Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 28
Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.
Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique sur la carcasse du canot.
Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité peu commune.
J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la soutenir sur l'eau.
Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses mouvements.
Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux domestiques.
Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi, on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil à chacun des enfants.
Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision de joncs et de feuilles de roseaux.
Je profitai de l'occasion pour parcourir l'île en tous sens, afin de rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre muséum. Nous remarquâmes aussi une quantité d'algues marines, dont la bonne mère nous pria de mettre une cargaison dans le canot.
À notre retour elle choisit parmi les algues une espèce de feuilles en fer de lance, dentelées, et de six à sept pouces de longueur. Après les avoir lavées avec soin, elle les mit sécher au soleil, les fit rôtir au four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystérieuse solennité.
Un peu surpris de cette grave opération, je lui demandai en plaisantant si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle à qui l'agréable parfum des pipes avait eu le don de déplaire si complètement jusqu'à ce jour. Elle me répondit en souriant: «Je veux remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus fraîches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gré de ma prévoyance.» Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me faisant cette réponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que pour cette fois ma curiosité ne serait pas satisfaite.
Un jour que nous revenions, accablés de fatigue et de chaleur, d'une expédition laborieuse à Falken-Horst, ma femme plaça devant nous, dans une calebasse, la plus belle gelée transparente qu'un homme pût désirer pour apaiser à la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le goût n'était pas moins délicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien goûté de plus savoureux et de plus rafraîchissant. Alors ma femme me dit en souriant: «Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinière, qui a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez là un plat d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empêchée de conserver jusqu'à ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'île aux Requins.
MOI. Voilà qui est merveilleux, en vérité. Mais comment l'idée de ce plat a-t-elle pu te venir? C'est à peine si je me rappelle d'en avoir lu quelque chose.
MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un limon inférieur au vôtre, et vous aimez à ne leur supposer d'autres idées que celles qu'il vous plaît de leur donner. Mais si la sagesse des livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve à ce que j'avance.
MOI. Accordé, accordé à l'unanimité. Mais puisque jamais je ne t'ai enseigné ce plat, où en as-tu trouvé la recette?
MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des corbeilles de ces algues, les laver et les dessécher: ils les laissent ensuite détremper cinq à six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantité d'eau, avec quelques écorces de citron, et l'on obtient le plat que vous voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai été obligée de me servir du jus de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma cuisine n'en est pas plus mauvaise.»
J'avais oublié de dire que, dans notre dernière visite à l'île des Requins, nous avions trouvé le manglier dans un état de prospérité tout à fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de pins étaient également en bon état. Dans la même excursion, j'avais découvert une source demeurée inconnue jusqu'alors, et dont l'existence m'enchantait à cause de nos antilopes.
Cet heureux résultat nous donna l'espoir de trouver l'île aux Baleines non moins florissante, et nous ne tardâmes pas à nous embarquer pour aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils s'étaient déjà multipliés depuis leur séjour dans l'île, et je vis avec plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos plantations.
À notre approche, les animaux se réfugièrent dans leurs demeures souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reçut le nom de garenne.
Quant aux plantations, elles présentaient un aspect peu satisfaisant; car les lapins avaient rongé toutes les jeunes pousses et la plupart des noix de coco. Les pins seuls étaient épargnés. Il fallut donc recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart de plantes épineuses.
Avant de quitter l'île, nous allâmes visiter la carcasse de la baleine, que nous trouvâmes entièrement dépouillée de sa chair. Les oiseaux du ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparaître toute trace, que les ossements me semblèrent tout prêts à être mis en oeuvre. Je fis donc choisir une douzaine de vertèbres, dans lesquelles nous passâmes une forte corde pour les remorquer jusqu'à Felsen-Heim avec notre chaloupe.
Un beau matin que j'étais occupé dans l'atelier, tous les enfants disparurent avec des souricières. Il n'était pas difficile de deviner leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas à sortir moi-même, dans l'intention de rapporter une provision d'argile, dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la permission de m'éloigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frères, était demeuré dans la bibliothèque, au milieu de nos livres. J'attelai donc Sturm à notre vieux traîneau, restauré depuis peu avec les roues d'un canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de Braun.
En arrivant près de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait d'en être dévastée. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce désordre; mais en approchant je reconnus, aux traces récentes qui sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait causé ce désastre. Curieux de savoir si nous avions affaire à des animaux sauvages ou domestiques, je résolus de suivre les traces, qui me conduisirent bientôt à l'ancienne plantation de pommes de terre dans les environs de Falken-Horst.
J'étais irrité contre les pillards qui laissaient la table si bien servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dût être nombreuse. Les chiens finirent cependant par s'élancer dans un épais taillis, d'où j'entendis aussitôt sortir un grognement hostile.
