Part 4
Nous étions ainsi dans la noirceur de la prison n'entendant nul bruit, ne sachant pas l'heure du jour ni de la nuit, en grand danger d'être brûlés. Je me souvins alors de notre stratagème; et il nous vint l'idée que la justice papale, par terreur de la maladie, nous ferait jeter dehors. J'atteignis avec peine ma polenta, et il fut convenu que Matteo s'en barbouillerait la figure et se tacherait de sang, tandis que je crierais pour attirer les sbires. Matteo disposa son masque, et commença des hurlements rauques, comme s'il avait la gorge prise. J'invoquai la Notre-Dame en secouant mes chaînes. Mais le cachot était profond, le portail épais, et il faisait nuit. Pendant plusieurs heures nous suppliâmes inutilement. Je cessai mes cris: cependant Matteo continuait à geindre. Je le poussai du coude, afin qu'il se reposât jusqu'au jour: ses gémissements devinrent plus forts. Je le touchai dans l'obscurité: mes mains n'atteignaient que son ventre qui me parut gonflé comme une outre. Et alors la peur me saisit: mais j'étais collé contre lui. Et tandis qu'il criait d'une voix enrouée: «A boire! à boire!» jusqu'à ce qu'il me semblât entendre l'appel désespéré d'une meute lâchée, le rond pâle du jour levant tomba du soupirail. Et alors la sueur froide coula sur mes membres; car, sous son masque poudreux, sous les taches de sang desséché, je vis qu'il était livide et je reconnus les croûtes blanches et le suintement rouge de la peste de Florence.
LES FAULX-VISAIGES
_A Paul Arène._
Les trêves conclues à Tours par Charles VII, roi de France, avec Henri VI, roi d'Angleterre, avaient rompu les armées. Les gens de guerre étaient sur les champs, n'ayant ni solde ni vivres de pillage militaire. Les Écorcheurs, Armagnacs, Gascons, Lombards, Écossais, revenaient par bandes de la terrible bataille de Saint-Jacques, et ils avaient rôti les jambes des paysans tout le long de leur route. On touchait au mois de novembre 1444. La campagne était neigeuse et les arbres noirs. Par les chemins passaient des files d'hommes à pourpoints troués, à jaques sombres avec de gros roulets à leurs chaperons et des cornettes froncées attachées à des aiguillettes rouges; quelques-uns portaient des chapeaux de fer, tous marchaient le vouge sur l'épaule, tenant la guisarme, ou des plançons crêtelés, ou des langues-de-bœuf à la ceinture. Les hôtelleries étaient désolées. Car ils descendaient après la servante qui tirait le vin, et lui trempaient la tête dans la pipe, volaient les chaperons rouges traînant sur les tables parmi les pots, emportaient les écuelles d'étain, et, fracassant les coffres des femmes, prenaient leurs chapelets argentés et leurs verges d'or. Traversant les villes le plus rarement qu'ils pouvaient, ils se ruaient aux étuves, bâillonnaient la maîtresse, jetaient la paille par les fenêtres, forçaient les fillettes sur les bahuts, et, tordant les clefs des portes dans leurs serrures obscènes, partaient en tumulte à la lueur des falots. Le syndic et les gens du guet, archers et arbalétriers, attroupés en masse noire, les regardaient fuir, effarés.
D'ordinaire ils préféraient les fillettes communes assises aux portes des bonnes villes, le soir, à l'orée des cimetières. Elles n'avaient qu'une cotte et une chemise; elles reposaient leurs pieds sur les pierres tombales, et la lune les faisait paraître blanches. Elles montaient sur les blocs et s'appelaient: «Denise! Marion! Museau!» Elles couchaient à l'air, entre les fosses, dans l'eau croupissante. Elles rêvaient le sol jonché de paille des étuves, dans quelque rue noire. Les guetteurs de chemins, batteurs à loyer, épieurs et fausses gens de guerre, les emmenaient un peu de temps, et parfois ne leur coupaient pas la gorge. On les voyait passer entre deux étranges hommes d'armes, qui les tenaient sous les bras et entre-croisaient des vouges sur leurs têtes.
