Part 3
Les foules étaient prosternées sur le sol, ne sachant où fuir. Les cloches des églises, couvents et monastères, sonnaient d'une façon incertaine, comme frappées par des battants surnaturels. Il y avait parfois des détonations dans les forts, où les pièces de siège tiraient des gargousses, pour essayer de dégager l'air. Puis comme le globe rouge touchait l'Occident et qu'un jour s'était écoulé, le silence général s'établit. Personne n'avait plus la force de prier ni de supplier.
Et la masse incandescente franchissant l'horizon noir, tout l'ouest du ciel s'enflamma, et une nappe de feu rétrograda sur l'ancienne route du soleil.
Il y eut une fuite devant l'incendie céleste et terrestre. Deux pauvres petits corps se laissèrent glisser le long d'une fenêtre basse et coururent éperdument. Malgré les maculations de l'air corrompu, elle était très blonde, les yeux limpides; lui, la peau dorée, avec un rideau transparent de boucles, où les lueurs singulières promenaient des rayons violets. Ils ne savaient rien, ni l'un ni l'autre; ils sortaient à peine des confins de l'enfance, et vivant voisins, avaient l'affection d'un frère et d'une sœur.
Ainsi, se tenant par la main, ils franchirent les rues noires, où les toits et les cheminées semblaient frottés de lumière sinistre, parmi les hommes étendus et les chevaux qui gisaient palpitants, puis les murailles extérieures, les faubourgs dépeuplés, allant vers l'est, à l'envers de la flamme.
Ils furent arrêtés par un fleuve qui barra soudain leur passage, et dont les eaux glissaient rapidement.
Mais il y avait une barque sur la rive: ils la poussèrent et s'y jetèrent, la laissant aller au courant.
La barque fut saisie à la quille par le flot, aux parois par l'ouragan et partit comme la pierre lancée d'une fronde.
C'était une très vieille barque de pécheur, brunie et polie par le frottement, dont les tolets étaient usés à force de rames et les plats-bords luisants du passage des filets, comme l'outil primitif et honnête de la civilisation qui périssait.
Ils se couchèrent au fond, se tenant toujours les mains, et tremblants devant l'inconnu.
Et la barque rapide les emmena vers une mer mystérieuse, fuyant sous la tempête chaude qui tourbillonnait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils se réveillèrent sur un océan désolé. Leur barque était entourée par des monceaux d'algues pâles, où l'écume avait laissé sa bave sèche, où pourrissaient des bêtes irisées et des étoiles de mer roses. Les petites vagues portaient les ventres blancs des poissons morts.
La moitié du ciel était voilée par l'extension du feu qui avançait sensiblement, et mangeait sur la frange cendrée de l'autre moitié.
Il leur semblait que la mer était morte, comme le reste. Car son haleine était empestée et elle était parcourue dans sa translucidité de veines d'un bleu et d'un vert profond. Cependant la barque glissait à sa surface avec un mouvement qui ne se ralentissait pas.
L'horizon oriental avait des lueurs bleuâtres.
Elle trempa sa main dans l'eau, et la retira aussitôt: les vagues étaient déjà chaudes. Une ébullition effrayante allait peut-être faire trembler l'Océan.
Au sud, ils voyaient des cimes de nuages blancs avec des aigrettes roses, et ne savaient si ce n'était pas une vapeur ignée.
Le silence général et la flamme grandissante les figeaient dans la stupeur: ils préféraient le grand cri qui les avait accompagnés, comme l'écho d'un râle totalisé dans le vent.
L'extrémité de la mer, où la coupole de cendre venait plonger, encore demi-obscure, était ouverte par une coupure claire. Une portion de cercle d'un bleu livide semblait y promettre l'entrée d'un nouveau monde.
--Ah! regarde! dit-elle.
La légère buée qui flottait derrière eux sur l'océan, venait de s'éclairer de la même lueur que le ciel, pâle et tremblotante: c'était la mer qui brûlait.