Regardant alors avec précaution, j'aperçus notre vieille truie entourée de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe était sur la défensive, tenant les chiens en respect à l'aide d'une formidable rangée de dents menaçantes. Mais leur méfait m'avait tellement exaspéré, que je ne pus m'empêcher de décharger mon fusil à deux coups au milieu de la troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut aussitôt dans le taillis.
Après avoir appelé les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer la chasse, je leur abandonnai les trois têtes, et je chargeai mon butin sur le traîneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais à un accès de colère peu honorable pour mon sang-froid.
Je ne tardai pas à arriver au terme de mon voyage, et à reprendre le chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.
CHAPITRE XVI
Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.
Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqué l'heure du dîner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de nous préparer pour souper un bon rôti de cochon. Ernest et moi nous lui servîmes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en état de paraître le soir sur la table; les deux autres furent salés et enfermés dans le garde-manger. La bonne mère, qui avait commencé à me faire quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bientôt désarmée par mes excuses.
Vers le soir, et au moment où je commençais à concevoir quelques inquiétudes, nous vîmes paraître Jack sur son autruche, suivi de ses deux frères moins bien montés. Ceux-ci s'étaient chargés de tout le butin, qui remplissait deux énormes sacs. Il consistait en quatre oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux de l'espèce du lièvre, et une demi-douzaine de rats d'eau.
Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas remarquée d'abord.
Alors commencèrent les cris, les récits et les admirations sans fin. La voix de Jack dominait toutes les autres. «Ah! cher père, s'écria-t-il quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidité de sa course fatigue tellement les yeux, que c'est à peine si je voyais devant moi. Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie clair à me conduire.
MOI. Non pas, s'il vous plaît, monsieur le cavalier.
JACK. Et pourquoi non?
MOI. Pour deux raisons: la première, c'est que tout ce que tu demandes à tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On s'habitue bien vite à la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut exécuter soi-même.
FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons vécu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous pourrions échanger contre du brandevin avec les marchands fourreurs. Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de Felsen-Heim.
MOI. Le marché est accepté; car vous paraissez avoir bien mérité un verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop brusquement.
FRANZ. Quant à moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible appétit.
MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire à tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilisée sur la cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures: un bon cavalier songe à son cheval avant de songer à lui-même.»
À peine cette besogne était-elle terminée, que la mère apporta le souper, à la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant chaque plat de quelque remarque plaisante.
«Voici, d'abord, s'écria-t-elle, un cochon de lait européen transformé en marcassin d'Amérique. Il a laissé là sa tête pour courir plus vite, selon la coutume des imbéciles. Et voilà maintenant une excellente gelée hottentote cueillie dans le potager de la vieille Thétis.»
Les saillies de la mère furent accueillies avec des applaudissements unanimes, surtout lorsque nous la vîmes reparaître avec une bouteille de notre excellent hydromel, que nous dégustâmes avec autant de plaisir qu'en éprouvaient les dieux d'Homère en savourant leur nectar à la table de Jupiter.
Alors Fritz nous raconta comment ils avaient passé tout le jour aux environs de Waldeck, et comment ils avaient disposé leurs pièges de tous côtés, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une demi-douzaine de poissons péchés à la ligne avaient composé tout leur dîner, et à peine avaient-ils pris le temps de préparer ce frugal repas.
Ici l'impétueux Jack reprit la parole en s'écriant: «Ah! oui; et mon chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des lièvres sous le nez!
--Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait tranquillement l'herbe à dix pas de nous. C'est une jeune bête, j'en réponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la poudre.
--Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de découvrir ces gros chardons, qui pourront nous être utiles pour le cardage de notre feutre. J'ai rapporté aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont déjà gros, et qui ne tarderont pas à devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lancé une énorme noix de coco presque sur la tête.»
Après le souper, m'étant mis à examiner nos richesses de plus près, je reconnus dans les plantes de Fritz une espèce de chardon à carder qui devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.
La mère reçut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand soin.
Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que j'avais imaginée pour écorcher les animaux. La caisse du chirurgien me fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine à faire une machine à compression assez passable, au moyen d'une ouverture et de deux soupapes.
Au moment où les enfants venaient de terminer leurs préparatifs sans beaucoup d'empressement, je m'avançai solennellement avec ma machine, qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empêcher de partir d'un bruyant éclat de rire.
Sans leur répondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore étendu à mes pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrière de manière que sa poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis à souffler de toutes mes forces. Je continuai l'opération jusqu'à ce que la peau de l'animal fût entièrement détachée de la chair, après quoi je laissai le reste du travail à mes compagnons ébahis. Il suffit de quelques minutes pour achever l'opération, qui n'avait pas coûté la moitié du temps ordinaire.