Parmi tous les bouffons, ménétriers et joueurs de vielle, venaient aussi quelques vagabonds qui avaient été clercs, et n'ayant de quoi changer d'habit, déchiquetaient le collet de leur pourpoint et mettaient un gorgias. Ils menaient un ou deux pauvres enfants dont ils avaient scié les jambes près des pieds et arraché les yeux, qu'ils montraient pour apitoyer les passants tandis qu'ils jouaient de la vielle. Quand il s'était fait autour d'eux une troupe, ils feignaient d'être touchés par le mal caduc, tombaient sur le dos, battaient la terre des deux tempes et des mains, et écumaient de la bouche en jurant le «sanglant foutre-Dieu» Et cependant leurs amis coupaient les mordants de ceintures, et ôtaient leurs livres d'heures aux femmes pour en prendre les fermoirs.
Puis, dans le mois de novembre, arrivèrent à la suite de ces traînards de mystérieuses figures nocturnes. On ne savait ce qu'il en était. Ils étaient diversement vêtus, les uns ayant pourpoints noirs et chapeaux rouges, aumusses fourrées de menu vair, d'autres, manteaux de soie vermeille et chaperons à cornette de soie verte, quelques-uns paraissant seigneurs, à longues robes de velours noir, fourrées de martre, certains semblant des femmes déguisées, à toque violette avec un bavolet. Tous étaient armés, plusieurs ayant ceinturon et haubert.
Mais ces hommes de nuit se distinguaient des autres par une habitude terrifiante et inconnue: ils avaient leurs visages couverts de faux-visages. Or ces faux-visages étaient noirs, camus, à lèvres rouges, ou portant de longs becs arqués, ou hérissés de moustaches sinistres, ou laissant pendre sur le collet des barbes bariolées, ou traversant la figure d'une seule bande sombre entre la bouche et les sourcils, ou semblant une large manche de jaque nouée par en haut, avec des trous par où on voyait les yeux et les dents.
Le peuple donna aussitôt à ces hommes le nom de «Faulx-Visaiges»; on n'avait jamais rien vu de semblable dans le plat pays; seuls quelques nobles, la mode étant venue d'Italie, mettaient dans les cérémonies des faulx-visaiges en métaux riches.
Ces gens se répandirent autour de Creully où Mathew Gough, Anglais, était seigneur, et ravagèrent la contrée de façon horrible. Caries Faulx-Visaiges tuaient cruellement, éventrant les femmes, piquant les enfants aux fourches, cuisant les hommes à de grandes broches pour leur faire confesser les cachettes d'argent, peignant les cadavres de sang pour appâtir les métairies et les réduire par la peur. Ils avaient avec eux des fillettes prises le long des cimetières, qu'on entendait hurler dans la nuit. Personne ne savait s'ils parlaient. Ils surgissaient du mystère et massacraient en silence.
On soupçonnait qu'il y avait parmi eux des nobles, ayant trahi le roi de France, ou le roi d'Angleterre, ou tous deux. Leur férocité était seigneuriale. La terreur en était accrue. On examinait les gens, le jour, ne sachant s'ils ne devenaient Faulx-Visaiges, la nuit.
Il y eut des patrouilles de gens d'armes par la campagne. Les archers de Mathew Gough, gens décidés, guettèrent les Faulx-Visaiges, et en saisirent. Ils furent amenés au juge de Creully et questionnés. On n'en reconnut aucun. Ils semblaient de pays divers. Ils donnaient à leur chef le nom de roi, et l'appelaient parmi eux Alain Blanc-Bâton.
Mathew Gough les fit pendre aux arbres des routes, avec leurs faux-visages et leurs vêtements riches. Le peuple vint les voir, se balançant sous le vent, comme des oiseaux étrangement colorés. Les bêtes de proie se perchaient sur leur nuque et leur déchiraient la chair sous leur masque. Ainsi beaucoup de chemins en Normandie étaient bordés, à mi-hauteur des arbres, par ces faces varicolores et terrifiantes de cuir, d'étoffe, de bois ou de fer, qui s'entre-choquaient à la bise.
