Le Roi au Masque d'Or

Part 8

Chapter 83,926 wordsPublic domain

--Moi, je ne peux pas, reprit Chariot. Tout de même--les vieux ont été rosses--ah--c'est eux qui l'ont voulu--mais on en a pour du temps, en bateau, avant de s'établir là-bas. Qu'est-ce que tu as pris, dis--écoute?

--Tu le sais bien, Chariot, ce que j'ai pris. Tout ce que tu avais dit. Là. Je dors. J'en peux plus.

--Après tout, dit Chariot, j'ai bien tort de me donner du tourment. Quand il n'y en avait plus, chez eux, il y en a encore. Ils savent où le terrer, les gueux. J'ai crevé la misère, pendant qu'ils s'engraissaient de noce. C'est à eux, maintenant, à se faire du mauvais sang.

Le ciel s'éclaircissait à l'est, et une rafale froide enfla leurs vêtements. La lumière fut rapidement livide. Les brumes s'étiraient sur l'inondation. L'eau était couleur de plomb. Chariot vit la figure de son compagnon, jaune et bleuâtre aux joues et sous les yeux, avec un foulard tordu au cou. Sa main avait glissé sur la banquette et y avait marqué des doigts. Chariot regarda les traces rouges noirâtres et secoua le dormeur.

--Ah! assez, dit l'homme. Au point du jour! Quoi, est-on là? qu'est-ce que tu veux?

--Ça, dit Charlot, comme étranglé. Il y a du sang sur le bois.

--Eh ben, je me serai cogné en montant, dit l'homme en mâchant ses mots.

--Des doigts, cria Chariot, des doigts rouges! Tu ne les as pas...

--Et comment aurais-tu fait? Tu demandais s'ils avaient gueulé. Oui, qu'ils gueulaient, assez pour faire descendre toute la gendarmerie. Quoi, tu voulais t'en aller avec de l'argent? Ben, tu l'as.

Le paquet blanc sonnant, entre les deux hommes, s'était embu sous la pluie, comme avec des taches de lie de vin.

Chariot tira l'homme, lâcha les rênes, et ils chancelèrent tous deux jusque sur la route. L'homme, à demi renversé, se tint au marchepied de fer et jura.

--C'est pas tout, dit Chariot, où sont mes chaussons?

--Ils doivent être dans la paille, là, dit l'homme. On va voir. Ils fouillèrent des deux côtés, mais ne trouvèrent rien.

Les joues blanches de Chariot tremblaient.

--Tu les a laissés à la maison! cria-t-il.

--Je me souviens pas, dit l'homme. Peut-être que je les ai quittés, parce que j'avais patouillé dans le sang. Il regarda ses souliers. Une ligne rougeâtre divisait la semelle et l'empeigne.

--On va me reconnaître! cria Chariot. Tu as laissé mes chaussons dans la chambre!

Mais l'homme ne répondit rien. Il avait pris une poignée de terre humide, et essuyait les pointes de ses pieds. Chariot fit le tour de la charrette et poussa un cri:

--Il y a du sang au montoir!

Le marchepied luisant semblait un couteau d'exécution.

Ils s'agenouillèrent tous deux dans l'ornière profonde; et tandis que le cheval les éclaboussait du sabot, sous la lueur blême de l'aube, ils frottèrent patiemment le tranchant de fer avec de la vase.

LA CITÉ DORMANTE[1]

_A Léon Daudet._

La côte était haute et sombre sous la lueur bleu clair de l'aube. Le Capitaine au pavillon noir ordonna d'aborder. Parce que les boussoles avaient été rompues dans la dernière tempête, nous ne savions plus notre route ni la terre qui s'allongeait devant nous. L'Océan était si vert que nous aurions pu croire qu'elle venait de pousser en pleine eau par un enchantement. Mais la vue de la falaise obscure nous troublait; ceux qui avaient remué les tarots dans la nuit et ceux qui étaient ivres de la plante de leur contrée, et ceux qui étaient vêtus de façon diverse, quoiqu'il n'y eût pas de femmes à bord, et ceux qui étaient muets ayant eu la langue clouée, et ceux qui, après avoir traversé, au-dessus de l'abîme, la planche étroite des flibustiers, étaient demeurés fous de terreur, tous nos camarades noirs ou jaunes, blancs ou sanglants, appuyés sur les plats-bords, regardaient la terre nouvelle, tandis que leurs yeux tremblaient.