«Bravo! bravo! s'écria toute la troupe; notre père est un véritable sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil résultat?
--Mon artifice est bien simple, répondis-je, et il n'est pas un Groënlandais auquel il ne soit familier. Aussitôt qu'ils ont pris un chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manière l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement avec leur caïak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procédé pour donner à leur viande un aspect séduisant, et en trouver plus facilement le débit.»
Je réitérai mon opération pour chacun des animaux; et j'eus bientôt achevé ma tâche, parce que j'acquérais plus d'habileté à chaque nouvelle expérience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.
Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et, dans ma dernière excursion, j'avais remarqué un arbre qui m'avait semblé propre à cet usage. Le lendemain, nous nous mîmes en route pour aller l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usité en pareille circonstance. Arrivé au pied de l'arbre, je fis monter Fritz et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le gêner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du côté qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en oeuvre au pied du tronc: après avoir pratiqué une profonde entaille de chaque côté, nous courûmes à nos cordes, que nous commençâmes à tirer de toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas à s'abattre avec un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre, je le fis partager en tronçons de quatre pieds de long, qui furent immédiatement chargés sur le chariot. Le reste du bois fut laissé sur la place pour servir en temps et lieu.
Tout ce travail avait demandé deux jours, et ce ne fut que le troisième qu'il me fut possible de mettre le bois en oeuvre. À chacun des tronçons j'adaptai une traverse en forme de fléau, qui se relevait et s'abaissait à volonté, et de manière qu'une des extrémités retombait sur la partie plane du bois. À cette extrémité venait se fixer un marteau de bois, dont la tête arrondie correspondait au centre du billot, légèrement creusé à cette place. À l'autre bout de la traverse j'attachai une espèce d'auge dont le poids fut calculé de telle sorte que le marteau se trouvât plus léger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand l'auge s'emplissait, la traverse en retombant élevait le marteau; et quand elle se vidait, elle accélérait la chute du marteau sur le billot. Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertèbre de baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.
Ce travail achevé, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derrière la maison, et à une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou. Mes conduits furent disposés au-dessous de la chute d'eau à environ un pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits, destinés à aller porter l'eau à chacune des auges, qui, se remplissant et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette manière le moulin le plus convenable à notre position, attendu qu'il marchait sans roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se fût trouvée probablement au-dessus de nos forces.
Aussitôt que la machine fut achevée, ma femme plaça quelques mesures de riz dans les mortiers, et passa la journée entière à surveiller la marche de l'appareil. À la fin du jour, le grain était entièrement débarrassé de son enveloppe et prêt à être employé à la cuisine. La lenteur de la machine nous inquiéta peu lorsque nous fûmes assurés quelle marchait assez bien pour l'abandonner à elle-même.
«Quel bonheur! s'écrièrent les enfants; nous voilà en état de préparer de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisinière et ses aides seront délivrés à l'avenir de l'éternel travail du pilon.»
Pendant que nous étions encore occupés à la construction de nos pilons, nous remarquâmes que les jeunes autruches faisaient de fréquentes visites à notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis rassasiées. Mais quel ne fut pas mon étonnement quand je reconnus qu'effectivement le grain était mûr, alors qu'à peine quatre mois s'étaient écoulés depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter à l'avenir sur deux récoltes par an.
Cette découverte nous occasionna un travail inattendu et tout à fait hors de saison; car c'était précisément l'époque du passage des harengs et des chiens marins. La mère ne se lassait pas de gémir en demandant comment nous viendrions à bout de cette menaçante série de travaux; car elle n'oubliait pas que c'était également l'instant de faire la récolte du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le manioc pouvait rester en terre sans inconvénient, tandis que la récolte des patates était bien moins pénible dans cette terre légère que dans les terrains pierreux de notre pays. «Quant au grain, ajoutai-je, nous en ferons la moisson et le battage à la mode italienne. Si nous y perdons quelque chose, nous le rattraperons bien à la récolte suivante.»
Sans perdre de temps, je fis préparer devant la maison une espèce d'esplanade que nous arrosâmes ensuite de fumier liquide; puis je fis fouler la place par notre bétail, en même temps que nous battions la terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut séché le sol, nous l'arrosâmes une seconde fois, et je le fis battre et fouler de nouveau, jusqu'à ce que la terre fût devenue aussi dure et aussi unie que celle des aires de notre pays.
Alors nous nous rendîmes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destinée à recevoir le grain.
Arrivés sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les enfants des fourches et des râteaux pour rassembler les épis en monceaux.
«Point tant de cérémonies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons à l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour savoir ce que c'est qu'un lien ou un râteau lorsqu'il s'agit de moisson.
--Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les gerbes et pour les rapporter à la maison?