Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 9
«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment, comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»
Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me l'avoir auparavant montré.
Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau, et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de présents.
CHAPITRE XVI
La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.
Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À l'oeuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'oeuvre!» et je distribuai à chacun les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.
«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive. Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins, les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.
Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable? Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous hasarder sans nos corsets de liège.
Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle accueillit avec beaucoup de plaisir.
Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour, guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.
Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait, à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits canons.
Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais, qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement. Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes fils, je me hasardai à le mettre à exécution.
J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.
Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir. Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau, je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible, et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils interrompirent tout à coup leurs travaux.
«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.
--Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau. Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»
Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner immédiatement au navire pour connaître la vérité.
Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames, auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour, et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle pinasse est enfin à nous!
--Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»
J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau, comme elle l'avait pensé.
Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de saluer leur mère de deux coups de canon en arrivant à la côte, et, comme ils avaient travaillé avec le plus grand zèle et montré la plus grande discrétion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.
Fritz fut donc immédiatement érigé en capitaine. Jack et Ernest, canonniers, chargèrent leurs pièces; puis, aux commandements successifs du capitaine, les deux canons partirent l'un après l'autre. Quant à Fritz, qui n'était jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il avait déchargé en même temps ses deux pistolets. Cette petite scène de guerre avait monté la tête à mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait bien se trouver en présence d'une flotte de sauvages, pour avoir le plaisir de la canonner et de la couler à fond.
«Plaise à Dieu, au contraire, lui répondis-je, mon enfant, que nous n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!»
Cependant nous touchions à la côte, où ma femme et mon petit Franz nous attendaient, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou s'effrayer; mais ils reconnurent bientôt nos voix.
«Soyez les bienvenus! s'écria ma femme, tout en témoignant de son admiration à la vue de notre belle pinasse qui se balançait mollement dans la baie. À la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.»
Après avoir loué notre habileté et notre persévérance, elle nous dit avec une sorte d'orgueil: «Vous nous avez ménagé une surprise, Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec vous; nous ne sommes point demeurés inactifs pendant que vous travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos oeuvres à coups de canon, quelques plats de bons légumes qui arriveront en temps et lieu les recommanderont peut-être à votre attention.»
Je voulus lui demander des explications. «Suivez-moi, nous dit-elle, suivez-moi par ici.» Elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal tombait en cascade, et là elle nous fit voir, à l'abri des rochers, un potager superbe, divisé en compartiments et en planches séparées entre elles par de petits sentiers.
«Voilà, dit-elle, notre ouvrage; là j'ai placé des pommes de terre, ici des racines fraîches de manioc, de ce côté des laitues; plus loin tu pourras planter des cannes à sucre, et voici des places disposées pour réunir les melons, les fèves, les pois, les choux et tous les trésors que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu soin de déposer en terre des grains de maïs: comme il vient haut et touffu, il abritera mes jeunes plantes et les défendra contre l'ardeur du soleil.»
Je la félicitai bien sincèrement, et je complimentai surtout le petit Franz de la discrétion qu'il avait mise à garder le secret de sa mère.
«Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de six ans pussent parvenir à de tels résultats en huit jours.
--Je n'y comptais pas non plus, me répondit ma femme, et voilà pourquoi nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en avoir pas la honte en cas d'insuccès. D'un autre côté, je soupçonnais quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai point en reste avec eux.»
Nous reprîmes le chemin de la tente. Cette journée fut une des plus heureuses que nous eussions encore passées, et j'eus soin de faire remarquer à mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail apporte à ceux qui s'y livrent.
Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui étaient depuis huit jours à Falken-Horst, et elle m'invita doucement à m'en occuper si je ne voulais pas les laisser périr. Je lui promis d'y songer dès le lendemain.
La pinasse déchargée, nous la fixâmes au rivage, et la plupart des objets qu'elle contenait furent déposés sous la tente; chacun de nous se chargea comme il put de ceux qu'il était facile d'emporter, et nous reprîmes le chemin de Falken-Horst, où ma femme seule avait fait quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui commençaient à souffrir de notre absence trop prolongée.
CHAPITRE XVII
Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.
Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des lectures pieuses qui remplirent la matinée.
Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de reprendre ses jeux.
J'avais à coeur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.
Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part. Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants, leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe méridionale.»
Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme. Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se servent simplement de gros cailloux.
Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient fortement la partie que la corde avait touchée.
«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»
Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'oeil.
Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades de l'Amérique du Sud, a reçu le nom de _lazo_.
Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.
J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst, à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils étaient déjà à moitié desséchés.
Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc, cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là, portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.
Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.
Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la claie.
«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.
Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.
«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.
--Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»
Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte, quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où nous ne pourrions la conserver.
L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête; mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds, puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits; mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que rien parût à nos yeux.
«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des fées?»
À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles, s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»
En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre, disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration, marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un coup de hache qui le tua sur-le-champ.
La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole. Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue, et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.