Cependant on annonçait l'arrivée de lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux. Les gens du château prirent leurs plus nobles tenues pour la réception. Tout était en mouvement dans la place de Creully. Mathew Gough avait une robe écarlate, un chapeau vert, des gants fourrés.
L'huissier de la prison monta dans la grande salle. Il toucha de sa verge le bras de Mathew Gough. On venait de prendre, disait-il, celui que les Faulx-Visaiges nommaient Alain Blanc-Bâton. Il refusait de répondre et on n'avait pu le démasquer. Puis l'huissier prononça quelques paroles à l'oreille de Mathew Gough, qui se leva, mit le faux-visage en or qu'il tenait prêt pour la cérémonie, et descendit les degrés de la salle carrelée où on donnait la torture.
Il y avait là trois hommes, l'un étendu sur le tréteau. Sa poitrine et ses jambes étaient nues, couvertes de poils blonds. Son faux-visage était de cuir noir, et par le trou de la bouche on versait de l'eau à travers un cornet. Il avait le cou mouillé, gonflé: les muscles s'y tordaient. Son dos était cintré. Une mare s'étendait sur les carreaux, près du chevalet. Mais le patient ne dit mot.
On l'attacha sur un banc à deux bâtons placés en croix de Saint-André; et à chacun de ses membres les deux tourmenteurs mirent un pivot tournant qu'ils virèrent et tordirent. On entendait craquer les os des poignets et des chevilles. L'homme ne fit que gémir.
L'un des tourmenteurs alla chercher de la braise dans une écuelle de terre cuite, et, à cheval sur l'homme, lui souffla les étincelles sur la peau, par les narilles du faux-visage. Le patient s'agita, et se débatti, puis resta immobile.
Mathew Gough, le croyant étouffé, fît signe qu'on le portât au feu de la cuisine. Il parut s'y ranimer, et respira doucement. Alors Mathew Gough, la face couverte de son faux-visage d'or qui étincelait à la flamme, se pencha vers le faux-visage noir et parla bas. Il parla anglais, et les tourmenteurs ne comprirent pas. Ils virent trembler les bras et les jambes du prisonnier. Mais il ne répondit rien, et resta silencieux sous son faux-visage sombre.
Mathew Gough lui fît mettre incontinent la corde au cou et les deux tourmenteurs le halèrent et le tirèrent par un anneau encastré dans les dalles du plafond. Au feu de la cuisine il jeta son ombre agitée sur les murs.
Puis, remontant lentement les degrés, Mathew Gough ordonna de mettre la place en état de défense, ayant reçu nouvelles, disait-il, de trahison, et de quitter les habits de cérémonie parce que lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux, lui avait mandé par messager sûr qu'il ne viendrait pas.
Les écuyers, archers et valets d'armes coururent de-ci de-là et toute la place sonna par les ferrures heurtées.
Ainsi périt sombrement le chef des Faulx-Visaiges, auquel ses compagnons donnaient le nom d'Alain Blanc-Bâton.
LES EUNUQUES
_A Maurice Spronck._
_Spadones!_ Ils étaient accroupis sur les dalles, les genoux serrés, et frottaient le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent. Leurs robes couleur de safran étaient étendues autour d eux, et une odeur de cinnamome se dégageait de leur peau. Ainsi ils se reposaient parmi des garçons étuvistes en sueur, des hommes vêtus de peluche écarlate qui se rendaient aux bains avec des filets pleins de balles à jouer vertes, des jeunes gens à tunique rousse avec des ceintures cerise, hauts troussés, et les cheveux longs, des coureurs à colliers précédant des chaises à porteurs, où des matrones aux cheveux tordus, à la peau poncée, rendaient les saluts des passants.
Le haut du ciel était chaudement bleu, voilé de filaments roses et se fondait graduellement à l'horizon dans un jaune transparent, un bleu de turquoise très pâle, et un vert délicat et tremblotant. Il y avait encore des crieurs de rues qui offraient l'eau de neige: _aqua nivata, nivata!_ Des Éthiopiens frisés arrosaient partout avec l'eau de minuscules outres percées, semblables à celles qui servent à abattre la poudre rouge de l'arène, dans l'amphithéâtre.
Or, parmi l'air bourdonnant, les eunuques se mirent à songer au pays d'où ils étaient venus, à la brûlante Syrie, et à l'Ibérie aux mines d'argent. Ils avaient couru à quinze ans les hauts pâturages maigres avec les chèvres et les boucs, barattant le lait, pressant des fromages blancs durs, qu'ils traversaient d'un brin de genêt. Ils avaient aimé des fillettes à grands chapeaux de paille. Ils les guettaient entre les bouquets de fleurs d'or, quand elles devaient venir, et leur taillaient des sifflets dans du bois de sureau. Souvent ils apportaient des pois chiches qu'ils avaient volés dans les granges. Ces jours-là on creusait un trou avec les mains et on y jetait des branchilles et des feuilles sèches. La fillette allait chercher au foyer le plus voisin une braise ardente; elle la mettait dans son sabot plat, qu'elle agitait sans cesse en courant, pour empêcher le charbon de s'éteindre. Puis, gravement assis l'un eu face de l'autre, ils faisaient rôtir leurs pois chiches au bout d'une baguette pointue. Ou ils jouaient au roi et à la reine. On faisait un trône avec des pierres unies, à l'ombre quelque part. La reine s'asseyait là, et le roi partait en expédition pour surveiller ses chèvres. La reine, après avoir écouté les cigales, s'endormait sur son trône. Alors, quand le roi revenait, il lui faisait un oreiller de mousse, et l'étendait doucement dessus.
Le soir, les ombres s'allongeaient, et on descendait avec les chèvres par les sentiers bordés de ronces. Les chauves-souris s'envolaient des buissons. Sous les herbes on entendait des frôlements de serpent qui allait retrouver son trou; le grillon chantait dans les dernières flammes dorées du jour mourant; les rochers devenaient gris et le premier frisson de la nuit secouait le feuillage des arbres. Un vent frais ballonnait le manteau et frisait le poil des chèvres; le chien, nez à l'air, humait le souffle parfumé, et les genêts balançant leurs têtes jaunes ondulaient comme les vagues de la mer. Plus bas les lapins fuyaient dans les broussailles et l'obscurité s'amassait autour des vieux chênes. Bientôt la hutte était là, la mère sur la porte, avec sa cuillère en main.
Où étaient-elles, seigneurs du ciel, ces broussailles espagnoles, et la hutte de la montagne, et le troupeau ami? Ils étaient venus, les durs Italiotes, à la tête rasée, aux lèvres serrées; ils avaient brûlé la hutte et mangé le troupeau.
Ils avaient pris les petits dans les hauteurs, près d'Osca. Le long de la Cinca, les soldats étaient descendus et avaient traversé la plaine de Sourdao pour les mener à Ilerda. Et d'Ilerda à Tarraco, à travers les montagnes noires de Iakketa et d'Ilercao. A Tarraco, des marchands leur avaient fait boire une infusion de graines de pavot, pour les mutiler sans douleur. On les avait embarqués comme du bétail et vendus aux escales, à Populonia, à Cosa, ou à Alsium. D'autres étaient venus à Rome, par Ostia.
Des mangons les avaient achetés, leur avaient enduit les pieds avec de la poussière de craie, les avaient coiffés de bonnets en molleton blanc. On les avait frottés de térébenthine, épilés à la lampe et à la pince, frisés au fer. On les avait exposés sur un échafaud, avec des écriteaux. Ils avaient les dents blanches et les yeux noirs, parlaient latin avec un accent guttural et un ton aigu. On les enfumait de gagate, avant d'en payer le prix, pour voir s'ils ne tombaient pas d'épilepsie.
