Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 27

Chapter 273,859 wordsPublic domain

Jack était d'avis que les découvertes, la chasse, le pillage sont les plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail sont des qualités inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme stoïcien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux rester assis à lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de partager les découvertes et les oeuvres des autres.

Je répondis à Jack que la vie de l'homme ne doit pas être un tableau mouvant d'aventures et de découvertes sans cesse renaissantes, mais un foyer d'activité modérée et un sage emploi des bienfaits de la nature, et je fis remarquer à Ernest combien une vie inactive peut devenir funeste, en anéantissant les plus nobles facultés de l'homme, et combien il est dangereux de chercher un asile dans le monde idéal contre les inconvénients du monde réel.

La préparation d'un champ pour recevoir la semence était la pensée qui me préoccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans délai de celles de nos opérations qui ne pouvaient souffrir de retard, comme l'éducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.

Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il avait fallu d'éloquence et d'efforts aux premiers législateurs pour accoutumer les peuples pasteurs à ce pénible travail. Cette fois nous défrichâmes environ un arpent, qui fut partagé en trois portions égales pour recevoir le froment, l'orge et le maïs. Quant à nos autres grains, je les fis semer çà et là dans diverses pièces de terre, persuadé qu'ils ne réussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.

Je fis aussi deux nouvelles plantations au delà du ruisseau du Chacal, l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernière excursion de nos buffles avait achevé de les façonner au joug, et la charrue remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux où la terre demandait à être remuée plus profondément, le travail était pénible, et nous comprîmes alors le sens de cette redoutable parole: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.» La pénible tâche du labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.

Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche était soumise à bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle, c'était pour l'enivrer de fumée de tabac, jusqu'à ce qu'il lui devînt impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois étendue à terre, un des enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une litière de roseaux, et ses liens étaient assez lâches pour lui permettre de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle était la pomme de terre, le riz et le maïs: les dattes lui étaient particulièrement agréables. Je n'oubliai pas non plus de placer près du râtelier une provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a coutume d'en faire usage pour accélérer la digestion.

Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher à rien, et cette obstination épuisa tellement ses forces, que nous commençâmes à craindre pour sa vie. Alors la bonne mère nous prépara une bouillie de maïs et de beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient. Après deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et son naturel parut avoir subi une révolution complète, car à partir de ce jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place à une sorte de curiosité inquiète tout à fait comique. Après avoir gémi de l'abstinence de notre nouvel hôte, nous finîmes par concevoir des inquiétudes sur sa voracité. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et toute la provision ne tarda pas à disparaître. Pour sa nourriture, Brausewind semblait préférer les glands et le maïs, et sa gourmandise le rendit bientôt docile à toutes nos volontés.

Après dix à douze jours, nous crûmes pouvoir délivrer l'animal de ses liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commença une éducation dans toutes les règles. Nous habituâmes notre prisonnier à recevoir des fardeaux, d'abord légers, puis de plus en plus pesants, à s'agenouiller et à se relever au commandement. Bientôt il fut dressé à tourner à droite et à gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rétif ou indocile, nous prîmes le parti de lui couvrir la tête d'un voile imprégné de fumée de tabac. Ce dernier expédient l'amena bientôt à une docilité complète.

Au bout d'un mois, l'autruche était si parfaitement apprivoisée, qu'il fallut songer à son équipement. Je commençai par lui faire une nouvelle ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gêner le mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait une forte courroie destinée à attacher l'animal au chariot, ou à lui fixer son fardeau sur les épaules.

Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pensée m'embarrassait fort, car j'étais obligé de travailler sans modèle. Toutefois, comme j'avais observé le pouvoir que nous exercions sur l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espèce de chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux légers anneaux de laiton, et l'appareil se rabattait à volonté sur les yeux et sur les oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un côté ou de l'autre, selon qu'il voulait laisser à l'oiseau l'usage de l'oeil droit ou de l'oeil gauche pour le diriger à gauche ou à droite. Pour arrêter l'animal, il suffisait de faire retomber à la fois les deux côtés de l'appareil.

Mon harnais n'était pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de légers changements nous vînmes à bout de notre entreprise, non sans peine cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer à l'usage d'un appareil aussi étrange et aussi compliqué; car à chaque instant il nous arrivait d'oublier à qui nous avions affaire, et de vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne réussissait pas le moins du monde.

Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise difficile, et qui, au cap de Bonne-Espérance, m'eût infailliblement mérité un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une description détaillée de mon oeuvre; il suffira de dire que la selle était fixée autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrière afin de prévenir les chutes. À la honte du noble art de l'équitation, ma selle avait une solide poignée pour passer la bride et se retenir avec les mains si l'occasion l'exigeait.

Au bout de peu de temps, le rôle de cheval de course devint si familier à notre autruche, grâce à nos patientes leçons, qu'à partir de ce moment elle devint véritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu à un cheval ordinaire: rapidité dont je me promis de grands avantages pour l'avenir. Il ne m'en coûta pas peu d'efforts pour maintenir le propriétaire de l'animal en paisible possession de sa conquête; car ses frères ne pouvaient s'empêcher de regarder son bonheur avec envie, et il fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier arrangement.

