Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 29

Chapter 293,878 wordsPublic domain

--De la manière la plus simple du monde, lui répondis-je, car ils ne font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.»

Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y prendre pour commencer son rôle de moissonneur. Alors je lui dis de prendre une poignée d'épis dans la main gauche, en se servant de la faucille avec la droite, de lier chaque poignée avec un lien de paille, et de la jeter ensuite dans la corbeille.

Ma nouvelle méthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ fut bientôt dépouillé de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se remplissait d'une ample provision d'épis.

«Voilà une belle économie! s'écria ma femme en gémissant. Tous les épis tombés restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle à briser le coeur d'un bon et brave moissonneur suisse.

--Vous vous trompez, lui répondis-je, l'Italien est trop bon ménager pour laisser perdre ces restes précieux. Mais il paraît qu'il aime mieux les boire que les manger.

--Voilà une énigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.

--Et vous allez l'avoir, ma chère femme, lui répondis-je. Comme l'Italie renferme plus de terres labourables que de pâturages, le fermier manque d'herbe et de foin. Alors il conduit son bétail dans les champs moissonnés, après avoir eu la précaution de laisser l'herbe pousser entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le bétail ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le manger.

--Mais alors où prennent-ils leur litière? me demanda ma femme.

MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir, quoique je n'ose décider si cet usage n'entraîne pas de graves inconvénients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas moins simple que la moisson.»

De retour à la maison, nous commençâmes les préparatifs de cette importante opération. Ernest et Franz, sous la direction de leur mère, répandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire, après avoir trié les différentes espèces de grains. Alors commença une opération toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimpés sur leurs montures, reçurent l'ordre de courir tout autour de l'aire, pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de poussière. Ma femme et moi, armés de pelles de bois, nous étions chargés de réunir les épis dispersés et de les remettre sur le passage des batteurs en grange. Cette nouvelle méthode donna lieu à quelques incidents que je n'avais pas prévus, car de temps en temps nos montures attrapaient une bouchée de grain battu; sur quoi ma femme observa malicieusement que si cette manière de nourrir les animaux n'était pas tout à fait économique, elle épargnait du moins les frais de grenier et de conservation.

Mais je lui répondis gravement par le proverbe: À boeuf qui bat bouche pleine.

«D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas à côté d'une pareille moisson qu'il faut se montrer avare, et une poignée de grains par-ci par-là n'est pas une si grande perte.»

Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les épis furent donc jetés au vent avec des pelles à vanner, de sorte que la paille et les écorces vides s'envolaient avec la poussière, tandis que le grain retombait par son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette désagréable opération, rendue plus pénible encore par notre inexpérience.

Pendant le vannage, toute notre volaille était accourue à la porte de l'aire, et elle commença à becqueter si furieusement le grain, que pendant plus d'une minute un rire général nous laissa sans force contre la formidable invasion. Les enfants s'étant élancés avec impétuosité pour arrêter le pillage, je modérai leur ardeur en ajoutant: «Laissez ces nouveaux hôtes prendre part à notre superflu; nous y perdrons quelques poignées de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles. D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout à fait à notre nouvelle vie.»

Lorsque nous en vînmes à mesurer notre récolte, nous trouvâmes plus de cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui furent serrées avec soin dans la chambre aux provisions.

Le maïs demandait une manipulation particulière. Les épis furent séparés des tiges, épluchés et étendus sur l'aire pour sécher. Nous les battîmes ensuite avec de grands fléaux pour faire sortir le grain. Cette opération produisit plus de quatre-vingts mesures, à notre grand étonnement. D'où je conclus que cette semence était parfaitement appropriée au climat et au terrain.

Maintenant il s'agissait de préparer de nouveau le champ pour la seconde récolte. Il fallait débarrasser le terrain du chaume et des tiges de mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourrées.

Lorsque nous arrivâmes avec nos faucilles, nous fûmes bien étonnés de trouver la place occupée par une troupe nombreuse de cailles du Mexique, qui avaient profité de nos deux jours d'absence pour s'établir dans les sillons. La surprise fut si complète, qu'il ne nous resta entre les mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne récolte de cailles après chaque récolte de blé, en disposant des lacets dans les sillons.

La paille fut mise en meule et destinée à renouveler notre provision de fourrages. Les feuilles de maïs nous servirent à remplir nos paillasses; enfin le chaume brûlé nous donna des cendres que ma femme fit mettre à part pour les lessives.

Lorsque la terre fut préparée, je m'occupai de l'ensemencement; et cette fois, pour varier la récolte, je semai du seigle, du froment et de l'avoine.

À peine ce travail était-il achevé, que le passage des harengs commença. Comme la maison était abondamment fournie de provisions, nous nous contentâmes d'un tonneau de harengs fumés, et d'un tonneau de harengs salés. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du poisson frais dans l'occasion.

Immédiatement après commença une chasse bien autrement importante, celle des chiens de mer, à laquelle je me livrais avec un zèle toujours croissant depuis l'invention de ma pompe à air, qui me donnait toute facilité pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le caïak fut équipé en guerre pour la première fois; je préparai en même temps deux harpons garnis de vessies, qui furent placés de chaque côté du bâtiment, dans deux courroies disposées à cet effet.

