Part 7
Elle étendit le bras, saisit la canardière, épaula et fît feu. L'acte fut brusque et cruel. La jeune fille de la barque poussa un cri aigu, suivi de plaintes chevrotantes; elle tomba, la tête penchée, comme un oiseau abattu--et son col rouge était soulevé par le râle. Nous avions saisi--trop tard--le bras de Marianne, dont la figure était paisible et cynique, le front pur et sans ride. Le soleil, baissant à l'horizon, ensanglantait la cendre du ciel et coupait la rouche verte de reflets roses. La coupole de nuages se dorait à son sommet; un cercle de brume cintrait la prairie ronde; les derniers reflets du jour dansaient sur la Grande-Brière. L'immensité désolée des herbages ondulants sur la tourbière inondée fuyait à perte de vue. Les «demoiselles de Pornichet» tournaient éplorées, en criant, autour de la jeune fille morte, et tiraillaient sa robe de leur bec rouge. Alors Marianne se mit à rire et dit: «Ça s'entr'aide, les demoiselles. C'est plus maniable à tuer. Allons, tirez!»
LES FAUX-SAULNIERS
_A Charles Maurras._
I
Je ne puis dire comment je vins à ramer sur les galères du roi, car il y a trop de honte. Mais qu'on choisisse parmi les cinq manières de gens qui écrivent sur l'eau avec des plumes de quinze pieds, Turcs, protestants, faux-saulniers, déserteurs et voleurs: et que chacun prenne le pire; j'ai peut-être été cela. Je connais les galères de Marseille; le roi Soleil en tient vingt-quatre, et les forçats y sont heureux. En mer il y a grande chaleur, et sueur, et vermine, et les chaînes sont lourdes à traîner, et l'odeur de la sentine donne la peste; mais au port, moyennant deux liards à l'algousin et au Turc, cinq liards au pertuisanier qui les mène, ils peuvent aller en ville, voir leurs femmes et ouvrir échoppe sur la rade. Dans l'Océan, il y a six galères, et j'eus le malheur d'y passer. Là nous souffrions la brume, et la pluie, et les grosses lames de fond qui nous faisaient sauter la rame, à cinq, des mains, et des paquets de mer qui trempaient notre biscuit; et le froid nous donnait faim; nous n'avions que notre soupe de dix heures, la «jafle», de l'eau chaude avec un peu d'huile et de haricots, et le «pichrone» de vin maigre qu'on nous versait à la chiourme ne nous réchauffait pas.
Le pont de la galère est plat; tout le long court un grand banc, où chevauchent les trois «comités», qui nous battent à la verge; chaque fois qu'elle tombe, elle frappe trois hommes. Sous le pont, nous comptons six chambres pour les munitions et la bouche, que nous appelons Gavon, Scandelat, Campagne, Paillot, Taverne et Chambre d'Avant. Puis il y a une autre chambre étroite et noire, percée seulement par une écoutille de deux pieds carrés; aux deux bouts, deux estrades, les «tollards»; trois pieds de haut entre les tollards et le pont; une baille au milieu. C'est l'hôpital de la galère. Les malades se couchent sur les tollards, avec leurs chaînes; et, quand ils ont la fièvre, ils battent le pont de la tête et des quatre membres; il faut ramper parmi les mourants et tenir la figure détournée de la baille.
Nos camarades sur l'Océan vert étaient faux-saulniers; car le sel est cher sur les côtes bretonnes, la pinte y valant près de deux écus; tandis qu'en Bourgogne on l'achète à meilleur compte. Ceux donc qui apportent en Bretagne leur provision venant d'une autre province, sont traîtres pour la gabelle. Le roi les fait prendre, marquer, et les envoie avec nous. Il n'y avait pas de déserteurs: ils sont faciles à reconnaître, par leur figure où les grandes plaies ne sèchent jamais au soleil; ils se sont coupé le nez pour échapper au service, et la vermine les ronge entre les deux yeux. Mais nous avions quelques joyeux compagnons de la matte, qui ne désespèrent jamais; ils portent la tape, qui est une jolie fleur de lys, au front ou sur l'épaule, et parfois le collier rouge de la corde du gibet.