Pourquoi cette universelle destruction? Leurs têtes, qui battaient intérieurement dans l'air surchauffé, étaient pleines de cette question multipliée. Ils ne savaient pas. Ils étaient inconscients des fautes. La vie les étreignait; ils vivaient plus vite, tout d'un coup; l'adolescence les saisit au milieu de l'incendie du monde.
Et, dans cette ancienne barque, dans ce premier instrument de la vie inférieure, ils étaient un si jeune Adam et une si petite Ève, seuls survivants de l'Enfer terrestre.
Le ciel était un dôme en feu. Il n'y avait plus à l'horizon qu'un seul point bleu extrême, sur lequel allait se refermer la paupière de flamme. Une mer ronflante les atteignait déjà.
Elle se dressa et se dévêtit. Nus, leurs membres polis et grêles étaient éclairés par la lueur universelle. Ils se prirent les mains et s'embrassèrent.
--Aimons-nous, dit-elle.
LES EMBAUMEUSES
_A Alphonse Daudet._
Qu'il y ait encore en Libye, sur les confins de l'Éthiopie où vivent les hommes très vieux et très sages, des sorcelleries plus mystérieuses que celles des magiciennes de Thessalie, je ne puis en douter. Il est terrible, certes, de penser que les incantations des femmes peuvent faire descendre la lune dans un étui à miroir, ou la plonger, quand elle est pleine, dans un seau d'argent, avec des étoiles trempées, ou la faire frire comme une méduse jaune de mer, dans une poêle, tandis que la nuit thessalienne est noire et que les hommes qui changent de peau sont libres d'errer; tout cela est terrible; mais je craindrais moins ces choses que de rencontrer encore dans le désert couleur de sang, des embaumeuses libyennes.
Nous avions traversé, mon frère Ophélion et moi, les neuf cercles de sables divers qui entourent l'Éthiopie. Il y a des dunes terrestres qui, dans le lointain, paraissent glauques comme la mer ou azurées comme des lacs. Les Pygmées ne parviennent pas jusqu'à ces étendues; mais nous les avions laissés dans les grandes forêts ténébreuses, où le soleil ne pénètre jamais; et les hommes couleur de cuivre qui se nourrissent de chair humaine et se reconnaissent les uns les autres au bruit des mâchoires sont plus loin au couchant. Le désert rouge où nous entrions pour aller vers la Libye est selon toute apparence nu de cités et d'hommes.
Nous marchâmes sept jours et sept nuits. Dans cette contrée, la nuit est transparente et bleue, fraîche et dangereuse aux yeux, si bien que parfois cette clarté bleue nocturne enfle les prunelles en l'espace de six heures et le malade ne voit plus se lever le soleil. Telle est la nature de ce mal, qu'il n'attaque uniquement que ceux qui dorment sur le sable et ne se voilent pas le visage; mais ceux qui marchent nuit et jour n'ont à redouter que la poudre blanche du désert qui irrite les paupières sous le soleil.
Le soir du huitième jour nous aperçûmes sur la plaine couleur de sang des coupoles blanches de petite dimension, disposées en cercle, et Ophélion fut d'avis qu'il était utile de les examiner. La nuit tombait rapidement, comme de coutume dans le pays libyen, et quand nous nous approchâmes, l'obscurité était très grande. Ces coupoles émergeaient de terre, et nous ne pûmes d'abord y reconnaître d'ouvertures; mais quand nous eûmes franchi le cercle qu'elles formaient, nous vîmes qu'elles étaient trouées de portes qui avaient la hauteur d'un homme de taille moyenne et qui étaient toutes dirigées vers le centre du cercle. L'ouverture de ces portes était sombre; mais par des orifices très étroits percés à l'entour passaient des rayons qui marquaient nos figures comme avec de longs doigts rouges. Nous étions aussi environnés d'une odeur que nous ne connaissions pas et qui semblait mêlée de parfums et de corruption.
