Part 2
Puis il arriva dans les salles des festins où les tables luisantes étaient encore dressées. Il porta la torchère au-dessus de sa tête, et des lignes pourpres se précipitèrent vers les coins. Au centre des tables était un trône à pieds de lion, sur lesquels s'affaissait une fourrure tachetée; des verreries semblaient amoncelées aux angles, avec des pièces d'argent poli et des couvercles percés d'or fumeux. Certains flacons miroitaient de lueurs violettes; d'autres étaient plaqués à l'intérieur avec de minces lames translucides de métaux précieux. Comme une terrible indication de sang, un éclat de la torchère fit scintiller une coupe oblongue, taillée dans un grenat, et où les échansons avaient coutume de verser le vin des rois. Et la lumière caressa aussi de vermeil un panier d'argent tressé où étaient rangés des pains ronds à croûte saine.
Et le roi traversa les salles des festins en détournant la tête. «Ils n'ont pas eu honte, dit-il, de mordre sous leur masque dans le pain vigoureux, et de toucher le vin saignant avec leurs lèvres blanches! Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison? Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages: et j'ai mangé du pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe...»
On arrivait par une étroite galerie pavée de mosaïque aux salles à coucher, et le roi y glissa, portant devant lui sa torche sanglante. Un garde s'avança, saisi d'inquiétude, et sa ceinture d'anneaux larges flambloya sur sa tunique blanche; puis il reconnut le roi à sa face d'or et se prosterna.
D'une lampe d'airain suspendue au centre, une lumière pâle éclairait une double file de lits de parade; les couvertures de soie étaient tissées avec des filaments de nuances vieilles. Un tuyau d'onyx laissait couler des gouttes monotones dans lin bassin de pierre polie.
D'abord le roi considéra l'appartement des prêtres; et les masques graves des hommes couchés étaient semblables pendant le sommeil et l'immobilité. Et dans l'appartement des bouffons, le rire de leurs bouches endormies avait juste la même largeur. Et l'immuable beauté de la figure des femmes ne s'était pas altérée dans le repos; elles avaient les bras croisés sur la gorge, ou une main sous la tête, et elles ne paraissaient pas se soucier de leur sourire qui était aussi gracieux quand elles l'ignoraient.
Au fond de la dernière salle s'étendait un lit de bronze, avec des hauts reliefs de femmes courbées et de fleurs géantes. Les coussins jaunes y gardaient l'empreinte d'un corps agité. Là aurait du reposer, dans cette heure de la nuit, le roi au masque d'or; là ses ancêtres avaient dormi pendant des années.
Et le roi détourna la tête de son lit: «Ils ont pu dormir, dit-il, avec ce secret sur leur face, et le sommeil est venu les baiser au front, comme moi. Et ils n'ont pas secoué leur masque au visage noir du sommeil, pour l'effrayer à jamais. Et j'ai frôlé cet airain, j'ai touché ces coussins où s'abattaient jadis les membres de ces honteux...»
Et le roi passa dans la chambre du brasier, où la flamme rose et pourpre dansait encore, et jetait ses bras rapides sur les murs. Et il frappa sur le grand gong de cuivre un coup si sonore qu'il y eut une vibration de toutes les choses métalliques d'alentour. Les gardes effrayés s'élancèrent mi-vêtus, avec leurs haches et leurs boules d'acier hérissées de pointes, et les prêtres parurent, endormis, laissant traîner leurs robes, et les bouffons oublièrent tous les bonds d'entrée sacramentels, et les femmes montrèrent au coin des portes leurs visages souriants.
Or le roi monta sur son trône noir et commanda:
--J'ai frappé sur le gong afin de vous réunir pour une chose importante. Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Otez vos masques.
On entendit frissonner les membres et les vêtements et les armes. Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent leurs visages.
Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra cinquante grosses faces rieuses avec de petits veux collés par la somnolence; et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante ligures baves creusées par la tristesse avec des yeux sanguinolents d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises, il ricana,--car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et enduits de stupidité.
--Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils à des outres ballonnées de vent ou de vin; et ceux dont je m'amusais pour leur continuelle gaieté étaient tristes jusqu'au fond du cœur; et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout! Misérables vous êtes; mais je suis encore le plus misérable d'entre vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez: le plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier.
Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux qui le voyaient; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles blanches de lépreux.
--Ce sont eux qui m'ont trompé--mes pères, je veux dire, cria le roi, qui étaient lépreux comme moi, et m'ont transmis leur maladie avec l'héritage royal. Ils m'ont abusé, et ils vous ont contraints au mensonge.
Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante montra son masque jaune.
--Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici, devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race avec moi.
Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets latéraux du masque, avec un cri d'angoisse; pour la dernière fois, une lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec clés tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit.
* * * * *
Or le roi lépreux et aveugle marchait dans la nuit. Il se heurta aux sept murailles concentriques de ses sept cours, et contre les arbres anciens de la résidence royale, et il se fît des plaies aux mains en touchant les épines des haies. Lorsqu'il entendit sonner ses pas, il connut qu'il était sur la grande route. Pendant des heures et des heures il marcha, sans même éprouver le besoin de prendre de la nourriture. Il savait qu'il était éclairé de soleil par la chaleur qui voilait son visage, et il reconnaissait la nuit au froid de l'obscurité. Le sang qui avait coulé de ses yeux arrachés couvrait sa peau d'une croûte noirâtre et sèche. Et quand il eut marché longtemps, le roi aveugle se sentit las, et s'assit au bord de la route. Il vivait maintenant dans un monde obscur et ses regards étaient rentrés en lui-même.
Comme il errait dans cette plaine sombre des pensées, il entendit un bruit de clochettes. Aussitôt il se représenta le retour d'un troupeau de brebis à laine épaisse, mené par des béliers dont la queue grasse pendait à terre. Et il tendit les mains pour toucher la laine blanche, n'avant point honte des animaux. Mais ses mains rencontrèrent d'autres mains tendres, et une voix douce lui dit:
--Pauvre homme aveugle, que veux-tu? Et le roi reconnut la voix charmante d'une femme.
--Il ne faut pas me toucher, cria le roi. Mais où sont tes brebis?
Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle n'osa pas l'avouer, et répondit en mentant:
--Elles sont un peu derrière moi.
--Où vas-tu ainsi? dit le roi aveugle.
--Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misérables. Alors le roi se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume un asile où se réfugiaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur solitude était extrême.
Le roi résolut de se rendre dans cette cité.
--Conduis-moi, dit-il.
La jeune fille le saisit par le pan de sa manche.
--Laisse-moi te laver le visage, dit-elle; car le sang a coulé sur tes joues depuis une semaine peut-être.
Et le roi trembla, pensant qu'elle allait avoir horreur de sa lèpre et l'abandonner. Mais elle versa de l'eau de sa gourde et lava le visage du roi. Puis elle dit:
--Pauvre, comme tu as dû souffrir de l'arrachement de tes yeux!
--Comme j'ai souffert avant, sans le savoir, dit le roi. Mais allons. Arriverons-nous ce soir à la cité des Misérables?
--Je l'espère, dit la jeune fille.
Et elle le reconduisit en lui parlant tendrement. Cependant le roi aveugle entendait les clochettes, et, se tournant, voulait caresser les brebis. Et la jeune fille craignait qu'il ne devinât sa maladie.
Or le roi était exténué de fatigue et de faim. Elle sortit un morceau de pain de son bissac et lui offrit sa gourde. Mais il refusa, craignant de souiller le pain et l'eau. Puis il demanda:
--Vois-tu la cité des Misérables?
--Pas encore, dit la jeune fille.
Et ils marchèrent plus loin. Elle cueillit pour lui du lotus bleu, et il le mâcha pour rafraîchir sa bouche. Le soleil s'inclinait vers les grandes rizières qui ondulaient à l'horizon.
--Voici l'odeur du repos qui monte vers moi, dit le roi aveugle. N'approchons-nous pas de la cité des Misérables?
--Pas encore, dit la jeune fille.
Et, comme le disque sanglant du soleil tranchait encore le ciel violet, le roi se pâma de lassitude et d'inanition. A l'extrémité de la route tremblait une mince colonne de fumée parmi des toitures d'herbages. La brume des marais flottait autour.
--Voici la cité, dit la jeune fille; je la vois.
--J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveugle. Je n'avais plus qu'un désir; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin de me rafraîchir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais souillée, puisque je suis lépreux.
Et le roi s'évanouit dans la mort.
Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint de le souiller.
Or de la cité des Misérables s'avança un vieux mendiant à la barbe hérissée, dont les yeux incertains tremblaient.
--Pourquoi pleures-tu? dit-il.
Et la jeune fille lui dit que le roi aveugle était mort, après avoir eu les yeux arrachés, pensant être lépreux.
--Et il n'a point voulu me donner le baiser de paix, dit-elle, afin de ne pas me souiller; et c'est moi qui suis véritablement lépreuse à la face du ciel.