Maintenant, entre les leveurs de voiles des portes, conservateurs de vaisselle d'argent, baigneurs, parfumeurs, cuisiniers, dresseurs, serveurs, dégustateurs, échansons, portiers en robe verte, muletiers à tunique relevée, aguayeurs, esclaves de chaise, porteurs d'éventails et d'ombrelles, ils étaient eunuques, soumis à la fourche, au fouet, et aux supplices publics de la porte Esquiline. Leurs maîtresses leur faisait gonfler les joues pour leur donner un soufflet, et les intendantes leur piquaient le cou avec des aiguilles de tête.
Et ils allaient nécessairement par le Tuscus Vicus, où se promènent les débauchés, acheter des étoffes et chercher de petites amphores à nard, scellées de gypse, chez les pigmentaires, qui vendent de la ciguë, de l'aconit, de la mandragore et des cantharides. Ils chantaient dans l'atrium, au premier service, des morceaux de l'_Iliade_ et de l'_Odyssée_ et au dessert des vers du livre d'Elephantis. Ils regardaient douloureusement des tableaux où on voyait Atalante avec Méléagre. Quelques convives les baisaient au passage, et ils en souffraient. Malgré leurs laticlaves à franges, leurs anneaux d'or à étoiles de fer, leurs bracelets d'ivoire serti de métal, ils voyaient avec envie des Libyens lippus, nus et noirs. Ils jouaient nonchalamment sur des tablettes en bois de térébinthe avec des calculs de cristal peint. Ils mangeaient à peine des becs-figues gras entourés de jaune d'œuf poivré. Rien ne pouvait les distraire d'une tristesse peu vigoureuse, ni les caprices du maître, ni ceux de la maîtresse.
Ivres de vin rose, ils couraient plus loin que les étals de boucher avec les chèvres sanglantes parées de myrte, par delà les «popinæ» de rôtisseurs qui vendent des noix frites et des bettes au miel, et les tavernes où pendent des bouteilles enchaînées, vers la noirceur centrale des chambres voûtées où, parmi des cellules à écriteaux, errent obscurément des femmes nues. Mais le patron des chambres à voûte, de pierre reconnaissait les robes couleur de safran; et les sangles des lits restaient sans matelas, puisque ces hommes ivres de vin rose, accroupis sur les dalles, frottant le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent, étaient des énervés--_spadones._
LES MILÉSIENNES
_A Edmond de Goncourt._
Tout à coup, sans que personne en sût la cause, les vierges de Milet commencèrent à se pendre. Ce fut comme une épidémie morale. En poussant les portes des gynécées, on heurtait les pieds encore frémissants d'un corps blanc suspendu aux poutres. On était surpris par un soupir rauque et par un tintement de bagues, de bracelets et d'anneaux de chevilles qui roulaient à terre. La gorge des pendues se soulevait comme les ailes palpitantes d'un oiseau qu'on étouffe. Leurs yeux semblaient pleins de résignation, plutôt que d'horreur.
Les jeunes filles se retiraient le soir, silencieuses, comme il convient, étant restées assises dans une tenue modeste, sans serrer les genoux. Au milieu de la nuit retentissaient des gémissements et on les croyait d'abord oppressées par des songes lourds, oiseaux nocturnes du cerveau. Les parents se levaient et visitaient leurs chambres. Ils pensaient les trouver étendues sur le ventre, les reins secoués de peur, ou les bras croisés sur les seins, avec leurs doigts appuyés sur la place où le cœur bat. Mais les lits des jeunes filles étaient vides. Puis on entendait des balancements dans les salles supérieures. Là, éclairées de lune, la tunique blanche tombante, les mains enfoncées l'une dans l'autre, jusqu'à la basse articulation des doigts, elles étaient pendues, et leurs lèvres gonflées bleuissaient. A l'aube les moineaux familiers volaient sur leurs épaules, les becquetaient, et trouvant leur peau froide, s'envolaient avec des petits cris.
A peine le premier souffle du matin faisait frissonner les voiles tendus sur les cours intérieures, qu'il apportait des maisons amies le chant grave des pleureuses.