Ophélion m'arrêta et me dit qu'on nous faisait signe dans une de ces coupoles. Une femme que nous ne pouvions voir distinctement se tenait sous la porte et nous invitait. J'hésitai, mais Ophélion m'attira vers elle. L'entrée était obscure, ainsi que la salle ronde sous la coupole; et, sitôt que nous y fûmes, celle qui nous avait appelés disparut. Nous entendîmes une voix douce qui prononçait des paroles barbares. Puis cette femme se trouva de nouveau devant nous, portant une lampe fumeuse d'argile. Nous la saluâmes et elle nous souhaita la bienvenue dans notre langue grecque, qu'elle parlait avec un accent libyen. Elle nous montra des lits de terre cuite, ornés de figures d'hommes nus et d'oiseaux, et nous fit asseoir. Ensuite, disant qu'elle allait chercher notre repas, elle disparut encore, sans qu'il nous fût possible de voir, à la faible lueur de la lampe qui était posée à terre, par où elle sortait. Cette femme avait une chevelure noire, et des yeux de couleur sombre; elle était vêtue d'une tunique de lin; une ceinture bleue soutenait ses seins, et elle sentait la terre.
Le souper qu'elle nous servit dans des plats d'argile et des coupes de verre obscur fut de pain en couronnes, avec des figues et du poisson salé; il n'y eut d'autre viande que des sauterelles confites; quant au vin, il était rose et pâle, apparemment mêlé d'eau, et d'une saveur exquise. Elle mangea avec nous, mais ne toucha ni au poisson, ni aux sauterelles. Et tant que je fus dans cette coupole, je ne la vis pas mettre dans sa bouche de la chair; elle se contentait d'un peu de pain et de fruits conservés. La raison de cette abstinence est sans doute dans un dégoût que Ton comprendra facilement par ce récit; et peut-être que les parfums parmi lesquels cette femme vivait, lui ôtaient le besoin de la nourriture et l'apaisaient de leurs particules subtiles.
Elle nous interrogea peu, et nous osions à peine lui parler; car ses mœurs paraissaient étranges. Après le souper, nous nous étendîmes sur nos lits; elle nous laissa une lampe et en prépara une autre plus petite pour elle-même; puis elle nous quitta, et je vis qu'elle entrait au-dessous du sol par une ouverture située à l'extrémité opposée de la coupole. Ophélion semblait peu désireux de répondre à mes conjectures, et je m'endormis jusqu'au milieu de la nuit d'un sommeil inquiet.
Je fus réveillé par le son de la lampe qui crépitait, parce que la mèche avait brûlé jusqu'à l'huile, et je ne vis plus mon frère Ophélion auprès de moi. Je me levai et je l'appelai à voix basse; mais il n'était plus dans la coupole. Alors je sortis dans la nuit, et il me sembla que j'entendais sous terre des lamentations et des cris de pleureuses. Ce son d'écho mourut rapidement: je fis le tour des coupoles sans rien découvrir. Mais il y avait une sorte de frémissement, comme d'un travail dans le sol, et au loin l'appel triste du chien sauvage.
Je m'approchai d'un des orifices d'où jaillissaient les rayons rouges, et je parvins à monter sur une des coupoles, pour regarder à l'intérieur. Je compris alors l'étrangeté de la contrée et de la cité des coupoles. Car l'endroit que je voyais, éclairé à torchères, était jonché de morts; et parmi des pleureuses, d'autres femmes s'empressaient avec des vases et des instruments. Je les voyais fendre sur le côté des ventres frais et tirer les boyaux jaunes, bruns, verts et bleus, qu'elles plongeaient dans des amphores, enfoncer par le nez des figures un crochet d'argent, briser les os délicats de la racine et ramener la cervelle avec des spatules, laver les corps avec des eaux teintes, les frotter de parfums de Rhodes, de myrrhe et de cinnamome, tresser les cheveux, gommer les cils et les sourcils de couleur, peindre les dents et durcir les lèvres, polir les ongles des mains et des pieds et les entourer d'une ligne d'or. Puis, le ventre étant plat, le nombril creux, au centre de rides circulaires, elles allongeaient les doigts des morts, blancs et plisses, leur cerclaient aux poignets et aux chevilles des anneaux d'électron, et les roulaient patiemment dans de longues bandelettes de lin.