Et le vieux mendiant lui répondit:
--Sans doute le sang de son cœur qui avait jailli par ses yeux avait guéri sa maladie. Et il est mort, pensant avoir un masque misérable. Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre et de chair.
LA MORT D'ODJIGH
A J. H. Rosny
Dans ce temps la race humaine semblait près de périr. L'orbe du soleil avait la froideur de la lune. Un hiver éternel faisait craqueler le sol. Les montagnes qui avaient surgi, vomissant vers le ciel les entrailles flamboyantes de la terre, étaient grises de lave glacée. Les contrées étaient parcourues de rainures parallèles ou étoilées; des crevasses prodigieuses, soudainement ouvertes, abîmaient les choses supérieures avec un effondrement, et on voyait se diriger vers elles, dans une lente glissade, de longues files de blocs erratiques. L'air obscur était pailleté d'aiguillettes transparentes; une sinistre blancheur couvrait la campagne; le rayonnement d'argent universel paraissait stériliser le monde.
Il n'y avait plus de végétation, sinon quelques traces de lichen pale sur les rochers. Les ossements du globe s'étaient dépouillés de leur chair, qui est faite de terre, et les plaines s'étendaient comme des squelettes. Et la mort hivernale attaquant d'abord la vie inférieure, les poissons et les bêtes de mer avaient péri, emprisonnés dans les glaces, puis les insectes qui grouillaient sur les plantes rampantes, et les animaux qui portaient leurs petits dans les poches du ventre, et les êtres demi-volants qui avaient hanté les grandes forêts; car aussi loin que le regard parvenait, il n'y avait plus ni arbres ni verdure, et on ne trouvait de vivant que ce qui demeurait dans les cavernes, grottes ou tanières.
Ainsi, parmi les enfants des hommes, deux races étaient déjà éteintes; ceux qui avaient habité dans les nids de lianes, au sommet des grands arbres, et ceux qui s'étaient retirés vers le centre des lacs dans des maisons flottantes: les forêts, bois, taillis et buissons jonchaient le sol étincelant, et la surface des eaux était dure et luisante comme la pierre polie.
Les Chasseurs de Bêtes, qui connaissaient le feu, les Troglodytes qui savaient fouir la terre jusqu'à sa chaleur intérieure, et les Mangeurs de Poisson, qui avaient fait provision d'huile marine dans leurs trous à glaces, résistaient encore à l'hiver. Mais les bêtes devenaient rares, saisies par la gelée sitôt que leur museau arrivait au ras du sol, et le bois pour faire du feu allait être épuisé, et l'huile était solide comme un roc jaune à crête blanche.
Cependant un tueur de loups, nommé Odjigh, qui vivait dans une tanière profonde et possédait une hache verte de jade, immense, pesante et redoutable, eut pitié des choses animées. Étant au bord de la grande mer intérieure dont la pointe s'étend à l'est du Minnesotah, il jeta ses regards vers les régions septentrionales où le froid semblait s'amasser. Au fond de sa grotte glacée il prit le calumet sacré creusé dans la pierre blanche, l'emplit d'herbes odorantes d'où la fumée s'élève en couronnes, et souffla l'encens divin dans les airs. Les couronnes montèrent vers le ciel et la spire grise s'inclina au Nord.
Ce fut vers le Nord que se mit en marche Odjigh, le tueur de loups. Il couvrit sa figure d'une peau fourrée de raton percée de trous, dont la queue en panache se balançait au-dessus de sa tête, attacha autour de sa taille avec une lanière de cuir une poche pleine de viande sèche hachée menu et mêlée de graisse, et, balançant sa hache de jade vert, il se dirigea vers les la nuages épais amoncelés à l'horizon.
Il passait, et autour de lui la vie s'éteignait. Les fleuves s'étaient tus depuis longtemps. L'air opaque n'apportait que des sons étouffés. Les masses glacées, bleues, blanches et vertes, radieuses de givre, es semblaient les piliers d'une route monumentale.
Odjigh regrettait dans son cœur le frétillement des poissons couleur de nacre parmi les mailles des filets de libres, et la nage serpentine des anguilles de mer, et la marche pesante des tortues, et la course oblique des gigantesques crabes aux yeux louches, et les bâillements vifs des bêtes terrestres, bêtes fourrées avec un bec plat et des pattes à griffes, bêtes vêtues d'écailles, bêtes tachetées de façon variée qui plaisait aux yeux, bêtes amoureuses de leurs petits, ayant des sauts agiles, ou des tournoiements singuliers, ou des vols périlleux. Et par-dessus tous les animaux, il regrettait les loups féroces et leurs fourrures grises, et leurs hurlements familiers, ayant accoutumé de les chasser avec la massue et la hache de pierre, par les nuits brumeuses, à la lueur rouge de la lune.