Étant de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les langues, n'ayant pas même les gestes en commun, ils n'étaient liés que par une passion semblable et des meurtres collectifs. Car ils avaient tant coulé de vaisseaux, rougi de bastingages à la tranche saignante de leurs haches, éventré de soutes avec les leviers de manœuvre, étranglé silencieusement d'hommes dans leurs hamacs, pris d'assaut les galions avec un vaste hurlement, qu'ils s'étaient unis dans l'action; ils étaient semblables à une colonie d'animaux malfaisants et disparates, habitant une petite île flottante, habitués les uns aux autres, sans conscience, avec un instinct total guidé par les yeux d'un seul.

Ils agissaient toujours et ne pensaient plus. Ils étaient dans leur propre foule tout le jour et toute la nuit. Leur navire ne contenait pas de silence, mais un prodigieux bruissement continu. Sans doute le silence leur eût été funeste. Ils avaient par les gros temps la lutte de la manœuvre contre les lames, par le calme l'ivresse sonore et les chansons discordantes, et le fracas de la bataille quand des vaisseaux les croisaient.

Le Capitaine au pavillon noir savait tout cela, et le comprenait seul; il ne vivait lui-même que dans l'agitation, et son horreur du silence était telle que pendant les minutes paisibles de la nuit, il tirait par sa longue robe son compagnon de hamac, afin d'entendre le son inarticulé d'une voix humaine.

Les constellations de l'autre hémisphère pâlissaient. Un soleil incandescent troua la grande nappe du ciel, maintenant d'un bleu profond, et les Compagnons de la Mer, ayant jeté l'ancre, poussèrent les longs canots vers une crique taillée dans la falaise.

Là s'ouvrait un couloir rocheux, dont les murs verticaux semblaient se rejoindre dans l'air, tant ils étaient hauts; mais au lieu d'y sentir une fraîcheur souterraine, le Capitaine et ses compagnons éprouvaient l'oppression d'une extraordinaire chaleur, et les ruisselets d'eau marine qui filtraient dans le sable se desséchaient si vite que la plage entière crépitait avec le sol du couloir.

Ce boyau de roc débouchait dans une campagne plate et stérile, mamelonnée à l'horizon. Quelques bouquets de plantes grises croissaient au versant de la falaise; des bêtes minuscules, brunes, rondes ou longues, avec de minces ailes frémissantes de gaze, ou de hautes pattes articulées, bourdonnaient autour des feuilles velues ou faisaient frissonner la terre en certains points.

La nature inanimée avait perdu la vie mouvante de la mer et le crépitement du sable; l'air du large était arrêté par la barrière des falaises; les plantes semblaient fixes comme le roc, et les bêtes brunes, rampantes ou ailées, se tenaient dans une bande étroite hors de laquelle il n'y avait plus de mouvement.

Or, si le Capitaine au pavillon noir n'avait pas songé, malgré l'ignorance de la contrée où ils étaient, que les dernières indications des boussoles avaient porté le navire vers le Pays Doré où tous les Compagnons de la Mer désirent atterrir, il n'eût pas poussé plus loin l'aventure, et le silence de ces terres l'eût épouvanté.

Mais il pensa que cette côte inconnue était la rive du Pays Doré, et il dit à ses compagnons des paroles émues qui leur mirent des désirs variés au cœur. Nous marchâmes tête basse, souffrant du calme; car les horreurs de la vie passée, tumultueuses, s'élevaient en nous.

A l'extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d'or étincelant. Un cri s'éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la Mer; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l'air, parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n'y avait plus d'écho.

Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au delà des levées de sable, les Compagnons montèrent péniblement; le sol fuyait sous nos pas.

Et de l'autre côté, nous eûmes une étrange surprise; car le rempart de sable était le contrefort des murailles d'une cité, où de gigantesques escaliers descendaient de la route de garde.

Pas un bruit vital ne s'élevait du cœur de cette ville immense. Nos pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et le son s'éteignait. La cité n'était pas morte, car les rues étaient pleines de chars, d'hommes et d'animaux: des boulangers pâles, portant des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des poitrines rouges de bœufs, des briquetiers courbés sur les chariots plats où les rangées de briques scintillantes s'entre-croisaient, des marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons, haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées d'étoffes à fleurs de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures étaient immobiles, comme dans la galerie d'un statuaire qui pétrit des statues de cire; leur mouvement était le geste intense de la vie, brusquement arrêtée; ils se distinguaient seulement des vivants par cette immobilité et par leur couleur.

Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement rouges, la chair injectée; et ceux qui avaient été pâles étaient devenus livides, le sang ayant fui vers le cœur; et ceux dont le visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe d'ébène; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s'étaient jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron; en sorte que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compagnons de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d'une réunion de peuples morts.

Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la manière des aliénés; nous pensions qu'un de ces hommes qui avaient été en chair peut-être nous répondrait; nous pensions que cette agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres; nous pensions nous délivrer de la malédiction du silence. Mais les grandes portes abandonnées bâillaient sur notre route; les fenêtres étaient comme des yeux fermés; les tourelles de guetteurs sur les toits s'allongeaient indolemment vers le ciel. L'air semblait avoir un poids de chose corporelle; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre les pilastres, les mouches, immobiles et suspendues, paraissaient des bêtes varicolores emprisonnées dans un bloc de cristal.

Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une profonde lassitude. L'horreur du silence nous enveloppa. Nous qui cherchions dans la vie active l'oubli de nos crimes, nous qui buvions l'eau du Léthé, teinte par les poisons narcotiques et le sang, nous qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des liens invincibles.

Or, le silence qui s'emparait de nous rendit les Compagnons de la Mer délirants. Et parmi les peuples aux quatre couleurs qui nous regardaient fixement, immobiles, ils choisirent dans leur fuite effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine; ceux d'Asie étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire impure; et ceux d'Afrique saisirent les hommes noirs, et devinrent sombres comme l'ébène; et ceux du pays situé par delà l'Atlantide embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d'acajou; et ceux de la terre d'Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et leur visage devint couleur de cire vierge.

Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n'ai pas de patrie, ni de souvenirs qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma pensée veille, je m'élançai terrifié loin des Compagnons de la Mer, hors de la cité dormante; et malgré le sommeil et l'affreuse lassitude qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable doré, l'Océan vert qui s'agite éternellement et secoue son écume.

[Footnote 1: Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à couverture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors inexploré.]

LE PAYS BLEU

_A Oscar Wilde._

Dans une ville de province que je ne saurais plus retrouver, les rues montantes sont vieilles et les maisons vêtues d ardoises. La pluie coule le long des pilotis sculptés et ses gouttes tombent à la même place, avec le même son. Les petites fenêtres rondes se sont enfoncées dans les murs, comme pour se garer des coups. Il n'y a de hardi, parmi ces ruelles, que le lierre à la pointe des portes et la mousse à la crête des murs: car les feuilles sombres et luisantes du lierre avancent leurs dents, et la mousse ose envelopper les grosses pierres extérieures de son velours jaune--mais les êtres sont aussi fugitifs que l'ombre des fumées.

Là sont encore des fanaux rougeâtres attachés aux linteaux, et des chandelles minces dans les chandeliers d'étain, et des paquets d'allumettes soufrées, et de petits carreaux pleins d'ombre et de poussière derrière lesquels dorment d'étranges petits flacons où les liqueurs étaient autrefois vertes et bleues. Des cornettes froncées tremblent aux vitres, et parfois on aperçoit de pâles visages d'enfants et des doigts frêles qui agitent un pantin décoloré, une oie de bois ou une balle demi-bariolée.

Là, un soir d'hiver, sous un porche noir, une petite main froide se glissa dans la mienne, et une voix d'enfant murmura à mon oreille: «Viens!» Nous montâmes un escalier dont les marches vacillaient; il était tordu en spirale et une corde servait de rampe; les fenêtres étaient jaunes de lune et une porte solitaire battait, agitée parle vent. La petite main froide me serrait le poignet.

Quand nous entrâmes dans la chambre, fermée de quatre planches disjointes, avec un loquet de ficelle, une chandelle bruissante fut allumée et fichée dans une bouteille. A côté de moi, tenant ma main, était une fillette de treize ans; ses cheveux fins couleur d'or tombaient sur ses épaules et ses yeux noirs brillaient de satisfaction. Mais elle était maigre et menue, et sa peau avait la nuance que donne la faim.

--Je m'appelle Maïe, dit-elle, et, tendant le doigt: «Pas que tu as eu peur, affreux monstre, quand je t'ai pris la main?»

Puis, elle me mena autour de la chambre.--«Bonjour, ma belle glace, dit-elle; tu es un peu cassée, mais ça ne fait rien. Voilà un ami très gentil que je te présente.--Bonjour, ma vilaine table, qui n'a que trois pattes; tu es vilaine, mais je t'aime tout de même.--Bonjour, ma cruche, qui n'a plus de gueule; ça ne m'empêchera pas de t'embrasser pour boire ton eau.--Bonjour, mon chez-moi, je te salue syndicalement: aujourd'hui j'ai de la société.»

J'avais mis, je crois, un peu d'argent sur la pauvre table. Maïe me sauta au cou. «Tu veux bien, dit-elle, je vais chercher un grand pain, un pain de six livres.--Au revoir, mon chez-moi: soyez sage pendant mon absence; il y a un vieux cahier d'images dans le coin.»

