Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 34

Chapter 343,874 wordsPublic domain

Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et, désireux d'arracher mes enfants à cette oeuvre de destruction, je donnai l'ordre aux deux équipages de se préparer à traverser la grande voûte.

Nous éprouvâmes un mouvement de légère inquiétude, causée par l'obscurité du passage souterrain, où le cri des hirondelles, répété par les échos de la voûte, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage était sans danger.

«Mais, s'écria tout à coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il abordera un navire sur ces côtes inhospitalières?

MOI. L'espérance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la pauvre humanité; c'est la fille du courage et de l'activité; car l'homme courageux ne désespère jamais, et celui qui espère travaille sans relâche à l'accomplissement de son désir. Laissons à la philosophie des esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des entreprises humaines et sur la vanité des espérances des aveugles mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme à nos déprédations d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mépris à ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de leurs captures.»

En achevant ces mots, je pressai les préparatifs du départ avec d'autant plus d'ardeur, que la marée commençait à monter, et qu'elle devait nous être d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet, elle ne tarda pas à nous emporter avec une telle rapidité, que, le travail des rames devenant inutile, nous pûmes contempler à loisir la majesté du spectacle qui frappait nos regards. À chaque pas nous apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurité nous dérobait l'étendue, mais qui devaient pénétrer au loin dans les flancs profonds de la montagne. On eût dit que le grand architecte de la nature avait jeté dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main puissante dédaignait d'achever. Les animaux marins s'étaient emparés de ces immenses galeries, où à chaque pas se présentait à nos regards quelque trace nouvelle de leurs étranges habitants.

Parmi les nombreuses espèces de poissons dont la grotte était peuplée, je reconnus l'ablette, dont l'écaille brillante sert à la confection des perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pêches considérables de ce poisson dans la Méditerranée.

Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses. Il fallut lui donner quelques explications à cet égard pour compléter mon cours d'histoire naturelle.

«Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le commerce: on se sert de petits globules de verre revêtus d'un vernis formé avec l'écaille de l'ablette. Ces perles sont régulières, d'une assez belle eau et assez estimées.

ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pêche des perles fines?

JACK. Belle demande! parce que ces dernières seules ont réellement du prix.

FRITZ. Bien répondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont aussi belles.

MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en raison des peines et des dangers qu'elles coûtent.»

Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement traversé le dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus belles baies que la nature ait pris plaisir à former. Le rivage présentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes où venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient à toute la contrée un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas exagéré la grandeur et la majesté.

Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allâmes jeter l'ancre auprès des riants bosquets du rivage, dont la riche verdure enchantait nos regards.

Une anse commode et voisine du banc d'huîtres où Fritz avait fait sa pêche fut choisie pour le lieu du débarquement. Un ruisseau limpide semblait nous inviter à venir profiter de la fraîcheur de ses bords. Nos pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures, n'eurent pas plutôt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'élancèrent à la nage vers la source tant désirée.

Nous ne tardâmes pas à suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et, après avoir attaché notre esquif au rivage, nous nous trouvâmes bientôt réunis autour de la source bienfaisante. Le jour étant sur son déclin, nous commençâmes par faire les préparatifs du souper, qui devait se composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et d'une provision de biscuit de mais. Après avoir assemblé du bois sec pour le foyer, nous fîmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se couchèrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirâmes dans la chaloupe, placée à l'ancre à quelque distance du rivage. J'avais pensé qu'à tout événement nous avions peu à redouter une attaque par mer; toutefois, par surcroît de précaution, j'attachai maître Knips au grand mât, me fiant à sa vigilance. Lorsque tout fut achevé, nous nous étendîmes au fond du bâtiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps par les hurlements des chacals et la voix menaçante de Joeger.

Au point du jour tout le monde était sur pied, et la chaloupe prit joyeusement le chemin du grand banc d'huîtres, où elle fit en peu de temps une pêche abondante. Cet heureux succès nous engagea à continuer l'opération pendant les deux jours suivants, et bientôt un énorme amas d'huîtres, élevé sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.

Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais coutume de commander une expédition le long du rivage, et il ne se passait pas de soirée que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau, le plus souvent d'une espèce inconnue.

Le dernier jour de notre pêche, il nous prit la fantaisie de nous avancer un peu plus avant que de coutume dans la forêt voisine du rivage. Cette fois Ernest nous précédait avec le vigilant Falb, et Jack le suivait de loin à travers les hautes herbes du rivage, tandis que Fritz et moi nous étions arrêtés à quelques préparatifs indispensables. Je me préparais à suivre les chasseurs, lorsque tout à coup une détonation suivie d'un cri d'alarme retentit à mes oreilles, et nos deux chiens s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la direction du coup de fusil.

«Aux armes!» s'écria Fritz; et en moins d'un instant il était sur la trace des chiens avec son aigle, qu'il déchaperonna sans s'arrêter. Le bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en même temps la fin du combat et la victoire de nos gens.

J'accourais avec inquiétude sur le champ de bataille, lorsque j'aperçus, à quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avançait vers moi soutenu par ses deux frères. «Dieu soit loué! m'écriai-je, le malheur que je craignais n'est pas arrivé!» Je rebroussai chemin aussitôt, en faisant signe à mes enfants de me suivre vers notre campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise table.

Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix lamentable: «Je suis brisé, anéanti, je n'ai pas un membre entier!»

Je m'empressai de faire déshabiller le patient, et une visite minutieuse ne tarda pas à me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni luxation. La respiration était libre, et tout le mal se bornait à deux fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empêcher de m'écrier: «Voilà bien de quoi se lamenter, en vérité! Un vrai chasseur n'y ferait pas même attention.

JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le maudit animal m'aurait fait sortir l'âme du corps sans le secours inespéré de Fritz et de son vaillant oiseau.

MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement maltraité notre vaillant chasseur?

JACK. Je vous réponds que son crâne et ses défenses feront merveille dans notre muséum. J'en frissonnerais encore si, après tout, le meilleur parti n'était pas d'en rire, puisque le mal est passé.

MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?

ERNEST. D'un énorme sanglier; et je vous réponds que c'était un terrible spectacle que de le voir accourir les soies hérissées et labourant la terre de ses formidables défenses.

MOI. Rendons grâces à Dieu, qui nous a délivrés d'un si terrible ennemi. Maintenant laissez-moi m'occuper du blessé, qui doit avoir besoin de repos et de rafraîchissement.»

À ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchâmes mollement au fond de la chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond.

«Maintenant, dis-je à Ernest, donne-moi quelques détails sur l'histoire du sanglier, qui jusqu'à présent est demeurée une énigme pour moi.

ERNEST. Je marchais tranquillement dans la forêt, lorsque Falb me quitta avec un hurlement furieux pour s'élancer sur les traces d'un animal sauvage que le taillis dérobait encore à mes regards. Au même instant le chien de Jack était accouru à l'aide de son frère, et les deux animaux assiégeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avançai avec précaution jusqu'à portée de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente attaque de Joeger déconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux, quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien de mieux à faire que de prendre la fuite. Je lâchai mon coup à l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne fît que hâter sa course furieuse. Bientôt le pauvre Jack, ayant heurté une souche dans sa course précipitée, allait se trouver à la merci de son impitoyable ennemi, si les deux chiens, arrivés au même instant, n'eussent attiré sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi à propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tête du sanglier, de manière que son maître eut le temps d'approcher et de lui décharger son pistolet entre les deux yeux.

«En jetant un coup d'oeil sur la tanière du sanglier, je ne fus pas peu étonné de voir Knips et Joeger se régalant des restes de son repas. Je reconnus, en approchant, une espèce de tubercule assez semblable à la pomme de terre, dont j'ai rapporté une demi-douzaine dans ma gibecière, afin de vous les faire examiner.

MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu as fait là une découverte intéressante pour notre cuisine. Ce tubercule est une véritable truffe, de l'espèce la plus savoureuse.»

Fritz, suivant mon exemple, goûta la nouvelle production, en faisant observer avec plaisir que son parfum était bien différent de celui de la pomme de terre, quoiqu'il y eût grande analogie entre les deux fruits.

Il me demanda ensuite où l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est un fruit originaire de nos climats européens.

MOI. «La truffe est un fruit très-commun en Europe. L'Italie, la France et l'Allemagne en fournissent d'abondantes récoltes. On en trouve communément dans les forêts de chênes ou de hêtres. La chasse aux truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les déterrer, et d'un cochon pour les découvrir. L'Italie et plusieurs autres contrées possèdent une espèce de chiens dont le nez est assez fin pour découvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.

FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extérieures qui puissent indiquer sa présence et remplacer l'instinct des animaux?

MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne saurait dire, à proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou un fruit, car son mode de propagation est un mystère pour les naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le pois jusqu'à la pomme de terre.

ERNEST. Reconnaît-on plusieurs espèces de truffes, et l'histoire naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient ni feuilles ni racines?

MOI. La truffe est rangée communément dans la classe des champignons, quoiqu'elle en diffère sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire s'il en existe de plusieurs espèces.»

Cet entretien nous avait menés jusqu'à l'heure du souper, et nous ne tardâmes pas à nous occuper des préparatifs nécessaires pour la nuit. Le feu de veille fut allumé selon l'habitude, et chacun se retira dans la chaloupe, où nous passâmes une nuit aussi paisible que dans les murs de Felsen-Heim.

CHAPITRE XXIII

Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort de Bill.--Un nouvel hiver.

Le lendemain de grand matin, nous étions en route pour aller visiter le corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait faire. Le pauvre Jack, encore fatigué de son aventure de la veille, ne donnait pas signe de vie.

À l'entrée de la forêt, les chiens accoururent au-devant de nous avec des hurlements de joie. Nous arrivâmes bientôt sur le champ de bataille, où la grosseur de l'animal et son aspect féroce excitèrent ma surprise au plus haut degré. Je suis persuadé qu'il eût été en état de résister à un buffle, ou même à un lion de la plus haute taille.

ERNEST. «Il ne faut pas oublier la tête, qui deviendrait un des plus beaux ornements de notre muséum. Si mon père nous le permet, nous allons transporter l'animal sur le rivage, où nous pourrons faire l'opération à loisir.

MOI. De tout mon coeur: je vous laisse le champ libre à cet égard. Mais occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de découvrir encore quelques truffes. Un pareil présent nous assurerait bon accueil au logis.»

Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'oeil perçant de Fritz découvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces précieux tubercules, dont nous ne manquâmes pas de faire une ample provision.

Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de branches à coups de hache, en s'écriant: «Voilà des moyens de transport tout trouvés, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.» Nos chiens furent bientôt attelés à ce chariot de nouvelle espèce, qui prit en triomphe le chemin du rivage, chargé des dépouilles sanglantes de l'habitant des forêts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du convoi, qui ne tarda pas à atteindre le camp sans mésaventure. Nos chiens, aussitôt délivrés, reprirent à la hâte le chemin de la forêt pour aller se régaler de la portion du sanglier qui était demeurée sur la place.

En détachant les diverses parties du chariot, destinées désormais à alimenter le foyer, nous remarquâmes sur les branches une quantité de noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaunâtre analogue à celle du nankin. Notre nouvelle découverte fut mise de côté, avec le plus grand soin, pour notre ménagère, et je me promis bien de saisir la première occasion pour faire une nouvelle provision de ces fruits précieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les portait.

