Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 30
«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses. Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»
À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe fuyait devant les deux autres.
Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans songer à dire merci.
M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé, comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles invasions pour l'avenir.
Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'oeuvre, et la charpente du pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.
Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi déterminé.
Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la forêt.
«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons aux travaux ordinaires!
ERNEST. En établissant une _place d'appât_, comme celle de la Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir d'elles-mêmes.
MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands, de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de s'en emparer.
FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait joliment empreinte de pédanterie.
MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances; tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.
FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.
MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.
JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât artificielles?
MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux lèche-sel de nos parcs royaux.
FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?
MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer à coup sûr.
TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs, les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.
MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.
TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.
MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à m'accompagner jusqu'à l'Écluse.
TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous les ponts-levis du monde.
FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»
Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me paraissait devoir être accueilli avec empressement.
Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.
MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et ce que tu en veux faire?
FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment moins embarrassant et plus nutritif.
MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?
FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.
MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement. Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans une riche contrée comme celle que nous habitons.
FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère; mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la chasse d'un lièvre vivant.
MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»
L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par accorder le morceau d'ours tant désiré.
La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée, desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une troupe de vingt chasseurs pendant six mois.
Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets: enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans compter les menues provisions.
Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos pigeons d'Europe.
Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas repentir de leur prévoyance.
Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis, ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.
Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards, tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves auxiliaires, Falb et Braun.
Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.
Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain consciencieux.
La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer le reste de ce jour et la nuit suivante.
En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de Waldeck.
Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs actions.
«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre. J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce qu'il est devenu.»
Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le redoutable rire s'était fait entendre.
À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.
L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les oreilles du pauvre enfant.
Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens, passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.
Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère; mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.
Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants, poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de reconnaître la justesse de ses prétentions.
Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour. Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de s'approprier pour cet usage.
Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets, et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du chef de l'expédition.
Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.
MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore besoin de toi pour demain.
ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se trouvent à cette heure?
MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon coeur est auprès des absents.
MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier. L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou bien un étranger.
ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas dernièrement de la proximité de cette contrée?
MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai. Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.
CHAPITRE XVIII
Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le héron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.
Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner, il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la nuit.»
Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi gravement:
«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos sujets ou de nos alliés.»
Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces termes:
«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim, Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.
«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province. Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.
«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du courant, l'an trente-quatre de la colonie.
«Le gouverneur, Philip Philipson.»
En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé tromper par des rapports exagérés.
MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie! Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous réellement découvert les traces de bêtes féroces?
ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage, et toutes leurs aventures depuis hier matin.
MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.
ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--«Chers parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous embrassons tendrement.
«Votre affectionné, FRITZ.»
MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent pour faire connaissance avec notre bétail.
MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus sage de les rappeler que d'attendre leur retour?
MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger mal à propos.»
Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.
«La nuit tranquille--La matinée sereine.--Excursion en caïak sur le lac de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un héron royal.--La grue et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour Prospect-Hill.--Bonne santé.
«Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»
Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des éclaircissements de vive voix.
Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place avec un faisceau de branchages.
Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire couper le bout des ailes.
À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une place où il pût commodément opérer son débarquement.