Toutes ces coupoles étaient apparemment une cité d'embaumeuses, où on apportait les morts des villes environnantes. Et dans certaines des habitations le travail s'accomplissait au-dessus, mais dans d'autres au-dessous du sol. La vue d'un corps qui gardait les lèvres serrées, entre lesquelles on passait un brin de myrte, ainsi que les femmes qui ne peuvent pas sourire et veulent s'accoutumer à montrer leurs dents, me fit horreur.
Je résolus, aussitôt le jour venu, de fuir, avec Ophélion, la cité des embaumeuses. Et, en rentrant sous notre coupole, je replaçai une mèche dans la lampe, et je l'allumai au foyer, sous la voûte: mais Ophélion n'était pas revenu. J'allai au fond de la salle, et j'éclairai l'ouverture de l'escalier souterrain; et d'en bas j'entendis un bruit de baisers. Alors je souris en songeant que mon frère passait une nuit amoureuse avec une manieuse de cadavres. Mais je ne sus que penser en voyant entrer sous la coupole, par une ouverture qui donnait sans doute dans un couloir pratiqué à l'intérieur de la muraille de ciment, la femme qui nous recevait. Elle se dirigea vers l'escalier, et écouta, ainsi que je l'avais fait. Puis elle se tourna de mon côté et sa figure me fit peur. Ses sourcils se touchèrent, et elle parut rentrer dans le mur.
Je retombai dans un profond sommeil. Au matin, Ophélion était couché sur le lit voisin du mien. Il avait la figure couleur de cendre. Je le secouai, et le pressai de partir. Il me regarda sans me reconnaître. La femme rentra, et comme je l'interrogeais, elle parla d'un vent pestilentiel qui avait soufflé sur mon frère.
Tout le jour, il se retourna sur les côtés, agité par la fièvre, et la femme le regardait avec des yeux fixes. Vers le soir, il remua ses lèvres et mourut. J'embrassai ses genoux en gémissant, et je pleurai jusqu'à deux heures après le milieu de la nuit. Puis mon âme s'envola avec les songes. La douleur d'avoir perdu Ophélion me troubla et me fit réveiller. Son corps n'était plus auprès de moi et la femme avait disparu.
Alors je poussai des cris, et je parcourus la salle: mais je ne pus trouver l'escalier. Je sortis de la coupole et montant vers le rayon rouge, j'appliquai mes yeux à l'ouverture. Or voici ce que je vis:
Le corps de mon frère Ophélion était étendu parmi des vases et des jarres; et on avait retiré sa cervelle avec le crochet et les spatules d'argent, et son ventre était ouvert.
Déjà ses ongles étaient dorés et sa peau frottée d'asphalte. Mais il était entre deux embaumeuses qui se ressemblaient si étrangement que je ne pouvais distinguer celle qui nous avait reçus. Toutes deux pleuraient et se déchiraient la figure, et baisaient mon frère Ophélion, et le serraient dans leurs bras.
Et j'appelai par l'ouverture de la coupole, et je cherchai l'entrée de cette salle souterraine, et je courus vers les autres coupoles; mais je n'eus point de réponse, et j'errais inutilement dans la nuit transparente et bleue.
Et ma pensée fut que ces deux embaumeuses étaient sœurs et magiciennes et jalouses, et qu'elles avaient tué mon frère Ophélion pour garder son beau corps.
Je me couvris la tête de mon manteau et je m'enfuis éperdu hors de cette contrée de sortilèges.
LA PESTE
_A Auguste Bréal_
CCCCI e mille l'an corant Nella città di Trento Rè Rupert Voile lo scudo mio esser copert De l'arme suo Lion d'oro rampant. CRONICA DEL PITTI.
Moi, Bonacorso de Neri de Pitti, fils de Bonacorso, gonfalonier de justice de la commune de Florence, dont l'écu fut couvert en l'an quatorze cent un, par ordre du roi Rupert, dans la cité de Trente, du Lion d'or rampant, je veux raconter pour mes descendants anoblis ce qui m'arriva quand je commençai à courir le monde pour chercher l'aventure.