Elle remonta gravement, le menton sur le pain poudré de farine, les deux bras dessous, et les mains tenant son tablier gonflé. Elle fit tout rouler par terre. «Vois-tu, dit-elle, j'ai acheté des marrons; comme ça je ne serai pas en peine; ça bourre, ça nourrit, et j'en ai pour mon hiver.» Elle les rangea un à un, à plat, dans le tiroir de la table, leur rit avant de le fermer et s'assit sur le lit. Puis elle prit le grand pain et mordit à même le croûton; à mesure qu'elle mangeait, sa petite figure avançait dans la brèche et elle me regardait sans cesse, pour voir si je me moquais d'elle.

Quand elle eut mangé, elle soupira. «J'avais faim, dit-elle. Et Michel aussi, probable. Où est-il encore, ce garnement?--Tu sais, Michel est un petit garçon très malheureux, qui n'a plus ni mère ni père; il est affreux; il est bossu; il m'aide à faire mon feu et va me chercher mon eau; ça fait qu'il mange avec moi, et je lui donne des sous, quand j'en ai.»

On entendit un cliquetis de sabots, et la ficelle du loquet tressaillit.--«Le voilà,» dit Maïe. Je vis entrer un avorton blême, les mains et le nez noirs de charbon, sa culotte courte ouverte au vent: il me tira la langue et me fit une longue grimace avec sa bouche.--«Allons, Michel, ci reste tranquille, dit Maïe. Tu ferais mieux d'écouter Monsieur qui te parle. Va vite.» Michel remonta avec la bouteille de vin doux que je lui demandais.

Le petit poêle de fonte avait été rempli et allumé. Il y avait un peu de bois de démolition, encore taché de ciment. Les châtaignes rôtissaient sur le couvercle: Maïe les avait mordues, pour leur donner de l'air. Elles éclataient parfois et Maïe les grondait: «Vilains marrons, voulez-vous bien ne pas sauter?» Cependant elle recousait la doublure de finette d'un corsage. L'aiguille y passait avec un crissement doux. La lueur du poêle tombait sur ses mains agiles, et faisait briller l'étoffe. Michel, accroupi, fermait les yeux à la chaleur.

--Je couds, je couds, dit Maïe. J'aurai cinq sous. Pas, c'est bien payé? Donne-moi un peu de vin doux, monstre. Bois le fond: je neveux être ni mariée ni pendue.

Dans son langage enfantin elle me conta sa vie. Elle ne savait ni bien, ni mal. Elle avait erré dans la campagne, avec d'horribles garçons, pour jouer la comédie. A neuf ans, elle était princesse au fond d'une grange, les pieds nus dans la paille, et une couronne de papier d'or sur la tête. Elle savait encore des tirades de ses rôles, et m'en récita. «Oh! il y avait une belle pièce, dit-elle. Ça s'appelait, je crois, le _Pays Bleu._ On ne voyait pas qu'il était bleu, mais on se figurait, tu comprends. Les montagnes étaient bleues, les arbres bleus, l'herbe bleue et les bêtes bleues. Et je disais: «Prince, voici le palais du roi mon père; il est d'acier fort et la porte de fer rouge, gardée par un dragon à triple gueule. Si vous voulez obtenir ma main...» Hou--c'est un marron qui vient de sauter. Michel, épluche donc les marrons au lieu de dormir. Est-ce que c'est vrai qu'il y a un pays bleu? Je suis sûre que j'y serais; mais on a mis en prison tous les gars qui jouaient avec moi. On prétend qu'ils volaient dans les maisons. Un jour un garde est venu, et il leur a dit, et il leur a dit ... ça ne fait rien, je ne me rappelle plus--mais je ne les ai pas revus. Et depuis je demeure en ville; mais c'est triste. Il pleut tout le temps. On ne voit que des ardoises et des petites boutiques noires.»

Ainsi elle jasait; puis elle se mit en colère: «Michel, je t'ai défendu de salir la chambre avec tes épluchures. Ramasse-les. Oh gueux! Tiens!» Elle ôta une bottine et la lui jeta à la tête. Sa figure était rouge, ses veux étincelants.

--Tu ne peux pas te figurer comme il est méchant. J'en endure avec lui!

