Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac!

--Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère.

--Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.

--Hé! c'est pour ça que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu.

--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.

--Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici.

--Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont le nez fin...

--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande chaudière ne crève pas...

--Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me chiffonne.

--Quoi donc, la mère?

--C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.

--As pas peur, la mère... je les boirai, moi.

--Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.

--C'est encore curieux, allez...

--Tu es fou.

--Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un marché.

--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.

Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette importante opération.

Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.

Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur la table.

La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant le poing resté libre:

--Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.

--Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.

--Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.

--Aïe! ouf!

--Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes.

--Aïe! aïe!! aïe!!!

--Mon argent! mon argent!! mon argent!!!

La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad patres_, lorsqu'un spasme suprême le dégagea.

Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.

Après quoi, il cria:

--C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui vient de me le donner.

--Tu mens! grogna Friponne.

--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié!

Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa au passage.

--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible.

--De _l'Américain_.

--Ah!

--C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me battre, c'est sûr.

--Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?

--Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça:

--Y a-t-il du monde chez vous?

--J'sais pas, que j'ai répondu.

--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici.

--Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore que je vous vole?

Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement devant sa mère.

Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.

--Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux.

--Tiens, c'est pourtant vrai!

--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans crainte.

-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle grommelait entre ses dents:

--Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!

Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une jeune fille exténuée...

Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury.

--Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme?

--J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus mignonnes les unes que les autres.

--Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici.

--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la tenue.

--Cette chambre ferme-t-elle à clé?

--Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux.

--Très bien. Et les fenêtres?

--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous.

--Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre--pendant trois ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne s'échappe pas...

--Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne.

--Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?

--Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez obligé de l'emmener de force.

Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans sa poche les précieux billets de _l'Américain_ et se mit en devoir d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.

La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.

Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre.

--Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme sur des roulettes.

--C'est bien, répondit distraitement Lapierre.

Et il ajouta d'une voix sourde:

--Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de la signature du contrat. Quant à l'autre...

Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda:

--Votre cave est-elle sûre?

--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite industrie.

--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi.

--Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille.

--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question:

--Votre cave est-elle sûre?

--Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par des barreaux de fer gros comme mon poignet!...

--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?

--Pour ça, oui.

--En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne le garderez pas longtemps.

La mère Friponne était éblouie.

--Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!

--Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à partir.

--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.

--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir.

Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en grommelant:

--Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves que tu lui as promises...

Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée.

CHAPITRE XXIII

Dans la gueule du loup

Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère friponne.

La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles scintillaient au firmament.

Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant une haute maison de la rue Saint-Louis.

Il était arrivé.

Lapierre sonna.

Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge, tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement.

Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec respect:

--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...

--Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu, Madeleine?

--Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur.

--Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils présentés?

--Environ vers cinq heures, cette après-midi.

--Bien. Et doivent-ils revenir?

--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée.

--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé--vous savez... celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de faim.

Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût dressée dans la salle à manger, située en arrière.

Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît à réfléchir.

La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en découler.

Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en rechercher les causes, à en prévoir les conséquences.

Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.

Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion:

--En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Després ne parlera plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit.

Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique.

Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne réagissent pas sur leur estomac.

Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille.

Le remords--cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences bourrelées--ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes.

Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse; mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette retentit.

--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre.

Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet privé_.

Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du lieutenant-gouverneur.

C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions.

Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant jour du côté de la cour.

C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes visiteurs.

Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits.

Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique que de toute autre chose.

Le premier répondait au prénom de _Bill_; le second s'appelait le plus innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux étaient bizarrement vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.

Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du logis leur adressa la parole.

--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du diable si je n'en fais pas quelque chose!

Puis, tout haut:

--Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.

Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans articuler une parole.

--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la stagnation des affaires dans votre ligne?...

--C'est le cas, affirma le petit homme.

--C'est le cas, appuya le gros.

--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?

--Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec.

--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule.

--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier et le faire lever...?

--Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous.

--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau?

--Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la perspective.

--Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?

--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher.

--Ni tuer, ni voler.

--Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.

--Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un autre à garder... voilà tout.

--Pas davantage?

--Pas davantage.

--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout.

--Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!...

--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin.

--A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps.

--Ce sera ton lot, mon brave.

--_All right!_ j'en suis.

--Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te fais mon collaborateur, mon lieutenant.

--Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.

--Eh bien! ça y est-il?

--Voyons le prix.

--Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.

--Mettons cinq: c'est un compte plus rond.

--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?

--C'est convenu.

--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.

Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées. Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, s'écria:

--Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous!

Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux heures du matin, par les ordres suivants:

--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain.

Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du juste.

La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut.

--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux?

Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.

Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.

--Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.

--Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine... c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.