Et sur la place du Marché, parmi les acheteurs des heures incertaines, avant que les nuages légers se teignent de rose, on récitait la liste des mortes de la nuit. Les hérauts couraient çà et là. Ainsi que les autres, les filles des magistrats et des archontes, à peines nubiles, à la veille de prendre le voile jaune des noces, se suspendaient mystérieusement. Les hommes qui venaient à l'assemblée, tous marqués de la corde rouge qui indique les retardataires, négligeaient les affaires du peuple et pleuraient dans leurs mains. Les juges tremblants rendaient des arrêts de bannissement et n'osaient plus condamner à mort.
On chassa des ruelles obscures où habitaient les vendeuses de drogues un grand nombre de vieilles qui détournaient la tête à la lumière du jour. Les femmes fardées, dont la démarche était lourde et les yeux trop noircis, furent expulsées de la cité. Ceux qui enseignaient des doctrines inconnues sous les portiques, les discoureurs avec les jeunes gens, les prêtres promenant des images de déesse sur des bêtes de somme, les initiés des mystères et les amants de Cybèle furent relégués hors des murailles.
Ils allèrent peupler des cavernes creusées au roc des montagnes voisines dans un temps immémorial. Là ils couchèrent dans des chambres de pierre; et les unes servirent aux prostituées, les autres aux philosophes; de sorte que dès le crépuscule les jeunes gens de Milet sortaient de la cité pour passer une nuit souterraine. Ainsi, au flanc des coteaux, par les ouvertures taillées dans la montagne, on voyait briller des lumières à la première heure de veille; et tout ce qui, dans la cité de Milet, avait été étrange ou impur, continuait sa vie à l'intérieur de la terre.
Alors les archontes de la colonie firent un décret par lequel il était ordonné d'ensevelir les jeunes filles pendues d'une manière nouvelle. Elles devaient être exposées à la populace, nues, la cordelette au cou, et portées ainsi au sépulcre. Et on espérait que la pudeur vaincrait par ce moyen la mort volontaire, lorsque le soir qui suivit la promulgation de cette loi le secret des Milésiennes fut découvert.
Des prêtres qui entretenaient un foyer sacré au temple d'Athéné se relevèrent un peu avant le milieu de la nuit pour ajouter des roseaux au feu et verser de l'huile dans les lampes. Et ils virent s'avancer parmi l'obscurité de la salle centrale une troupe de vierges qui semblaient avoir été averties par un songe. Car elles se dirigeaient dans l'ombre vers une certaine dalle, près de l'autel, qui fut soulevée. Un jeune garçon, qui portait d'habitude les corbeilles de la déesse, se voila la tête et pénétra sous le temple avec les vierges.
La voûte était haute, à peine éclairée par un point faiblement lumineux du sommet. Au fond, la paroi semblait éclatante, étant faite d'un seul miroir de métal. D'abord cette surface polie était nébuleuse, puis des images fugitives y passaient. Elle était de couleur glauque, comme les yeux des chouettes qui sont consacrées à Pallas Athéné.
La première des Milésiennes s'avança vers l'immense miroir, souriante, et se dévêtit. Le voile attaché sur l'épaule tomba, puis le pli du sein, et la ceinture azurée qui retenait la gorge: son corps parut dans sa splendeur. Et elle dénoua la torsade de ses cheveux qui se répandirent sur ses épaules jusqu'aux talons. Les autres jeunes filles, à côté d'elle, riaient en la voyant se mirer. Pourtant nulle image n'apparaissait à celles qui étaient voisines, dans le miroir de métal. Mais la jeune fille, les yeux horriblement dilatés, pleura un cri de bête épouvantée. Elle s'enfuit, et on entendit le bruit de ses pieds nus sur les dalles. Puis, parmi la terreur du silence, des minutes s'étant écoulées, retentit le hurlement des pleureuses.
Et la seconde qui se mira contempla la surface polie et poussa le même gémissement sur sa nudité. Et lorsqu'elle eut remonté, dans son égarement, les marches du temple, les plaintes lointaines firent connaître encore qu'elle s'était pendue sous la lueur froide de la lune.