Voici que sur sa gauche apparut une bête de tanière qui vit profondément dans le sol, et qui se laisse tirer des trous à reculons, un Blaireau maigre, le poil dépenaillé. Odjigh le vit et se réjouit, sans songer à le tuer. Le Blaireau, tenant sa distance, avança de front avec lui.
Puis, sur la droite d'Odjigh sortit subitement d'un couloir glacé un pauvre Lynx aux yeux insondables. Il regardait Odjigh de côté, craintivement, et rampait avec inquiétude. Mais le tueur de loups se réjouit encore, marchant entre le Blaireau et le Lynx.
Comme il avançait, sa poche de viande battant contre son flanc, il entendit derrière lui un faible hurlement de faim. Et se retournant ainsi qu'au son d'une voix connue, il vit un Loup osseux qui suivait tristement. Odjigh eut pitié de tous ceux auxquels il avait fendu le crâne. Le Loup tirait sa langue qui fumait, et ses yeux étaient rouges.
Ainsi le tueur continua sa route avec ses compagnons animaux, le Blaireau souterrain à sa gauche, et le Lynx qui voit tout sur terre à sa droite, et le Loup au ventre affamé derrière lui.
Ils arrivèrent au milieu de la mer intérieure qui ne se distinguait du continent que par la vaste couleur verte de sa glace. Et là Odjigh, le tueur de loups, s'assit sur un bloc et plaça devant lui le calumet de pierre. Et devant chacun de ses compagnons vivants, il plaça un bloc de glace qu'il creusa avec l'angle de sa hache, semblable à l'encensoir sacré où on souffle la fumée. Dans les quatre calumets il tassa les herbes odoriférantes; puis il frappa l'une contre l'autre les pierres qui créent le feu; et les herbes s'allumèrent, et quatre colonnes minces de fumée montèrent vers le ciel.
Or la spire grise qui s'élevait devant le Blaireau s'inclina vers l'Ouest; et celle qui s'élevait devant le Lynx se courba vers l'Est, et celle qui s'élevait devant le Loup fit un arc vers le Sud. Mais la spire grise du calumet d'Odjigh monta vers le Nord.
Le tueur de loups se remit en route. Et, regardant à gauche, il s'attrista: car le Blaireau qui voit sous terre s'écartait vers l'Ouest; et, regardant à droite, il regretta le Lynx, qui voit tout sur terre et qui fuyait vers l'Est. Il pensait en effet que ces deux compagnons animaux étaient prudents et avisés, chacun dans le domaine qui lui est assigné.
Néanmoins il marcha hardiment, ayant derrière lui le Loup affamé, aux yeux rouges, dont il avait pitié.
La masse dénuées froides située au Nord, semblait toucher le ciel. L'hiver devenait plus cruel encore, Les pieds d'Odjigh saignaient, coupés par la glace et son sang se gelait en croûtes noires. Mais il avançait pendant des heures, des jours, des semaines sans doute, des mois peut-être, suçant un peu de viande séchée, jetant les débris à son compagnon le Loup qui le suivait.
Odjigh marchait avec une espérance confuse. Il avait pitié du monde des hommes, des animaux, et des plantes, qui périssait, et il se sentait fort pour lutter contre la cause du froid.
Et, à la fin, sa route fut arrêtée par une immense barrière de glaces qui fermait la coupole sombre du ciel, comme une chaîne de montagnes à cime invisible. Les grands glaçons qui plongeaient dans la nappe solide de l'Océan étaient d'un vert limpide; puis ils devenaient troubles dans leurs entassements; et à mesure qu'ils s'élevaient, ils paraissaient d'un bleu opaque, semblable à la couleur du ciel dans les beaux jours d'autrefois: car ils étaient faits d'eau douce et de neige.
Odjigh saisit sa hache de jade vert, et tailla des marches dans les escarpements. Il s'éleva ainsi lentement jusqu'à une hauteur prodigieuse, où il lui semblait que sa tête était enveloppée de nuages et que la terre s'était enfuie. Et sur le gradin, juste au-dessous de lui, le Loup était assis et attendait avec confiance.
