Part 6
--Oui, continua cet homme-«t sa voix s'étouffait à mesure qu'elle voulait devenir plus forte--vous avez écrit tout ce que savent les autres et la plupart des choses qu'ils peuvent rêver; mais je suis plus grand. Je peux, si Poë le veut, créer des mondes en rotation et des sphères enflammées et hurlantes, avec le son d'une matière qui ne possède pas d'âme; et j'ai surpassé Lucifer en ceci que je puis forcer les choses inorganisées à des blasphèmes. Jour et nuit, à ma volonté, des peaux qui furent vivantes et des métaux qui ne le sont peut-être pas encore, profèrent des paroles inanimées; et s'il est vrai que la voix crée des univers dans l'espace, ceux que je lui fais créer sont des mondes morts avant d'avoir vécu. Dans ma maison gît un Béhémoth qui beugle à l'indication de ma main; _j'ai inventé une machine à parler._
Je suivis l'homme qui se dirigeait vers la porte. Nous passâmes par des voies fréquentées, des rues turbulentes; puis nous parvînmes aux faubourgs de la ville, tandis que les becs de gaz s'allumaient un à un derrière nous. Devant la poterne basse d'un mur noirci, l'homme s'arrêta, et tira un verrou. Nous pénétrâmes dans une cour obscure et silencieuse. Et là mon cœur fut plein d'angoisse: car j'entendais des gémissements, des cris grinçants et des paroles syllabisées, qui semblaient mugies par un gosier béant. Et ces paroles n'avaient aucune nuance, ainsi que la voix de mon guide, si bien que, dans cet agrandissement démesuré des sonorités vocales, je ne reconnaissais rien d'humain.
L'homme me fît entrer dans une salle que je ne pus regarder, tant elle me parut terrible par le monstre qui s'y dressait. Car il y avait à son centre, élevée jusqu'au plafond, une gorge géante, distendue et grivelée, avec des replis de peau noire qui pendaient et se gonflaient, un souffle de tempête souterraine, et deux lèvres énormes qui tremblaient au-dessus. Et parmi des grincements de roues, et des cris de fil en métal, on voyait frémir ces monceaux de cuir, et les lèvres gigantesques bâillaient avec hésitation; puis, au fond rouge du gouffre qui s'ouvrait, un immense lobe charnu s'agitait, se relevait, se dandinait, se tendait en haut, en bas, à droite, à gauche; une rafale de vent bouffant éclatait dans la machine, et des paroles articulées jaillissaient, poussées par une voix extra-humaine. Les explosions des consonnes étaient terrifiantes; car le P et le B, semblables au V, s'échappaient directement au ras des bords labiaux enflés et noirs: ils paraissaient naître sous nos yeux; le D et le T s'élançaient sous la masse hargneuse supérieure du cuir qui se rebroussait; et l'R, longuement préparé, avait un sinistre roulement. Les voyelles, brusquement modifiées, giclaient de la gueule béante comme des jets de trompe. Le bégaiement de l'S et du CH dépassait en horreur des mutilations prodigieuses.
--Voici, dit l'homme en posant sa main sur l'épaule d'une petite femme maigre, contrefaite et nerveuse, l'âme qui fait mouvoir le clavier de ma machine. Elle exécute sur mon piano des morceaux de parole humaine. Je l'ai dressée à l'admiration de ma volonté: ses notes sont des bégaiements, ses gammes et exercices, le BA BE BI BO BU de l'école, ses études, les fables de ma composition, ses fugues, mes pièces lyriques et mes poésies, ses symphonies, ma philosophie blasphématoire. Vous voyez les touches qui portent dans leur alphabet syllabique, sur leur triple rangée, tous les misérables signes de la pensée humaine. Je produis concurremment, et sans que la damnation intervienne, la thèse et l'antithèse des vérités de l'homme et de son Dieu. Il plaça la petite femme au clavier, derrière la machine. «Ecoutez», dit-il de sa voix étouffée.
Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent et bâillèrent; la langue travailla, et le mugissement de la parole articulée fit explosion:
AU COM-MEN-CE-MENT FUT LE VER-BE
hurla la machine.