L'an MCCCLXXIV, étant jeune homme sans argent, je m'enfuis de Florence sur les grandes routes, avec Matteo pour compagnon. Car la peste dévastait la cité. La maladie était soudaine, et attaquait dans la rue. Les yeux devenaient brûlants et rouges, la gorge rauque; le ventre enflait. Puis la bouche et la langue se couvraient de petites poches pleines d'eau irritante. On était possédé par la soif. Une toux sèche secouait les malades pendant plusieurs heures. Ensuite les membres se raidissaient aux articulations; la peau se parsemait de taches rouges, gonflées, qu'aucuns nomment bubons. Et finalement les morts avaient la figure distendue et blanchâtre, avec des meurtrissures saignantes et la bouche ouverte comme un cornet. Les fontaines publiques, presque épuisées par la chaleur, étaient entourées d'hommes courbés et maigres qui tâchaient d'y plonger la tête. Plusieurs s'y précipitèrent, et on les retirait par les crochets des chaînes, noirs de vase et le crâne fracassé. Les cadavres brunissants jonchaient le milieu des voies par où coule, dans la saison, le torrent des pluies; l'odeur ne pouvait se supporter et la crainte était terrible.
Mais Matteo étant grand joueur de dés, nous nous égayâmes sitôt la sortie de la ville et nous bûmes à la première hôtellerie du vin mêlé pour notre salut de la mortalité. Là il y eut des marchands de Gênes et de Pavie; et nous les défiâmes, le cornet à dés en mains, et Matteo gagna douze ducats. Pour ma part, je les conviai au jeu de tables, où j'eus le bonheur de remporter un gain de vingt florins d'or, desquels ducats et florins nous achetâmes des mules et un chargement de laine, et Matteo, qui avait délibéré d'aller en Prusse fit provision de safran.
Nous courûmes les chemins de Padoue à Vérone, nous revînmes à Padoue, pour nous fournir plus amplement de laine, et nous voyageâmes jusqu'à Venise. De là, passant la mer, nous entrâmes en Sclavonie, et visitâmes les bonnes villes jusqu'aux confins des Croates. A Buda, je tombai malade de la fièvre, et Matteo me laissa seul à l'hôtellerie, avec douze ducats, retournant à Florence où l'appelaient certaines affaires, et où je devais venir le rejoindre. Je gisais dans une chambre sèche et poussiéreuse, sur un sac de paille, sans médecin, et la porte ouverte sur la salle à boire. La nuit de la Saint-Martin, il vint une compagnie de fifres et de flûtistes, avec quelque quinze ou seize soldats vénitiens et tudesques. Après avoir vidé beaucoup de flacons, écrasé les tasses d'étain et brisé les cruches contre les murs, ils commencèrent à danser au son du fifre. Ils passèrent par la porte leurs trognes rouges, et me voyant allongé sur mon sac, se mirent à me tirer dans la salle en criant: «Ou tu boiras, ou tu mourras!» puis me bernèrent, tandis que la fièvre me battait la tête, et finirent par me plonger dans la paille du sac, dont ils lièrent l'ouverture autour de mon cou.
Je suai abondamment, et ma fièvre en fut sans doute dissipée, tandis que la colère me venait. Mes bras étaient empêtrés et on m'avait ôté mon basilaire, sans quoi je me serais rué, ainsi hérissé de paille, parmi les soldats. Mais je portais à la ceinture, sous mes chausses, une courte lame engainée; je réussis à glisser ma main jusque-là, et par son moyen, je fendis la toile du sac.
Peut-être que la fièvre m'enflammait encore la cervelle; mais le souvenir de la peste que nous avions laissée à Florence et qui depuis s'était répandue en Sclavonie, se mélangea dans mon esprit à une sorte d'idée que je m'étais faite du visage de Sylla, le dictateur des Latins, dont parle le grand Cicéron. Il ressemblait, disaient les Athéniens, à une mûre saupoudrée de farine. Je résolus de terrifier les gens d'armes vénitiens et tudesques; et comme je me trouvais au milieu du réduit où l'hôtelier enfermait ses provisions et les fruits de conserve, j'eus rapidement éventré une poche pleine de farine de maïs. Je me frottai la figure de cette poussière; et, lorsqu'elle eut pris une teinte qui n'était ni jaune ni blanche, je me fis de ma lame une éraflure au bras, d'où je tirai assez de sang pour tacher irrégulièrement l'enduit. Puis je rentrai dans le sac, et j'attendis les bandits ivrognes. Ils vinrent en riant et en chancelant: à peine eurent-ils vu ma tête blanche et saignante qu'ils s'entre-choquèrent en criant: «La peste! la peste!»