Les faux-saulniers enduraient mieux que nous, étant accoutumés au ciel gris, à la mer jaune et verte; mais ils ne riaient jamais, parce qu'ils étaient toujours révoltés. Aussi ceux, qui avaient été avec nous à Marseille n'allaient point en ville avec les pertuisaniers dans les maisons blanches du port où il y a des femmes à galériens: car on disait qu'ils restaient fidèles durant leur temps de peine à des filles farouches qui avaient vécu avec eux parmi les meules de sel.
La nuit du Mardi gras 1704 notre galère _La Superbe_ était par le travers des côtes du pays gallot. Le capitaine, M. d'Antigny, avec les officiers, avait invité nos trois comités» et nous étions librement couchés sur le pont, heureux de pouvoir nous gratter sous nos vestes rouges et nos chemises de grosse toile, de pouvoir ôter nos bonnets et frotter nos têtes rases aux bastingages. D'ordinaire, la nuit, il fallait supporter les démangeaisons sans bouger; le cliquetis de la chaîne réveillait les officiers, et la verge s'abattait sur nos pauvres camarades.
Quatre faux-saulniers étaient étendus dans la chambre aux tollards, cruellement liés, le corps saignant; ils avaient reçu dans la journée la corde à nœuds, allongés nus sur notre canon de bronze, le Coursier; et nous les entendions gémir sous le pont.
J'allais m'assoupir, quand le Vogue-avant, auquel j'étais enchaîné, me toucha sur l'épaule. Chacun de nous est attaché à un Turc; et nous les appelons Vogue-avant parce qu'ils tiennent le bout de la rame, étant plus experts que nous, comme maîtres-rameurs que le roi achète pour les galères. «Regarde, me dit le Vogue-avant; il y a des brûlots en mer.»
La brume était légère: mais on ne voyait pas les côtes. Rien qu'une longue ligne d'écume lumineuse, et, par endroits, comme des feux blancs qui semblaient pétiller, jaunir et verdir.
Dans la Méditerranée, la guerre m'avait accoutumé aux brûlots. Les brigantines du duc de Savoie, qui croisaient contre nous, sortant de Villa-Franca, de Saint-Hospitio et d'Oneglia, les lançaient la nuit, à la dérive, et nous les coulions avec le Coursier qui tire des boulets de trente-six livres.
Mais ici, sur l'Océan, je ne savais plus rien. Les brûlots que je connaissais étaient rouges et mouvants: tandis que les feux que nous voyions étaient fixes, de lueur blanche, avec de brusques traînées jaunes. La mer avait de grandes ondulations calmes; le pilote veillait près du fanal, à l'avant, et, du milieu de la tente qui couvrait le pont entre les deux mâts, une seule lampe à huile pendait en balançant. Tout était si tranquille que ce ne pouvaient être des flammes de détresse.
Je me roulai près du Vogue-avant, et nous soulevâmes notre chaîne, chacun d'une main. Tendant l'oreille, il nous parut que les canots ballottaient contre la quille. Nous avançâmes en rampant jusqu'à tribord, qui regardait terre, et la tête au-dessus du bastingage, nous vîmes le caïque, le long canot, qui se détachait lentement de la galère, plein d'hommes accroupis, vêtus de chemises blanches avec des masques rouges. L'un d'eux repoussait lentement le caïque de la carène, avec une longue rame. «Hélas! pensai-je, les faux-saulniers s'échappent, par cette nuit sans garde!» Mais le Vogue-avant m'entraîna vers le bâbord. Nous marchâmes lentement entre les corps endormis, serrant notre chaîne des doigts. Le petit canot était à bâbord.
Nous y fûmes en un instant. Il n'y eut pas un cliquetis, pas un clapotis. Le Vogue-avant était d'un pays de silence. Et, tournant autour de la poupe, évitant la lumière du fanal, nous avançâmes dans le sillage du caïque, qui balançait doucement notre canot.
Nous tremblions dans l'ombre, de peur d'un coup de rame maladroit ou d'un appel. Mais nous voyions plus clairement la frange lumineuse de la côte et la grève noire où la mer brisait son écume. Nous voyions aussi les feux blancs, ce qui n'était pas leur couleur propre, mais celle de grandes masses livides devant lesquelles ils brûlaient. Et nous entendions le crépitement singulier des flammes, lorsqu'elles lançaient leurs éclats jaunes.
