Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 6

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Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous. Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua; les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre; nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail, il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que moi seul de toute la famille je veillais encore.

CHAPITRE XI

Construction du château aérien.--Première nuit sur l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.

Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient. De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai, il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.

Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile. Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches. Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une balustrade solide.

Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette fois de biscuit et de fromage.

On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction; c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans le palais aérien, et les places choisies pour le soir.

Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer demain.

--Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons négligé le premier.»

J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les attaques des bêtes sauvages.

«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et appelle les enfants.»

Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.

Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait mieux le donner à la truie que de le perdre.

En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi l'échelle; ma femme vint après eux, le coeur tremblant, mais sans trop oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier, portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de nos dogues.

Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci aucun murmure.

«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.

--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.

--Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches et m'amuser toute la journée.

--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.

--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh! racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.

--Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes, déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»

Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe, les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à leur situation.

Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»

Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence, soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants, il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas écouté sa voix.

J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que tous avaient saisi mon allégorie.

Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à travailler à ses étuis de _margaï_, et vint me demander mes conseils; Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _margaï_ et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de prier la ménagère de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses désirs.

Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit, nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent montés.

«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»

Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans. Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.

La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la file notre demeure aérienne.

CHAPITRE XII

La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.

La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre demeure aérienne.

Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis. Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt que nous fûmes assis:

«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement, comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques souvenirs.

JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka, Spitzberg.

MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher ailleurs.»

Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition de ma femme, elle reçut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut); notre première habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente); l'île qui était dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (île du requin), en mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Après bien des débats, notre château aérien reçut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir trompé_; enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].

[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les autres.]

Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc, entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai; car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés, excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants, il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu. Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.

«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!

--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu les as découvertes.»

Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes, en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité; quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.

La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»

Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite, s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal. Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.

--Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de m'allumer du feu.

--Mais il me faudrait de l'amadou.

--En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»

«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus grande joie à ma bonne femme.

Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se détachaient alors d'eux-mêmes.

«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils convinrent tous que j'avais raison.

«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.

«Que fais-tu là, lui dis-je.

--Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de petites bêtes rouges comme du sang.

--Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»

Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.

«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce; l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.

ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.

MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des animaux malfaisants.

JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie, quelle que soit son épaisseur.»

Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux; les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.

MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?

JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai, surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»

Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.