Je n'avais pas repris mes armes, que l'hôtellerie était vide. Me sentant rétabli, à cause de la transpiration que m'avaient imposée ces ruffians, je me mis en route pour Florence, afin de rejoindre Matteo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je trouvai mon compagnon Matteo errant par la campagne florentine, et assez mal en point. Il n'avait pas osé pénétrer dans la cité, pour la peste qui continuait à y rager. Nous rebroussâmes chemin, et nous dirigeâmes, en quête de fortune, vers les États du pape Grégoire. Montant vers Avignon, nous croisions des bandes d'hommes armés, portant lances, piques et vouges; car les citoyens de Bologne venaient de se révolter contre le Pape, à la requête de ceux de Florence (ce que nous ignorions). Là nous fîmes des jeux joyeux avec les gens d'un parti et de l'autre, tant aux tables qu'aux dés, si bien que nous gagnâmes environ trois cents ducats et quatre-vingts florins d'or.
La cité de Bologne était presque vide d'hommes, et nous fûmes reçus aux étuves avec des cris d'allégresse. Les chambres n'y sont pas jonchées de paille comme en beaucoup de villes lombardes; les grabats n'y manquent pas, quoique les sangles soient rompues pour la plupart. Matteo rencontra une Florentine de sa connaissance, Monna Giovanna; pour moi, qui ne pensais pas à m'enquérir du nom de la mienne, j'en fus content.
Là nous bûmes d'abondance, et du vin épais de la contrée et de la cervoise, et nous mangeâmes confitures et tartelettes. Matteo, à qui j'avais conté mon aventure, feignant d'aller au retrait, descendit dans les cuisines, et revint accoutré en pestiféré. Les filles des étuves s'enfuirent de tous côtés, poussant des cris aigus, puis elles se rassurèrent, et vinrent toucher, encore peureuses, la figure de Matteo. Monna Giovanna ne voulut pas retourner avec lui, et resta tremblante dans un coin, disant qu'il sentait la fièvre. Cependant Matteo, ivre, posa la tête parmi les pots, sur la table que ses ronflements faisaient trembler, et il ressemblait aux figures de bois bariolées que les banquistes montrent sur les estrades.
Finalement nous quittâmes Bologne, et après diverses aventures, nous arrivâmes près d'Avignon, où nous apprîmes que le Pape faisait mettre en prison tous les Florentins, et les faisait brûler, eux et leurs livres pour se venger de la rébellion. Mais nous fûmes avertis trop tard; car les sergents du Maréchal du Pape nous surprirent pendant la nuit, et nous jetèrent à la prison d'Avignon.
Avant d'être mis en question, nous fûmes examinés par un juge et provisoirement condamnés au cachot bas, jusqu'à information, avec le pain sec et l'eau, ce qui est la coutume de la justice ecclésiastique. Je parvins toutefois à cacher sous ma robe notre sac de toile, qui contenait un peu de polenta et des olives.
Le sol du cachot était marécageux; et nous n'avions d'air que par un soupirail grillé qui s'ouvrait à ras de terre sur la cour de la Conciergerie. Nos pieds étaient passés dans les trous de ceps très lourds de bois, nos mains liées à des chaînes assez lâches, de telle manière que nos corps se touchaient depuis le genou jusqu'à l'épaule. L'huissier du guichet nous fit la grâce de nous dire que nous étions en suspicion de poison; car le Pape avait su par certains ambassadeurs que les gonfaloniers de la commune de Florence entretenaient le dessein de le faire mourir.