Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 31
Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le considérant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez. Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif, qui aime le voisinage des grandes rivières.
Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz continua quelques instants une poursuite inutile.
Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière. S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition, ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.
Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol, elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains du chasseur.
À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa dans le bois, accompagné des chiens.
Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine, tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.
Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.
Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.
Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.
Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon commandement exprès.
Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante, passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.
FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.
«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.
«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé. Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos infatigables ennemis les singes.
«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver: aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents, voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.
«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes, j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de revenir attaquer nos plantations.
«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.
«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite, semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer. Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan, et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de l'astre silencieux.
«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur, nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré, ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.
«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine. C'étaient des choeurs étranges, interrompus de minute en minute par des pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.
«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident fâcheux.
«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style pompeux et oriental que vous lui connaissez:
«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.
«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée, et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever, éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre arrivée à l'Écluse.--_Valete_.»
Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet épître laconique. Nous rîmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un nouveau message.
Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:
«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop; la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes n'aient couru aucun danger.»
On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je courais au galop sur la route de l'Écluse.
Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents. Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous, tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.
Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le premier jour de leur expédition.
Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer. Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du soleil sans accident.
Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.
Cette oeuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.
CHAPITRE XIX
Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le câprier.--La grenouille géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'île aux Requins.
Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.
Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille, pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.
Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail ou enfermer la volaille.
Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter l'oeuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.
Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes sauvages.
Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour, Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus savoureuses.
«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience, et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger. Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée, épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.
--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.
--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront parfaitement à ton désir.»
La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en usage chez quelques peuplades de la Californie.
Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau, laissant sa cargaison flotter à la surface.
Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'oeil dans l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.
«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher frère, d'avoir songé à ma commission!»
En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de sa conduite.
Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser. Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à sa garde.
Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve, décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans les eaux profondes du fleuve.
«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible, un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre, et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans cette terrible rencontre.»