Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 8

Chapter 83,973 wordsPublic domain

Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté son harpon sur la tortue.

«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis plus maître du radeau, nous allons chavirer.

--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous échappera pas.»

Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main, pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête, qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche, vers la hauteur de Falken-Horst.

Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête. Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait frappée au cou.

Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait, afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.

Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que nous ne l'eussions pas apportée.

«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font tout le prix.

Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa répugnance.

«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette belle écaille.

--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»

L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre, Franz, de petit bateau.

«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau du ruisseau qui coule auprès de nous.

--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.

--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai découverte ce matin en tombant dessus....

--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive de ses vêtements.

--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir montrées.»

Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.

«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je; mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon enfant.»

Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer, tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.

Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul doute vous rendra vos forces.»

En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.

«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse; mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce fut un des meilleurs repas de ma vie.

Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.

CHAPITRE XV

Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa préparation.--La cassave.

Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.

Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie, sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez élevé; cependant tout le monde dormait encore.

Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée de trouver le jour si avancé.

«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas disposés à les quitter.

--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient; la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du lit, selon leur habitude.

Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter avec nous.

Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée; néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée, accompagnée de deux petits canons pour l'armer.

Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre, et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de voguer.

Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter; et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en diligence.

Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu nous témoigner leur affection.

«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»

Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras étaient leurs ailes.

Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord, quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.

Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon coeur de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle il s'était jeté dans l'eau.

Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en marche.

Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.

Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.

Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part d'éloges due à son activité.

«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de melons.

--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»

Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.

«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.

--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au lieu de crier après elles.

--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.

--Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac solide avec de la toile à voile.»

Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous donner.

Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.

Ils se mirent à l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.

«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de raves.»

Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise, égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.

--Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.

--Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.

--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain empoisonné.»

Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il tenait à la main.

«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner, et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en servir.

--Pourquoi la presser?

--Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante, et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin, avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.

--C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.

--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes, il se gardera d'y toucher.»

Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec plaisir le monceau de farine s'élever.

Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute nécessité.

Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même temps des résultats de mon expédient.

«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»

Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la pression.

«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges; mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas expéditif; mais il est certain.»

Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.

«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»

Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même temps que le bouillon devait la réduire considérablement.

Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir le succès de ma paneterie.

«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.

J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.

Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la mine la plus friande.

«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir manger tout de suite.

--Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.

--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en laisser faire l'essai à notre singe.»

Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules, et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui fit plus d'une fois envie à mes fils.

J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni étourdissements.»

Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les effets du poison.