Cependant, je dus quitter la petite Maie; mais je promis de revenir. Je la voyais chaque jour, et elle cousait sans cesse, devant son poêle. Maintenant elle assemblait de singuliers costumes, avec des chiffons de couleur. Sa peau reprenait de la vie; Maïe mangeait enfin. Mais elle devenait triste, à mesure que la misère s'en allait. Elle regardait tomber la pluie. «Monstre, vilain monstre,» disait-elle, l'œil vide et les lèvres molles. Une fois, entrebâillant la porte, je la vis devant la glace brisée, ses cheveux d'or sur les seins à peine formés, une couronne de papier découpée avec des ciseaux sur la tête. Quand elle m'entendit, elle la cacha. «Michel est méchant, dit-elle: il ferait un beau dragon.»

L'hiver touchait à sa fin. Le ciel était encore sombre, mais quelques rayons faisaient luire le bord des ardoises. La pluie tombait moins dru.

Un soir je trouvai la chambre vide. Il n'y avait plus ni table, ni chaise, ni poêle, ni cruche. En regardant par la fenêtre, il me sembla que des épaules contournées disparaissaient au fond de la cour. Et, à la lueur du rat-de-cave qui me servait pour monter l'escalier, je vis une pancarte épinglée au mur, avec ces mots écrits en grosses lettres:

BONSOIR, MON CHEZ-MOI. MAÏE ET MICHEL

SONT PARTIS POUR LE PAYS BLEU.

RETOUR AU BERCAIL

_A Catulle Mendès._

C'était un dimanche après midi et les cloches sonnaient. Le soleil éclairait la moitié des rues montantes qui menaient au bal. On y voyait passer des bandes de filles en cheveux, un ruban au cou, avec le nœud tourné sur le côté; elles riaient et jacassaient en se tenant les bras. Passant devant le garde municipal, elles le saluaient d'un air moqueur et entraient dans la salle de danse.

La lumière crue qui tombait du plafond exagérait la pâleur du visage des femmes. Elles tournaient par couples dans le grand carré autour duquel refluait une bande d'hommes serrés. Sur les bancs, dans l'enceinte réservée à la danse, des familles entières étaient assises, les mères, enveloppées d'un fichu noir, tenant parfois un enfant dans les bras; des petits garçons et des petites filles de trois ou quatre ans qui suçaient des sucres d'orge ou qui, cramponnés aux jupes, écarquillaient les yeux. De temps à autre une fille, tordant la queue de sa robe, venait se rasseoir près d'eux. L'une, avec sa masse de cheveux châtains relevée en cimier de casque, le buste droit, les épaules pleines, portait la tête en impératrice, ayant le nez busqué, la bouche arquée, le sourire plein de défi. Elle dansait le quadrille en soulevant à peine son jupon de deux doigts et passait parmi les entrechats des danseurs, le masque blême. Elle semblait ignorante de tous les gestes et de toutes les provocations et son léger balancement sur les hanches était un salut à peine consenti par sa fierté.

Soudain il se fit un grand tumulte dans la salle. Une armée de nouveaux venus avait envahi l'entrée. Ils étaient accoutrés de la façon la plus étrange et paraissaient monter de la foire du boulevard Rochechouart. En tête marchait un pitre coiffé d'un gibus trop bas; sa face colorée était complètement glabre et sa bouche mince descendait aux coins vers le pli des joues. Il portait un long habit jaune tacheté en léopard dont les boutons étaient une multitude de petits miroirs. Puis venaient confusément des clowns bleus et rouges; des pierrots blancs aux yeux noircis sous la farine; des lutteurs avec des maillots lâches, un caleçon de peau, des bras tatoués et des bracelets de fourrure aux poignets et aux chevilles; des ballerines dont les jupes de gaze étaient semées de découpures noir et or; des arlequins moulés dans un collant fait de losanges multicolores, à ceinture de cuir, à souliers ouverts; ils avaient des membres nerveux, cinglaient l'air d'une batte, et, sous leur bicorne, un loup d'étoffe, par les trous duquel leurs yeux pétillaient, rendait leur figure railleuse; des crieurs de boniment, à houppelande bariolée; des banquistes et des joueurs de gobelet, des montreurs d'entre-sort, des faiseurs de poids, des équilibristes et des jongleurs, des nains et des naines, des vendeurs de secrets, des arracheurs de dents, des jocrisses et des paillasses. Et parmi cette foule il y avait une drôle de petite créature qui pouvait être âgée de vingt-cinq ou de soixante ans, qui tortillait son buste développé sur une paire de jambes trop courtes, et se dandinait comme un oison.

Enfin une troupe de femmes turques, blondes et brunes, s'était ruée sur le parquet de danse; elles agitaient leurs larges pantalons de satin, les faisaient bouffer, levaient leurs bras, un peu jaunes, secouaient leurs vestes courtes, les doigts passés dans leurs grandes ceintures, et entre-choquaient toutes les piécettes sonnantes et les oripeaux de leurs cheveux.