Les masques rouges des hommes du caïque étaient faits de leurs vestes dont ils s'étaient enveloppé la tête, et qu'ils avaient trouées. A une encâblure de la côte, nous vîmes que les masses livides étaient des meules de sel, allongées en arrière, distantes l'une de l'autre d'environ dix toises; devant chacune brûlait un feu, et à côté de chaque feu, nous aperçûmes des femmes qui y jetaient le sel du roi.
Le caïque touchait terre, que nous étions encore dans le ressac. Les faux-saulniers masqués de rouge bondirent sur la grève, et, chacun sans doute reconnaissant sa fille fidèle, la saisit soudain; une seconde, et ils avaient disparu dans la nuit.
Mais nous, à la vue de cette côte inconnue et désolée, de ces masses livides de sel et de ces feux crépitants, nous fûmes étreints d'horreur; et le Vogue-avant, criant: «Allah!» se rejeta dans le fond du canot, sans vouloir aborder.
Cependant que nous hésitions, une flamme jaillit, avec une détonation: c'était le Coursier qui tirait l'alarme. Un long gémissement chanté retentit sur la galère; nos camarades pleuraient _maluré_, comme au second appel, quand les officiers supérieurs nous visitent.
Égarés, nous reprîmes les rames, et nous retournâmes vers la mer.
Le canot sifflait sur l'eau; le choc contre la carène nous fit chanceler; nous nous glissâmes dans un sabord ouvert. On entendait le bruit des pieds de tous les galériens sur le pont; nous nous mêlâmes à nos camarades, tête basse. Par l'écoutille de la chambre aux tollards, les quatre figures pâles des faux-saulniers enchaînés et saignants apparaissaient, tordues de désespoir; car leurs amis les avaient oubliés; et sur la Bancasse, le haut-banc d'où le chapelain dit la messe, et d'où il élève pour nous l'hostie, le capitaine chancelant levait le fanal du timonier, tandis qu'il faisait défiler deux à deux, pour connaître les fuyards, nos compagnons de chaîne.
LA FLÛTE
_A Rachilde._
La tempête nous avait poussés très loin des côtes où nous avions accoutumé de faire la course. Pendant de longues journées sombres, le navire avait plongé, le nez en avant, à travers les masses d'eau verte crêtelées d'écume. Le ciel noir semblait se rapprocher de l'Océan, même au-dessus de nos têtes; l'horizon seul était entouré d'une marque livide, et nous errions sur le pont comme des ombres. Des fanaux pendaient à chaque vergue, et le long de leurs verres suintaient perpétuellement les gouttes de pluie, si bien que la lumière en était incertaine. A l'arrière, les hublots de l'habitacle du timonier luisaient d'un rouge transparent et humide. Les hunes étaient des demi-cercles d'obscurité; de la noirceur supérieure, dans les sautes de vent, émergeaient les voiles blêmes. Quelquefois les lanternes, en se balançant, faisaient se refléter des lueurs de cuivre dans les poches d'eau des prélarts qui couvraient les canons.
Nous chassions ainsi sous le vent depuis notre dernière prise. Les grappins d'abordage pendaient encore le long de la carène; et l'eau du ciel avait lavé et massé, en s'écoulant, tous les débris du combat. Car dans des tas confus gisaient encore des cadavres vêtus d'étoffes à boutons de métal, des haches, des sabres, des sifflets, des tronçons de chaînes et des cordages, avec des boulets rames; des mains pâles étreignaient les crosses de pistolet, les pommeaux d'épée; des faces mitraillées, mi-couvertes par les cabans, ballottaient dans les manœuvres, et on glissait parmi des morts détrempés.
Cet ouragan sinistre nous avait ôté le courage de déblayer. Nous attendions le jour pour reconnaître nos compagnons, et les coudre dans leurs sacs; et le vaisseau de prise était chargé de rhum. Plusieurs barriques avaient été amarrées, tant au pied du mât de misaine qu'au mât d'artimon; et beaucoup d'entre nous, cramponnés autour, tendaient leurs gobelets ou leurs bouches aux jets bruns que chaque coup de tangage faisait jaillir, parmi les ronflements liquides.
Si la boussole ne nous trompait pas, le navire courait au sud; mais l'obscurité et l'horizon désert ne nous donnaient aucun point de repère pour la carte marine. Une fois nous crûmes voir des élévations obscures à l'ouest, une autre, des grèves pâles; mais nous ne savions si les hauteurs étaient des montagnes ou des falaises et la pâleur des grèves pouvait être la mer blafarde qui battait des brisants.
