Le Roi des Étudiants

Chapter 10

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Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui l'avait fait arrêter.

Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à réfléchir profondément.

La situation était grave, et la brusque intervention de Després--nous lui conserverons ce nom--dans des affaires déjà singulièrement compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de Mlle Privat.

Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il eut peur--car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver l'amant de Louise.

Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.

L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution énergique:

--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien ami...

--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.

Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver.

Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le rond-point.

Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux entrelacés.

Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager.

Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du feuillage.

Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus mauvaises allaient se réaliser.

Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers la de Després.

Pourtant, le misérable se contint encore....

--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît de moi mon ancien rival.

Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.

--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa trace...

Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de l'intéressant couple.

Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles calomnies...

L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée...

--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de _l'autre affaire_!

Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.

Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du _Cumberland Gap_; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus...

Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave Després...

Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.

Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.

Lapierre le voyait venir.

--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire--comme tu m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en travers de ses projets.

Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son habit...

Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de rage...

Le revolver n'y était plus!

Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop tard pour essayer de le retrouver.

Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait passer...

Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du Roi des Étudiants...

Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même pousser une plainte.

Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se trouva dans le chemin royal.

Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares.

Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la Folie-Privat.

CHAPITRE XXI

Deux attentats dans une journée

A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple s'arrêta, étonné.

Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux arpents du parc.

--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.

--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.

--Lapierre!... Joseph Lapierre!

--C'est impossible...

--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne ne s'oublie pas.

--Mais, que faisait-il dans ce bois?

--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous promener un peu de ce côté.

--Quelle idée!

--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer un passage.

--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un nous surprenait...

--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.

La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté de la haie.

Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux.

Ils s'y engagèrent.

Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément un cri d'effroi:

--Un cadavre!

Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.

Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en valait guère mieux.

Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després.

Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en murmurant:

--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.

Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa blessure.

La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer une parole.

Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:

--Gustave!... c'est Gustave!

--Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et s'avançant, pâle d'effroi.

--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort.

--Grand Dieu! serait-ce possible?

--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.

La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné et releva son voile pour mieux voir.

Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.

Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.

Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance, cet excellent Caboulot.

Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler de concert à la vengeance commune.

Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du repentir et des larmes de sa soeur.

Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.

Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements.

--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.

--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une semblable démarche.

--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche!

Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa soeur et l'avait conduite nous savons où.

Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:

--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état!

--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société!

--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre.

--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.

--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.

--Et il se disposa à prendre son élan.

--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...

Et elle posa la main sur le coeur du moribond.

Le Caboulot trépignait.

Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!

--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.

--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange! répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur.

Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.

--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat, s'écria-t-elle.

Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.

--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.

--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.

Puis se relevant:

--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons, Louise.

Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau.

Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.

Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.

Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres pâles du jeune homme.

Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts.

--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.

--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être...

--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: je ne serai pas longtemps.

Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.

Louise resta donc seule, en face du moribond.

La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes sombres de la forêt.

Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration comateuse du blessé.

Louise eut peur...

Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.

Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du sentier durci...

A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant sa figure de ses mains tremblantes.

Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, et se trouva noué derrière la nuque de Louise...

La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et moqueuse...

Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:

--Encore _lui!_ ................................................

Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre et un homme apparut dans le sentier.

C'était le Caboulot.

Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.

La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur.

--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.

Pas de réponse.

--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix.

Même silence.

L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels réitérés de son frère.

Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller le parc: rien!

Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté, s'il eût été seul.

Que faire?...

Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à tous les saints du calendrier.

Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient pas les choses...

Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un homme de bon conseil.

Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?

--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.

Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit virginal de Louise.

Un médecin était à son chevet.

CHAPITRE XXII

Une distillerie clandestine

A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière habitation.

C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres branlantes.

Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée. Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures, percées au ras du sol.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à quelques arpents de Québec.

La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer.

Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se signaient formidablement, en face de la maison suspecte.

Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos d'alentour.

Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y faire leur sabbat.

Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait de la haute cheminée.

Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à plein nez.

Donc, la vieille maison était hantée!

Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale!

Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une manufacture d'allumettes!

Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse n'était pas hantée!

Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils aux trois-quarts idiot.

Que faisait là ce quatuor disparate?

Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus superstitieuse que rusée.

Ceux-là seuls--et ils étaient en petit nombre--qui auraient été à même de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement inflexibles.

Voici comment et pourquoi...