Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 36

Chapter 36666 wordsPublic domain

La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude paternelle; ils reçurent chacun leur part de nos plus précieux articles de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et généralement tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.

J'avais reçu du capitaine Littlestone quelques armes à feu de nouvelle fabrique et une bonne provision de poudre. En échange de ce présent, je m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauvés autrefois du bâtiment naufragé, tout ce qui pouvait être utile à un marin. Je lui remis en même temps quelques papiers qui avaient appartenu à notre infortuné capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa famille en état de les réclamer.

Le yacht fut avitaillé de toutes les provisions dont nous pouvions disposer. Bétail, viande salée, poisson, légumes et fruits, tout était prodigué en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours généreux.

Il me restait à accomplir un dernier devoir avant de prendre congé de mes enfants pour une si longue et si douloureuse séparation. J'eus avec eux un entretien de plusieurs heures, où je leur fis un touchant discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs de l'homme, et, après leur avoir donné ma bénédiction, je remis à l'aîné un manuscrit renfermant mes dernières instructions et mes derniers conseils.

Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque nouveau conseil, quelque parole de tendresse à adresser aux jeunes voyageurs. Chacun était douloureusement affecté du départ, quoique plein de confiance dans le retour. Plût au Ciel que les hommes se séparassent toujours avec de telles pensées! car, dans les âmes bien nées, ces moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui puissent honorer la nature humaine.

Le soir qui précéda la journée du départ, chacun voulut montrer du courage, et nous invitâmes le capitaine et ses officiers à un grand repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil, et, le confiant solennellement à Fritz, je lui recommandai de le faire imprimer à son arrivée en Europe, avec les changements et les corrections nécessaires.

«J'espère, ajoutai-je en finissant, que le récit de notre vie sur ces rivages abandonnés ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai écrit pour l'éducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile aux enfants des autres, et je m'estimerai bien récompensé de mes peines si mon simple récit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits sur les fruits bienfaisants de la méditation, sur les heureux résultats de l'obéissance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux aussi si quelque père de famille peut trouver dans ces pages d'un exilé quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle où le sort nous avait jetés, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune théorie: c'est le récit simple et sans art de nos actions et de nos aventures durant dix années d'une vie exempte de blâme et de malheur. Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous inspirer une confiance résignée envers le souverain auteur de toutes choses, ensuite de développer l'activité de notre âme, enfin de nous faire mépriser cette maxime vulgaire de l'ignorance: «À quoi cela peut-il servir?»

«Jeunesse de tous les âges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il est bon de tout apprendre excepté le mal, et que l'homme est sur la terre pour développer ses forces et exercer son intelligence dans les voies qu'il a plu à la Providence de lui ouvrir.

«Mais l'heure s'avance. Demain, à la pointe du jour, ce dernier chapitre ira rejoindre les précédents, entre les mains de mon fils aîné. Que Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses fidèles serviteurs! Salut à l'Europe, salut à toi, antique pays de mes pères! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bientôt comme tu fleurissais dans les premières années de ma jeunesse!

FIN