--Ceci est un mensonge, fit l'homme. C'est le mensonge des livres qu'on dit sacrés. J'ai étudié des années et des années; j'ai ouvert des gorges dans les salles de dissection; j'ai entendu les voix, les cris, les pleurs, les sanglots et les prêches; je les ai mathématiquement mesurés; je les ai retirés de moi-même et des autres; j'ai brisé ma propre voix dans mes efforts; et, tant j'ai habité avec ma machine, je parle _sans nuances_ comme elle; car la nuance appartient à l'âme, et je l'ai supprimée. Voici la vérité et la nouvelle parole. Et il cria, au plus haut de sa voix--mais la phrase retentit comme un murmure rauque: «La Machine va dire:
J'AI CRÉÉ LE VERBE
Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent et bâillèrent; la langue travailla, et la parole fit explosion dans un monstrueux bégaiement:
VER-BE VER-BE VER-BE
Il y eut un déchirement extraordinaire dans les fils, un craquement de rouages, un affaissement de la gorge, un flétrissement universel des cuirs, une fusée d'air qui emporta les touches syllabiques en débris; et je ne pus savoir si la machine s'était refusée au blasphème, ou si l'exécutante de paroles avait introduit dans le mécanisme un principe de destruction: car la petite femme contrefaite avait disparu, et l'homme, dont les rides sillonnaient la figure totalement tendue, agitait les doigts avec fureur devant sa bouche muette, ayant définitivement perdu la voix.
BLANCHE LA SANGLANTE
A _Paul Margueritte._
Après que Guillaume de Flavy se sentit las des guerres et de la politique, il voulut augmenter son héritage et prendre femme. C'était un grand homme, et fort, large des épaules, mamelu et velu de poitrine; posant ses deux mains sur deux chevaliers armés, il les faisait plier jusqu'à terre. Il chaussait ses houseaux et passait lui-même dans la glèbe, à travers la houe, frappant de sa main épaisse le dos des hommes crottés qui se courbaient parmi les sillons. Sa face carrée était rouge par le sang qui lui battait toujours les tempes, et les os des viandes craquaient entre ses mâchoires.
Près de Reims, il vit un jour, chevauchant à la lisière de ses prairies, les champs de Robert d'Ovrebreuc. Il mit pied à terre et entra dans la grande salle de la maison. Les huches, rangées le long des murs, vastes, propres à cacher les gens, avaient un air minable; la table du ménage était boiteuse, les ferrailles du foyer rouillées, la broche enduite d'un demi-pouce de crasse. On voyait çà et là un tablier de cordonnier, des alènes, des marteaux plats; et dans un coin un homme, jambes croisées, tirait l'aiguille sur une chemise de grosse toile. Mais accroupie sur les pierres de l'âtre, le regard étonné, clair, des cheveux d'or semés autour de sa figure pâle, une petite fille tournait sa tête vers Guillaume de Flavy. Elle pouvait avoir dix ans; sa poitrine était plate, ses membres grêles, ses mains menues; et la bouche était celle d'une femme, tranchée dans la face pâle comme une coupure saignante.
C'était Blanche d'Ovrebreuc; son père était devenu, peu de jours avant, par succession, vicomte d'Acy. Le dos rond, la barbe longue, les mains rendues aptes seulement aux outils, il avait, en considérant ses fiefs, l'aspect surpris et inquiet d'un homme qui manie un objet dangereux. L'écuyer anglais Jacques de Béthune, qui servait sous Luxembourg, était déjà venu demander la fille, et son père, incertain, ne savait s'il fallait attendre mieux. Les terres de succession étaient grevées de trois cent mille écus; l'ancien vicomte d'Acy en devait, de sa personne, bien dix mille; peut-être les Anglais ou les Luxembourgeois s'arrangeraient-ils de cela.