Lorsqu'il crut être arrivé à la crête, il vit qu'elle était formée d'une muraille bleue verticale, étincelante, et qu'on ne pouvait aller au delà. Mais il regarda derrière lui, et il vit la bête vivante affamée. La pitié du monde animé lui donna des forces.
Il plongea sa hache de jade dans la muraille bleue, et creusa la glace. Les éclats volaient autour de lui, multicolores. Il creusa pendant des heures et des heures. Ses membres étaient jaunes et ridés par le froid. Sa poche de viande était flétrie depuis longtemps. Il avait mâché l'herbe odoriférante du calumet, pour tromper sa faim, et, soudain mécréant des Puissances Supérieures, il avait lancé le calumet dans les profondeurs avec les deux pierres à faire du feu.
Il creusait. Il entendit un grincement sec et cria: car il savait que ce bruit venait de la lame de sa hache de jade, que le froid excessif allait fendre. Alors il la souleva et, n'ayant plus rien pour la réchauffer, il l'enfonça puissamment dans sa cuisse droite. La hache verte se teignit de sang tiède. Et Odjigh creusa de nouveau la muraille bleue. Le loup, assis derrière lui, lécha en gémissant les gouttes rouges qui pleuvaient.
Et soudain la muraille polie se creva. Il y eut un immense souffle de chaleur, comme si les saisons chaudes étaient accumulées de l'autre côté, à la barrière du ciel. La percée s'élargit et le souffle fort entoura Odjigh. Il entendit bruire toutes les petites pousses du Printemps, et il sentit flamber l'Été. Dans le grand courant qui le souleva il lui sembla que toutes les saisons rentraient dans le monde pour sauver la vie générale de la mort par les glaces. Le courant charriait les rayons blancs du soleil, et les pluies tièdes et les brises caressantes et les nuages chargés de fécondité. Et dans le souffle de la vie chaude les nuées noires s'amoncelèrent et engendrèrent le feu.
Il y eut un long trait de flamme avec le fracas de la foudre, et la ligne éclatante frappa Odjigh au cœur, comme un glaive rouge. Il tomba contre la muraille polie, le dos tourné au monde vers lequel les Saisons rentraient dans le fleuve de la tempête, et le Loup affamé, montant timidement, les pattes appuyées sur ses épaules, se mit à lui ronger la nuque.
L'INCENDIE TERRESTRE
_A Paul Claudel._
Le dernier élan de foi qui avait entraîné le monde n'avait pu le sauver. Des prophètes nouveaux s'étaient dressés en vain. Les mystères de la volonté avaient été inutilement forcés; car il n'importait plus de la diriger, mais c'était sa quantité qui semblait décroître. L'énergie de tous les êtres vivants déclinait. Elle s'était concentrée dans un effort suprême vers une religion future, et l'effort n'avait pas réussi. Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes les passions étaient tolérées. La terre était comme dans une accalmie chaude. Les vices y croissaient avec l'inconscience des larges plantes vénéneuses. L'immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu Hasard de la Vie; la science obscurcie par la superstition mystique; la tartuferie du cœur à qui les sens servaient de tentacules; les saisons, autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours pluvieux, qui couvaient l'orage; rien de précis, ni de traditionnel, mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague.
Ce fut alors que par une nuit d'électricité, le signal de dévastation parut tomber du ciel. Une tempête inconnue souffla d'en haut, engendrée par la corruption de la terre. Les froidures et les chaleurs, les clairs de soleil et les neiges, les pluies et les rayons confondus avaient fait naître des forces de destruction qui éclatèrent soudain.
Car une extraordinaire chute d'aérolithes devint visible et la nuit fut rayée par des traits fulgurants; les étoiles flamboyèrent comme des torches, et les nuages furent des messagers de feu et la lune un brasier rouge vomissant des projectiles multicolores. Toutes choses furent pénétrées par une lumière blafarde, qui éclaira les derniers réduits, et dont l'éblouissement, bien que tamisé, donna une prodigieuse douleur. Puis la nuit qui s'était ouverte, se referma. De tous les volcans jaillirent des colonnes de cendre vers le ciel, semblables à des volutes de basalte noir, piliers d'un monde supra-terrestre. Il y eut une pluie de poussière sombre en sens inverse, et un nuage émané de la terre, qui couvrit la terre.
Ainsi se passa la nuit et l'aurore fut invisible. Une tache d'un rouge obscur, gigantesque, parcourut de l'est à l'ouest la cendre du ciel. L'atmosphère devint brûlante et l'air fut piqué de points noirs qui s'attachaient partout.