Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 5

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--Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier: «Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait une belle provision, comme vous voyez.

--Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»

J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs rennes les plus pesants fardeaux.

J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.

La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.

«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?

--Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement cette largeur.

--Excellent conseil! Allons, à l'oeuvre!» Tout fut facilement exécuté, et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté: elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile, et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage, elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons, dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»

Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde; puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau, que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant, et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante, malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large, et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.

CHAPITRE IX

Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.

Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité, de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible. Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules, qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac, que nous avions appelé _enchanté_, et qui pouvait nous être de la plus grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait pris le galop sans grand danger pour lui.

Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts, et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture, afin qu'elles restassent en repos.

Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.

Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite, conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.

Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé, mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter; heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre, momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.

Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.

Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic monstrueux.»

Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.

«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou un de nos chiens.

--Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté: crois-tu que je sois aveugle?

--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque; souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»

Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir, l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle avait entendu.

«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même; papa assure que c'est excellent à manger.»

Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai à mon tour.

«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te passât ses dards au travers du corps?

--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et qu'il ne les lance contre personne.

--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi, de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.

--Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le porc-épic qui les leur a lancés.»

J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des fables.

«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture? L'abandonnerons-nous?

--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets! Gardons-le, gardons-le.»

Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe, derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme; puis nous partîmes.

Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté, échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la couverture, et le voyage reprit son cours.

Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux arbres dont ma femme nous avait parlé.

«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»

La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi, mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait: «Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!

--Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu tué?

--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais dans un clin d'oeil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer, quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher frère ne me l'arrangera pas de même.

--Oui, c'est, je crois, un _margaï_ d'Amérique; tu peux d'abord t'en faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis pour les services de table.

--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la peau du porc-épic?

--Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»

Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest, cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:

«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»

Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?

--Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons en mangent.»

J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans les mains.

Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit, j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.

CHAPITRE X

Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.

Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois nécessaire à nos constructions.»

À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons. Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets pour pouvoir les porter plus aisément.

J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.

Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants. Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase jusqu'aux genoux.

Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.

«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise, tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»

L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé. Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.

Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.

Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits poissons et des insectes.

Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin. Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure guérie.

Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches? Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!

--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?» Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que suffisant.

J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.

Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis. Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle; mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension, nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement. Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.