Mais ce fut Guillaume de Flavy qui emporta la petite Blanche. Il paya les dettes pour garder les terres. L'ayant épousée par juste mariage, il promit de ne l'épouser vraiment que dans trois ans. Ainsi, homme de grande mine, il mit la main sur les fiefs d'Acy et sur un être grêle, sauvage, enfant. Trois mois après, la petite Blanche, les sourcils froncés, l'œil pale, errait par le château comme une chatte malade, ayant connu les épousailles cruelles de Guillaume de Flavy.
Elle ne comprenait pas, et ne pouvait comprendre. Elle était bien différente d'âge et de forme. L'homme était dur pour elle, comme pour son barbier: quand il s'était essuyé la bouche, à table, du revers de la main, il jetait les viandes dont il ne voulait plus à la figure de ce barbier obséquieux. Il hurlait et jurait continuellement, ayant gardé le gouvernement de son vin et des mangeables. Il ramenait les plats devant lui, laissant aux deux bouts de la table le père et la mère de Blanche, une mère qui avait déjà la tête branlante et des os qui lui faisaient des encoignures au corps: elle vivota quelque temps, presque sans manger, presque sans parler, ancienne, inintelligible, devint blafarde et mourut. Le père, ayant dépéri comme s'il avait pris du poison, signa des actes pour Flavy, après boire; il avait abandonné les terres, chargées de dettes, et se frottait les mains, en chantonnant, pour sa bonne rente viagère. Mais, ne mangeant plus, il voulut avoir l'argent, cria faiblement, pauvre créature effarée, composa de son écriture tremblée un rôle de plaintes pour le roi. Guillaume saisit les papiers au passage; le vieux gémit; les valets le mirent en basse-fosse et, l'ouvrant au soleil un mois plus tard, ils trouvèrent un cadavre sec, les dents fixées dans un soulier dont les rats avaient rongé la pointe.
La petite Blanche devint extraordinairement gourmande. Elle mangeait des sucreries à en mourir, et sa bouche sanglante était gorgée de pâtes rondes et de crèmes. Penchée sur la table, les yeux près des viandes, elle dévorait rapidement, avec un regard toujours limpide; puis elle buvait de grands traits de vin, pineau ou morillon, la tête en arrière; on voyait passer sur sa figure une onde de plaisir; elle renversait un gobelet de vin dans sa bouche ouverte largement en dessous, le gardait sans l'avaler, les joues gonflées, et le faisait gicler d'elle dans le visage des convives, comme une fontaine vivante. Chancelante après le repas, elle se levait; et, prise de vin, elle se mettait debout contre le mur, comme un homme.
Ses façons plurent au bâtard d'Aurbandac, noir et malfaisant, dont les sourcils se joignaient en ligne au-dessus du nez. Il venait souvent vers Flavy, dont il était le parent, et dont il attendait impatiemment les terres. Étant souple, nerveux, les jarrets d'acier, les poignets forts, il regardait d'un air narquois le corps pesant de Guillaume. Mais la petite Blanche n'en était pas touchée. Il lui parla dès lors avec délicatesse de ses robes; s'étonna de lui voir encore sa toilette de noces (car il la trouvait grandie depuis); il cita de petites bourgeoises qui avaient des robes d'écarlate, de Malines ou de fin vair, fourrées de bon gris, à grandes manches, avec un chaperon dont la longue cruche laissait pendre un tissu de soie rouge ou verte, qui traînait jusqu'à terre. Elle écouta comme si on lui parlait d'un costume de poupée. Alors le bâtard d'Aurbandac lui fît raison, le verre en main, et la fit boire et rire, et lui donna des sucreries, raillant son mari, de sorte qu'elle éclaboussait le vin comme un oiseau qui se baigne, en battant des ailes, dans une ornière pleine.
Le barbier, dont la face longue portait des marques d'os de gigot, se penchait entre eux; et il mit sa tête avec celle du bâtard. Ils complotèrent de prendre le château; que ce serait le bâtard qui l'aurait, la femme étant à merci de chacun par son innocence, pourvu qu'elle eût la clef de la cave et du garde-manger.