Pendant ce temps Fritz et Ernest étaient occupés à creuser dans le sable une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agréable surprise à leur frère Jack, en préparant pour son réveil un excellent rôti à la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas à sortir du four improvisé, et nous y suspendîmes les quatre membres du sanglier, afin de les dépouiller de leurs soies. Le parfum peu agréable qui s'exhalait de notre venaison ne tarda pas à nous contraindre d'abandonner la place, si nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur était si forte, qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas à se lever sur son séant, pour demander d'une voix plaintive quelle était cette nouvelle opération.

«Sois tranquille, lui répondit gravement son frère aîné, il ne s'agit que de friser un peu la crinière de ton champion d'hier soir, afin qu'il puisse se présenter décemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te plaindre ainsi, rappelle-toi la réponse d'un prince devant le corps de son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.»

Cependant Jack était accouru au secours de ses frères, et tandis qu'ils préparaient la hure du sanglier en cuisiniers expérimentés, je m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu divertissant.

Bientôt le four fut préparé, et il ne tarda pas à recevoir le rôti, soigneusement enveloppé de feuilles odorantes. En attendant l'heure du souper, nous nous occupâmes des préparatifs nécessaires pour fumer le reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant la fin de cet important travail.

Au moment où la nuit commençait à nous envelopper de ses ombres, un formidable hurlement, sorti des profondeurs de la forêt voisine et répété au loin par les échos du rivage, vint frapper tout à coup nos oreilles étonnées. Ces sons terribles semblaient tantôt s'éloigner, tantôt se rapprocher de la place que nous occupions.

«Voilà un concert diabolique,» s'écria Fritz en sautant sur son fusil de chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. «Allumez le feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes prêtes! Quant à moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon caïak.»

À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout événement.

«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos ordres.

--Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de salut.»

Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener autour d'eux des regards vigilants.

Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang avait attiré dans notre voisinage.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise, tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les restes sanglants de notre venaison.

Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage. Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui annonçait à tout oeil expérimenté une attaque prochaine.

Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans mouvement.

«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au coeur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre sur le champ de bataille.»

En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle, et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.

Tandis qu'étendue auprès de son mâle, elle léchait sa blessure avec des gémissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des pattes de devant de la lionne retomba sans force à ses côtés. Avant que j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'étaient élancés avec fureur sur l'ennemi, et alors commença le plus terrible combat dont j'eusse jamais été spectateur. L'obscurité de la nuit, les rugissements de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scène une des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le monstre des forêts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de la patte qui lui restait, et bientôt le fidèle animal tomba, dans les convulsions de l'agonie, aux côtés de son ennemi expirant. Au moment où j'accourais à son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille avec son fusil, désormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrêter en l'exhortant à joindre ses actions de grâces aux miennes pour la miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser encore une fois.

Je ne tardai pas à appeler à haute voix l'équipage de la chaloupe pour venir prendre part à notre triomphe, et nos deux compagnons furent bientôt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs après un si terrible danger.

Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ de bataille à la lueur de quelques torches de résine. Le premier spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, étendue sans vie à côté de son ennemi mort, victime regrettable de son courage et de sa fidélité.

«Hélas! s'écria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle occasion pour Ernest d'exercer ses talents poétiques; car nous ne pouvons refuser une glorieuse épitaphe à notre pauvre Bill, morte si bravement pour la défense commune.

--J'y songerai, répondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'éprouver. En attendant, voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous délivrer, et j'éprouve une vive satisfaction à penser que ces gueules menaçantes sont maintenant fermées pour toujours.

--L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature, repartit Fritz gravement; c'est à elle que nous devons les armes dont notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forêts.

--Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funérailles de la pauvre Bill, à la lueur sinistre de ces torches funéraires?»

Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientôt creusé une fosse profonde, où nous déposâmes solennellement le corps de notre vieux compagnon. Nous tournant alors du côté d'Ernest, nous attendîmes l'épitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas à réciter d'un ton pathétique: