Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 32
Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces rivages inconnus.
La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.
Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc tirant sur le rosé, les feuilles en forme de coeur, et la tige hérissée d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage; seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être agréable.
Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec une satisfaction peu commune.
Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa visite au cap le mit en retard d'une grande heure.
Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour, et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à Felsen-Heim.
Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent bientôt leurs voix à ce redoutable concert.
Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie, avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.
--Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix respectable.
--Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»
On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé en faisant son terrible bond!--Où donc cela? reprit Jack à voix basse.--Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les marécages.
--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.
--Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture, et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu vas nous accompagner à l'étang.
--Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr de mon fait que je l'avais cru d'abord.
--Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»
Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?
--C'est le tigre d'Amérique, appelé _Felis concolor_, animal....
--En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une minute de plus.»
À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre ainsi au piège qu'il nous avait préparé.
Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif désir que celui-ci en témoigna.
Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz ne font qu'une seule et même espèce.
Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai, en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer bientôt un silence éternel.
Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir parmi eux ceux que nous voudrions chasser.
À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures, dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés. Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à l'oeil.
À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins. Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions suspectes ou de tentatives hostiles.
Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de Felsen-Heim.
CHAPITRE XX
Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.
Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre d'exil.
«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde! Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même système?--Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»
En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire; car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et pour ses semblables.
Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens de leur âge.
Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau de douleur au-dessus de nos forces!
Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid tout préparé pour déposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.
Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même, sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.
Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités. La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une abondante récolte de leurs fruits précieux.
La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de bambous, allait arroser les plantations environnantes.
Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la monotonie du paysage.
Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal à la démarche triste et mélancolique.
L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du paradis terrestre.
Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal, dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage. À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.
Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six. Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.
L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau, pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles. La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant d'eau qui venait alimenter nos moulins.
La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste avec la beauté de leur plumage.
À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux, grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.
Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions qu'avec regret.
Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre toit.
Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.
Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées. L'espèce amère était réservée pour le moulin.
Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais nous avions fini par en sortir victorieux.
La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre complète.
Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.