Un soir Guillaume de Flavy, trébuchant sur le seuil, se heurta la figure: il se fit une plaie qui lui ouvrait la joue et le nez. Il cria pour avoir le barbier, qui apporta presque aussitôt des toiles ointes, d'une singulière odeur. La nuit passant, la figure de Guillaume enfla; la peau était blanche et tendue, avec des traînées brunes; les yeux proéminents pleuraient sans cesse, et la blessure avait le hideux aspect des chairs mortifiées.
Toute la matinée il resta dans un fauteuil, hurlant de douleur; la petite Blanche semblait terrifiée, tant qu'elle oublia de boire; et elle regardait Guillaume de l'autre bout de la chambre avec ses yeux transparents, tandis que sa bouche, très rouge, remuait faiblement.
A peine Guillaume fut-il monté dormir, veillé par l'écuyer Bastoigne, que le château retentit de mille bruits légers. Blanche écoutait, l'oreille à la porte, un doigt sur les lèvres. On entendait des heurts étouffés de cottes de mailles, de sourds choquements d'armes, le guichet de la grosse poterne qui grinçait, un grésillement inaccoutumé dans la cour; quelques lueurs incertaines de falots passaient et repassaient. Cependant les torches de résine, dans la grande salle où les pièces de viande étaient encore dressées, brûlaient avec une flamme droite et un long filet fumeux à travers l'air calme.
Blanche monta doucement de son pas d'enfant vers la chambre de son mari: il dormait sur le dos, sa figure enflée, entourée de bandages, tournée vers les poutres supérieures. Bastoigne sortit parce que Blanche allait se mettre au lit. Elle s'y faufila en effet et saisit la hideuse tête sous son bras, en la flattant. Guillaume respirait avec difficulté, à souffles inégaux. Alors la petite Blanche se jeta en travers, prit l'oreiller, le maintint solidement sur la figure emmaillotée, et fit glisser un judas, ordinairement scellé, au-dessus du lit.
La tête noire du bâtard y passa: il rampait avec précaution. D'un bond, il fut à genoux sur la poitrine de Guillaume et lui asséna sur la tête, deux, trois coups, avec un bâton fendu qu'il traînait. L'homme émergea des draps et un cri horrible jaillit de sa bouche tuméfiée. Mais le barbier, sortant sous les sangles, saisit à bras-le-corps Bastoigne qui ouvrait la porte; et le bâtard trancha la gorge de Guillaume avec une langue-de-bœuf qu'il avait à la ceinture. Le corps se redressa et roula par terre, entraînant la petite Blanche; elle resta sur le sol, gisant sous le cadavre chaud, recevant le sang tiède qui lui coulait dans le cou, parce que sa robe était prise sous son mari agonisant, et qu'elle n'était pas assez forte pour se dégager.
Le barbier prévenant aida la petite Blanche à se relever, pendant que le bâtard se ruait à la fenêtre; et comme Blanche d'Ovrebreuc, vicomtesse d'Acy, était religieuse, elle essuya sa bouche et la figure de son mari avec son chaperon de Picardie, le lui mit sur sa face gonflée et dit de sa voix enfantine trois _Pater_ et un _Ave_ parmi les cris des hommes du bâtard d'Aurbandac, qui cherchaient les coffres d'avoine.
LA GRANDE-BRIÈRE
_A Paul Hervieu._
Après les routes encaissées, sillonnées d'ornières boueuses où la carriole cahotait, où le cheval relevait rudement du cul, où le cocher qui fumait sa pipe courte jurait et tapait son grand chapeau sautant au vent, des terres stériles s'étendirent devant nous, semées de pierres grises. Les ajoncs y poussaient par bouquets, avec des genêts rares. Plus loin le sol descendait par une pente régulière et devenait vaseux; de grandes mares s'ouvraient sur les côtés du chemin et les hideuses grenouilles s'y plongeaient à corps perdu. La ferme, chapée de chaume moisi, s'allongeait entre deux masures basses sur un tapis de paille hachée, détrempée de purin.