Ces préparatifs terminés, Fritz endossa sur le rivage son vêtement de pêche. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont nous avons fait la description, et une cape groënlandaise formaient son armure défensive. Les armes offensives étaient les deux rames et les deux harpons, qu'il agitait fièrement en l'air, comme le trident du dieu des mers, en prononçant le fameux _quos ego_! de Virgile. Bientôt il prit place dans le caïak, et s'éloigna du bord pour la chasse aventureuse. Un formidable cri de triomphe annonça le départ du bâtiment, et nous entendîmes Fritz entonner avec assurance le chant du pêcheur groënlandais. La bonne mère, en dépit de toutes ses inquiétudes, ne pouvait s'empêcher de rire, et de l'aspect grotesque de notre embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant à moi, j'étais sans inquiétude, sachant que Fritz était excellent nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa mère, je fis mettre la chaloupe en état, afin de courir au secours de notre pêcheur, s'il était menacé de quelque catastrophe.

Après plusieurs évolutions couronnées de succès, notre héros, encouragé par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du Chacal; mais son entreprise échoua, et nous le vîmes bientôt entraîné vers la pleine mer avec la rapidité d'une flèche. À cette vue, je jugeai prudent de mettre la chaloupe à l'eau pour suivre les traces du malencontreux voyageur. Mais, malgré tout notre empressement, le caïak avait disparu avant que la chaloupe fût sortie de la baie. Toutefois la rapide embarcation, encore accélérée par le mouvement de nos trois rames, eut bientôt atteint le banc de sable où notre navire avait échoué, et vers lequel le courant avait dû emporter l'aventureux pêcheur. Dans cet endroit, la mer était hérissée de rochers à fleur d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur tête à découvert en se retirant. Nous eûmes bientôt trouvé un passage qui nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites îles escarpées qui allaient rejoindre un promontoire éloigné et d'un aspect sauvage.

Ici mon embarras redoubla; car la vue, bornée de toutes parts, ne permettait pas de reconnaître les traces du caïak; et comment deviner lequel de ces îlots pouvait dérober Fritz à nos regards?

L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'élever dans l'éloignement une légère fumée suivie d'une faible détonation que nous crûmes reconnaître pour un coup de pistolet.

«C'est Fritz, m'écriai-je avec un soupir de soulagement.

--Où donc?» demandèrent les enfants en relevant leurs têtes inquiètes.

À cet instant, une seconde détonation suivit la première, et je pus les assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif. Nous répondîmes à notre tour par un coup de feu dans la direction que je désignai, et notre signal ne resta pas longtemps sans réponse.

Je fis aussitôt virer de bord vers l'endroit indiqué; Ernest regardait à sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous étions en vue du caïak; cinq autres minutes n'étaient pas écoulées, que les deux embarcations se trouvaient bord à bord.

Notre étonnement fut à son comble lorsque nous eûmes aperçu une vache marine que notre intrépide aventurier avait frappée à mort avec ses deux harpons, et dont le cadavre flottait à la surface de l'eau.

Je commençai par faire au héros groënlandais quelques reproches sur sa disparition, qui nous avait jetés dans une grande inquiétude; mais il s'excusa sur la rapidité du courant qui l'avait entraîné malgré lui.

«Je ne tardai pas à rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il; mais elles ne me laissèrent pas le temps de les attaquer. Après une longue poursuite, je parvins enfin à enfoncer mon premier harpon dans le dos de la dernière de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti sa course, je réussis bientôt à faire usage de mon second harpon. Alors l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, où je le suivis et où je me hâtai de l'achever avec mes pistolets.

MOI. Tu as eu affaire à un redoutable adversaire. Quoique la vache marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pièces le canot le plus solide, à l'aide de ses redoutables défenses. Enfin te voilà sain et sauf, grâce à Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les vaches marines du monde; car, en vérité, je ne sais trop ce que nous allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long, quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue à toute sa taille.

FRITZ. Oh! cher père, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tête avec ses deux terribles défenses. Je l'attacherai à la proue de mon caïak, que je baptiserai du nom de _la Vache marine_.

MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les défenses; c'est la partie la plus précieuse de l'animal; elles sont très-recherchées à cause de leur blancheur, qui peut se comparer à celle de l'ivoire. Quant à la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant que je vais découper quelques lanières de cette peau épaisse, qui peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tête, que tu désires. Mais hâtons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se préparait un orage.

ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment s'en rencontre-t-il dans ces parages?

MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve aussi vers le pôle antarctique, et qu'une tempête les ait entraînées jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espèce de vaches marines plus petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules et d'huîtres, qu'elles détachent des rochers à l'aide de leurs dents.»

Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit observer qu'il serait utile d'ajouter à l'équipement du caïak une lance et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une boîte de verre, afin que le rameur pût s'orienter si une tempête le jetait en pleine mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.

Lorsque notre travail fut terminé, j'offris à Fritz de le prendre dans la chaloupe avec son embarcation; mais il préféra retourner comme il était venu, afin d'aller annoncer notre arrivée à ma bonne femme, que cette longue absence devait inquiéter.

CHAPITRE XVII

L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lèche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.

À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son destin, dans notre impuissance à la gouverner.

La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous. Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une destruction certaine.

L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient d'entretenir nos craintes.

Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.

Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et, n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.

Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours. Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.

Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du péril.

Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements, et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de cette journée.

FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a exaucée.

ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme; car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper une plainte ni une parole.

MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et paisible rend souvent de grands services dans une position critique, quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du danger et les mesures qu'il exige.

MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques forces.

MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.

FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui. Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin, en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un bon ancrage dans la baie de la Délivrance.

TOUS. C'est une idée excellente.

MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment des sages projets de votre imagination.

MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec reconnaissance.

MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la cime du rocher.»

Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là, je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait destinée.

L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.

En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.

Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance par notre cuisinière.

Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules, au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.

Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on en éprouve les plus heureux résultats.

Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison, dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume durant les nuits d'été.

À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.

«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»

Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des cochons.