A de certains moments nous aperçûmes à travers la pluie fine des feux d'un rouge brumeux; et le capitaine héla au timonier de les éviter. Car nous nous savions signalés et poursuivis; et les feux étaient peut-être des brûlots, ou si nous longions, sans les voir, des côtes inhospitalières, nous pouvions craindre les signaux traîtres des naufrageurs.
Nous passâmes le fleuve d'eau chaude qui parcourt l'Océan: quelque temps, les embruns furent tièdes. Puis nous pénétrâmes de nouveau dans l'inconnu.
Et c'est alors que le capitaine, ignorant ce que l'avenir nous réservait, fit siffler le rassemblement. Là, dans la nuit, quelques hommes tenant des lanternes, notre troupe se réunit sur la dunette, et le capitaine d'armes nous divisa en groupes, et on entendit des chuchotements ténébreux. Le trésorier tira des numéros d'un sac à poudre, et nous annonça nos parts. Ainsi chacun reçut ce qui lui revenait du butin de notre croisière, tant sur les vêtements, tant sur les provisions, tant sur l'or et l'argent, et les bijoux trouvés aux mains, aux cous et dans les poches des hommes et femmes des vaisseaux pillés.
Puis on nous fit rompre, et nous nous écartâmes silencieusement. Ce n'était pas ainsi que le partage se faisait d'ordinaire, mais près de notre îlot de refuge, à la fin de l'expédition, le navire gonflé de richesses, et parmi des jurons et des querelles sanglantes. Pour la première fois il n'y eut pas un coup de couteau, pas un pistolet déchargé.
Après le partage le ciel s'éclaircit graduellement et l'obscurité commença à s'ouvrir. D'abord des nuages roulèrent, et les brumes se déchirèrent; puis le cercle livide de l'horizon se teignit d'un jaune plus éclatant; l'Océan refléta les choses avec des couleurs moins sombres. Une tache illuminée marqua le soleil; quelques rayons s'épandirent au loin, en éventail. La houle fut orangée, violette et pourpre; et des hommes crièrent de joie, parce qu'ils voyaient flotter des algues.
Le soir tomba sous un embrasement pesant, et nous fûmes réveillés par la lumière bleue et pâle du matin dans les mers australes. Nos yeux inaccoutumés à la blancheur chaude nous faisaient mal; et nous nous ruâmes aux bastingages, sans rien voir, quand la vigie annonça: «Terre droit devant.» Une heure après, le ciel étant d'un bleu épais, nous aperçûmes une ligne brune, à l'extrémité de l'Océan, avec un liséré d'écume.
On mit le cap dessus. Des oiseaux blancs et rouges rasèrent les cordages. Les vagues charriaient des bois multicolores. Puis un point mouvant nous apparut: sur la mer très opaque, sous le soleil incandescent, il semblait rose, et quand il s'approcha, nous vîmes que c'était un canot ou une pirogue. Cette embarcation n'avait pas de voile, et elle paraissait dépourvue de rames.
Elle se dirigeait cependant par le travers de nous; mais, quoiqu'on la hélât, rien n'y était visible. A mesure que nous avancions, nous entendions seulement venir avec la brise un son doux et paisible, si modulé qu'il ne pouvait être confondu avec la plainte de la mer ou la vibration des cordes tendues à nos voiles. Ce son, d'une tristesse calme, attira nos compagnons aux deux flancs du vaisseau, et nous regardions curieusement la pirogue.
Comme le gaillard d'avant piquait le fond d'une grande lame, le mystère de l'embarcation fut éclairci. Elle était en bois de couleur; les rames semblaient parties à la dérive, et un vieillard y était couché, un pied nu posé sur la barre du gouvernail. Sa barbe et ses cheveux blancs encadraient tout son visage; sauf un manteau rayé, dont les pans étaient rabattus sur lui, il n'avait aucun vêtement; et il tenait à deux mains une flûte dans laquelle il soufflait.
Nous amarrâmes la pirogue, sans qu'il voulût se déranger; ses yeux étaient vagues, et peut-être était-il aveugle. Son âge devait être très grand, car les tendons de ses membres transparaissaient sous la peau. On le hissa jusque sur le pont et on l'étendit au pied du grand mât, sur une toile goudronnée.
Alors, sans cesser de tenir sa flûte d'une main contre sa bouche, il allongea un bras et mania tout autour de lui, en tâtonnant. Et il mit la main sur la confusion d'armes, de boulets à chaînes et de cadavres qui tiédissaient au soleil; il promena ses doigts sur le tranchant des haches et caressa la chair meurtrie des visages. Puis, il retira sa main, et les yeux pâles et vides, la figure tournée vers le ciel, il souffla dans sa flûte.
Elle était noire et blanche, et sitôt qu'elle retentit parmi nous, elle parut un oiseau d'ébène poli, tacheté d'ivoire, et les mains transparentes voletaient autour, comme des ailes.
Le premier son fut grêle et mince, chevrotant comme la voix que le vieillard aurait pu avoir, et nos cœurs furent pénétrés du passé, du souvenir des vieilles qui avaient été nos grand'mères, et du temps innocent où nous étions enfants. Tout le présent s'enfonça autour de nous; et nous hochions la tête en souriant; nos doigts voulaient faire mouvoir des jouets, et nos lèvres étaient mi-closes, comme pour des baisers puérils.
Puis le son de la flûte enfla, et ce fut un cri de passion tumultueuse. Devant nos yeux passèrent des choses jaunes et des choses rouges, la couleur de la chair, la couleur de l'or, et la couleur du sang. Nos cœurs gonflèrent, pour répondre à l'unisson, et la folie des jours qui nous avaient entraînés au crime tourbillonna dans nos têtes. Et le son de la flûte s'accrut, et ce fut la voix sonore des tempêtes, et l'appel du vent au brisement de la vague, le fracas des carènes éventrées, le hurlement des hommes qu'on saigne à la gorge, la terreur des figures noircies à la suie, qui montent à l'abordage, le sabre aux dents, la plainte des boulets ramés et l'explosion d'air des carcasses de navires qui sombrent. Et nous écoutions en silence, au milieu de notre propre vie.
Tout à coup le son de la flûte fut un vagissement; on entendit la lamentation des enfants qui viennent au monde, un cri si faible et si plaintif qu'il y eut un hurlement d'horreur. Car nous voyions d'un, même moment, les yeux subitement éclairés de l'avenir, ce que nous ne pouvions plus avoir et ce que nous détruisions éternellement, la mort de l'espérance pour les errants de la mer, et les existences futures que nous avions anéanties. Nous-mêmes, sans femmes, rouges de meurtre, épanouis d'or, nous ne pourrions jamais entendre la voix des enfants nouveaux; car nous étions damnés au balancement des flots, soit que le pont dansât sous nos pieds, soit que notre tête, coiffée du bonnet noir, dansât à la corde d'une vergue: notre vie perdue sans espoir d'en créer d'autres.
Et Hubert, le capitaine d'armes, jura la mort, arracha au vieillard l'oiseau d'ébène taché de blanc: le son périt, et Hubert jeta la flûte dans la mer. Les yeux vagues du vieil homme tressaillirent, et ses membres anciens se raidirent, sans qu'on pût rien entendre. Quand nous le touchâmes, il était déjà froid.
Je ne sais si cet homme étrange appartenait à l'Océan, mais sitôt qu'il l'eut atteint, quand nous l'envoyâmes rejoindre sa flûte, il s'y enfonça et disparut avec son manteau et sa pirogue; et jamais plus le cri d'un enfant qui naît ne parvint à nos oreilles sur la terre ou sur la mer.
LA CHARRETTE
_A Octave Mirbeau._
--Tu l'as? souffla Chariot à son camarade dont la tête apparut soudain près du timon de la charrette. Le marchepied luisait comme un couteau carré. Les buissons noirs semblaient étendre des centaines de bras. Une bouffée de vent éteignit la lanterne.
--Qui a fait ça? dit l'homme--sa voix basse pressée.--Charlot, m'entends-tu? Pourquoi as-tu éteint? je ne vois plus cette chose luisante....
--Alors viens par ici; qu'est-ce que t'as? Chariot lui tendit les bras, et l'homme se hissa par la roue.--T'es en place, dit-il; je touche le cheval.--Mets-le entre nous, sur le banc; ça sera en sûreté. Ils ont gueulé, hein?
L'essieu gémit; les sabots de la bête claquèrent, et il y eut une sonnerie de petits grelots qui pendaient au collier et aux blanchets.
--Pas ça, dit l'homme; bon Dieu, pas ça! Pourquoi que tu n'as pas coupé les grelots? Ça, dans la nuit, ça s'entend. Je ne supporte plus ce bruit. Déjà assez du couteau que tu as mis après la charrette.
--Quel couteau? dit Chariot. C'est la lune qui fait ça sur le marchepied. Ils s'en doutaient, dis, les vieux, qu'on viendrait leur prendre?
--Je ne les avais jamais vus comme ça. Ils couraient de-ci de-là dans la bauge comme dans une étable à porcs. Ils mettaient le nez aux quatre fenêtres; on aurait dit les groins des cochons par les claires-voies. Il avait son bonnet de nuit, et les cheveux blancs de la vieille lui pendaient sur la gueule. Ça tremblait et ça ne pouvait pas crier. Ça ne grognait même pas. Un coup que je suis entré, ils avaient l'air des rats blancs qu'on montre en cage, à la foire, et qui font marcher leurs yeux rouges. Ils levaient le gros dos, dans les coins.
--Et quand ils ont entendu sonner les pièces?
--Je n'ai pas trouvé ça tout de suite. Ah, bougre! C'était rudement caché. Il y avait bien trois cent cinquante piles de vieilles blouses dessus. Je leur ai dit que c'était pour toi, ton dû, quoi ... que nous en avions besoin pour l'embarquement, que tu leur renverrais ça en or rouge et en billets verts, quand tu aurais gagné, dans les bestiaux, là-bas ... tous les boniments, tous les boniments... Alors ils mettaient leurs deux pauvres figures l'une contre l'autre: «Nous ne pouvons pas, qu'ils disaient, non, nous ne pouvons pas.» Ils se serraient au mur comme deux bêtes qui ont peur.
--T'as eu chaud, avec mes chaussons? Hein? Tes pieds auraient crié; ils ne t'auraient pas laissé entrer. Je les mettais toujours.
--Pour sûr! Il étendit les jambes dans la botte de paille dénouée, qui s'éparpillait sous le siège.
--Ils ont rien dit quand tu es parti?
--Chariot--pourquoi fais-tu ça? Ote ce couteau; ça fait froid...
--Mais je te dis que c'est la lune sur le montoir, mon vieux.
La charrette sortait de l'ombre des haies. La route courait plate sous la lune, blanche et bleue. Le vent s'était élevé vers les régions supérieures, et les nuages gris passaient rapidement sur le ciel.
L'homme se prit à dormir, et Chariot le regarda en maniant les rênes. Sa tête rebondissait sur sa poitrine à tous les cahots. Il avait saisi le banc de la main droite et s'y cramponnait.
La charrette tressautait et l'homme n'entendait plus les sons aigres des grelots. Le cheval fuyait parallèlement aux nuages. Il y avait de longs peupliers gris qui trempaient dans des prairies à demi inondées, vaguement miroitantes. Les têtes des chênes mutilés avaient poussé des rameaux écarquillés comme les doigts surjetés d'un homme qui se noie. Les bouleaux semblaient nus, avec des meurtrissures blanches. D'étroites bandes herbues frissonnaient et portaient à l'extrémité un bouquet de roseaux tremblants.
Puis le vent descendit et les nuages s'unirent à l'Occident. Les peupliers courbés se plaignirent. On entendait susurrer les touffes de gui au corps des chênes. L'eau des prés inondés fut clapoteuse, et les herbes entraînées eurent un balancement inquiet. Un souffle passa sur les brins de paille épars dans la charrette et la crinière du petit cheval se hérissa. Le collier fut secoué, avec tous ses grelots. La pluie tomba, oblique, acérée.
Chariot la souffrit en silence. Les gouttes pendaient à sa casquette, et de longues raies humides marquaient son menton. Quand ses avant-bras furent mouillés, il eut un frémissement le long du dos, et sentit le besoin de parler. Il toucha son compagnon.
--Quoi, dit l'homme, il n'est pas jour. On a le temps.
--C'est un grain, répondit Chariot, un grain dans la nuit. On en aura comme ça avant d'être en Amérique.
--Eh ben, oui, dit l'homme. Après? laisse-moi dormir.