Une femme parut à la porte, le tablier relevé; elle nous regarda d'un air soupçonneux, et quand nous entrâmes, elle marmotta des paroles malignes. Le sol était de terre battue; les poutres noires qui couraient le long du plafond portaient des pains ronds dorés. Les andouilles pendaient par rangées et des quartiers de salé s'entassaient sur une travée. Dans la fenêtre, deux ouvrières jetaient la navette sous un métier à tisser, où les fils se croisaient et se décroisaient à chaque battement de la mécanique. L'une d'elles avait un grand pli dans le front, des yeux noirs encavés sous des sourcils durs; les seins paraissaient petits, mais fermes, dans le corsage à lacets; tout le corps était d'une maigreur gracieuse.
D'une mine revêche la paysanne donna du beurre, poussa le chapeau de la table posée sur un coffre, coupa des liches de pain, cassa ses œufs dans un plat de terre jaune. Quand nous demandâmes à «aller en marais», elle nous regarda avec fureur et appela son homme. Il était derrière la porte, dans l'étable à bœufs; son pantalon effiloqué pendait autour de ses sabots cerclés de fer, et deux larges bretelles soutenaient la ceinture à mi-poitrine. Sa figure était mince et inquiète; ses yeux erraient perpétuellement vers tous les objets; il caressait ses favoris blancs avec crainte.
--Dans le marais, que vous voulez aller? demanda-t-il. A quoi faire? V'là les eaux qui sont basses; c'est du patouillage que de virer là dedans. A moins qu'il y aurait deux gaffes; j'pourrons point seul, ben sûr.
--Prends Marianne quat' et toi, dit la femme. Alle est forte, à c'te heure. L'une des couseuses, qui avait le pli dans le front, leva le nez.
--C'est toujours pas après le canard que vous venez, reprit l'homme. Pardon, excuse, des fois. Parce qu'il y en a pas encore--quéque bande dans la rouche, peut-être ben.--Et pis toi, dit-il à la couseuse, t'as pas évu les chasse-marées à c'te nuit? Tu veux ben venir aux «demoiselles de Pornichet»?
Marianne fronça le sourcil et rajusta sa robe. Le paysan se tourna vers nous et continua: «C'est un malheur. V'là eune fille qu'est ben venue, et qu'a censément la tête tournée. Aile travaille dans eune maison, devers là, chez des fumelles de Paris. Ça lui prend à la minuit; c'est un poids qu'allé a sus la poitrine. A's'tourne, a's'retourne--ça fait rien. A'bise sa couaille sur son lit, aile la magne, aile la roule dans ses pocres, aile lui fait des amiquiés comme à eune personne; a'va lui quéri des migeots dans l'guernier, pour lui sucrer le bec--et pis aile la bigeotte encore, aile lui dit des mots, que ça fait pitié. A'n'entend rien et ses yeux sont fermés, qu'il y a de pis....--Après, jusqu'à la mariénée, la v'là partie à dormi. Son promis, qu'allé a de l'an passé, a'veut p'us le souffri. A'pleure des fois; alle dit qu'a'voudrait ben s'marier quat'et lui, maisqu'c'est p'us possible. Ça nous tourne les sangs.»
Elle semblait ne pas l'entendre, et nous attendait, sur le seuil, avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat, fraîchement goudronnée. L'homme nous poussa vers le chenal étroit, sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du sol--une tourbière brune creusée de sillons tourmentés. A mesure que nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et à gauche, couverte au loin d'ajoncs jaunâtres et de rouche verte; les grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent. Comme une prairie sauvage à moitié inondée, la Grande-Brière s'allongeait jusqu'à l'horizon avec ses hautes herbes frissonnantes. De loin en loin le bachot raclait la tourbe et butait contre un terre-plein chevelu, d'où s'élançait la rouche; on le retournait, et il glissait de nouveau parmi les tiges rousses de nénuphars et les herbes rouges d'eau douce. Un ciel pâle, cendré, jetait sur la Brière une lumière tamisée; des vols d'oiseaux partaient au-dessus des roseaux, avec des cris rauques.
Par places, les rayons vaporeux du soleil faisaient parmi les pieds d'herbages des miroirs blancs et vagues; l'eau tremblait entre les tiges; les roseaux se croisaient sur les mottes de tourbes, et les racines blanches qui affleuraient semblaient des paquets d'anguilles pâles, mortes d'ennui.
--On verra pas de demoiselles, dit le paysan. Sa fille se retourna sur le coup et montra une volée de bêtes, à droite. Nos fusils étaient prêts: la salve n'amena qu'un oiseau qui s'abattit lentement, décrivant une spirale dans l'air. Quand il toucha l'eau froide, il se mit à sautiller, battant la surface de l'aile, criant vers la lumière. Les jambes nues, l'homme alla le pêcher; il le tenait par la patte rouge. La «demoiselle de Pornichet» avait le corps gris tendre, la tête noire, le bec rose et long, avec des narines effilées. A ses cris la bande de ses sœurs vint planer au-dessus du bateau--une nuée de sœurs qui piaillaient, tournoyant et s'abaissant, se relevant brusquement pour fuir à tire-d'aile jusqu'à être des points noirs dans la cendre roussâtre du ciel, puis grossissant peu à peu jusqu'à courir sur nous, les ailes éployées, le bec ouvert, menaçantes et éperdues.
Bientôt la «demoiselle» se balança au bout d'une gaffe, fichée dans la tourbe; attachée par une patte elle tournait lamentablement et agitait son moignon d'aile, poussant par son bec béant des appels désespérés. La troupe entière, attirée, répondait par des plaintes; une pointe se détachait d'en haut et l'oiseau extrême tâchait de la délivrer. Nous tirions cependant et les «demoiselles» tombaient par grands cercles, plongeant dans l'eau avec la tête noire et le bec rouge qui hochaient par l'agonie. La chaîne ailée des autres, serpentant sur nos têtes, pleurait toujours.
--Ça s'entr'aide, les demoiselles, dit l'homme. C'est plus maniable à tuer. Comme il parlait, au fond du chenal opposé, parut une barque verte, semblable à un animal né dans la rouche et qui habiterait la Brière. On distinguait un homme debout, à l'avant, et, derrière, une petite tache noire et rouge devait être un chapeau de femme. «V'là ta maîtresse, reprit le paysan; a'vient en Brière avant de partir à Paris se marier. Ça serait point de mauvais exemple pour té de prendre un homme.»
Le cri sauvage qui jaillit des lèvres de Marianne arrêta ses paroles. Elle était appuyée sur sa gaffe; ses yeux noirs dardaient des flammes--la ride de son front était profondément creusée. «Ah! aile s'en va! cria-t-elle. Ah! aile mène son amoureux en Brière! Et moi, où donc j'irai? C'est pas des choses à faire. J'avais un promis-j'en ai plus--j'sis maigre à ç't-heure, et pis osseuse--j'ons la tête virée --c'est alle qui en est cause. N'y a pas de chasse-marée--c'est la Parisienne; n'y a pas de couaille--c'est la Parisienne. A'm'a jeté un sort; je ne pouvais pas durer sans aile, et je peux pas encore. Mais a'partira point, non dà, point du tout. Je la ferai rester, mé!»
Affaissée sur la banquette, elle pleurait par grandes secousses, la figure cachée dans sa jupe; et la mine du paysan était devenue plus inquiète, et nous nous regardions en silence, ne sachant que penser. L'homme poussait le bateau à coups de gaffe--et tout à coup un vol de canards partit lourdement de la rouche. Le temps de prendre la canardière, on ne voyait plus que cinq points au fond du ciel. Attirées par le départ, des «demoiselles de Pornichet» filaient par couples en avant et en arrière.
La barque verte approchait maintenant; elle était droit devant nous. La jeune fille, assise en arrière, portait une robe gris clair avec un col rouge à larges bords, et un chapeau noir mousquetaire; elle avait des cheveux blonds qui tombaient en frisons. Marianne cessa graduellement de sangloter; elle se mordit les lèvres quelques instants et dit soudain:
--J'vas essayer d'en tuer, moi aussi, eune demoiselle de Pornichet!