Ils se vengèrent bien de la préférence en faisant tomber sur le pauvre Jack un feu roulant de railleries. «Regardez-le, s'écriaient-ils aussitôt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'élever dans les airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tête!»

Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu qu'on le laissât paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait fièrement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre courrier d'État.

Peu de jours avant l'entier équipement de notre nouvelle monture, Fritz m'avait apporté à trois reprises différentes une jeune autruche éclose dans le four. Les autres oeufs n'avaient pas réussi, et un des petits ne demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survécurent présentèrent pendant les premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe grisâtre et leurs longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de maïs et des glands doux, après ne leur avoir donné pendant deux jours que des oeufs hachés et de la cassave bouillie dans du lait.

Au milieu de tous nos travaux, la préparation des peaux d'ours n'était pas négligée. Nous commençâmes par les nettoyer avec un racloir de fer que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et en même temps afin d'obtenir une fourrure plus épaisse.

Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient déjà donné deux tonnes de miel dont nous ne savions que faire. Je songeai à en composer de l'hydromel, travail dans lequel la bonne mère se trouva bientôt plus habile que moi. La préparation consistait à faire bouillir le miel dans un certain volume d'eau et à l'écumer; puis nous versâmes la liqueur dans deux tonneaux, où nous la fîmes fermenter avec de la farine de seigle. Je remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de feuilles de ravensara, pour donner un parfum à la liqueur; mais n'ayant pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans mélange.

Lorsque la lie fut tombée et le liquide éclairci, je fis vider la première tonne dans de plus petits vases de bambou, purifiés par des fumigations de soufre pour empêcher la seconde fermentation. Ayant préalablement goûté la liqueur, nous la trouvâmes si agréable, que nous résolûmes à l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de variété dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le même procédé, et au bout de peu de jours nous avions une provision d'excellent vinaigre. La bonne mère en mit une partie en bouteilles pour les usages domestiques, et le reste me servit pour la préparation de mes peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblèrent suffisamment mortifiées, je les retirai du vinaigre pour les laver une seconde fois. Quand je les vis à moitié sèches, je me mis en devoir de les humecter avec de l'huile de baleine, après quoi il ne resta plus qu'à les fouler jusqu'à ce qu'elles nous parussent avoir acquis la souplesse nécessaire. Nous nous servîmes, pour les polir, de morceaux de peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la découverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, délivrées de toute mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout lieu de me réjouir du succès de notre long travail.

Pendant ces occupations inaccoutumées, d'abord entreprises avec ardeur par les enfants, mais devenues bientôt pénibles à leurs jeunes esprits, nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne qualité. Le tonneau qui était resté sans mélange reçut le nom de _malaga_, parce que le goudron dont je m'étais servi pour enduire l'intérieur du bambou avait communiqué à la liqueur une certaine amertume. Le tonneau parfumé fut appelé par les enfants _muscat de Felsen-Heim_, en mémoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.

Je fis observer à ce sujet qu'il nous était bien permis d'appeler notre paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas à abuser les autres à cet égard, quoique je ne perdisse pas l'espérance de voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien que le madère ou le célèbre vin du Cap.

Au reste, je me vis forcé de modérer l'ardeur que mes jeunes compagnons témoignaient pour cette boisson, si je voulais prévenir quelque tumulte inaccoutumé.

Voyant que la tannerie nous avait bien réussi, je me tournai avec un nouveau courage du côté de la chapellerie, avec l'intention de commencer par le chapeau de castor que nous avions promis à Franz.

ERNEST. «Dites-moi donc, cher père, quelle forme et quelle couleur vous voulez donner à notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modèle pour l'avenir.

MOI. À dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir, parce que je manque d'éléments pour cette dernière couleur; car nous n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne nous manque pas.

ERNEST. Un chapeau rouge ne me déplairait pas. Le rouge est une noble couleur.

JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la nature.

FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur économique.

FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adaptée au climat où nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis que le noir les absorbe.

MOI. Je crois que je me déciderai pour le rouge. Comme le premier chapeau est destiné à Franz, je veux lui faire une espèce de barrette semblable à celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la vieille chronique suisse.

MA FEMME. Je vois que personne ne songe à me demander mon avis dans une matière qui est cependant de la compétence spéciale des femmes. Je vote pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre pays.

TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes d'autruche.»

Je distribuai immédiatement les rôles pour notre nouvelle opération. Les uns furent chargés de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de mêler les deux espèces. Quant à moi, j'eus bientôt fabriqué un arçon de chapelier avec une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent bientôt prêts tous deux, et nous ne tardâmes pas à obtenir un feutre léger, que nous mîmes en oeuvre sur-le-champ. Je terminai l'opération en plongeant notre ouvrage dans une décoction de cochenille, fraîche, délayée avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut suffisamment préparé, je le plaçai enfin sur la forme afin de lui faire passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or, dans laquelle on plaça un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le chef-d'oeuvre fut mis en triomphe sur la tête de Franz, auquel il allait parfaitement.

CHAPITRE XV

La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues marines.--La garenne.

On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf, et je leur promis de m'en occuper bientôt, à condition qu'ils se chargeraient de me procurer les matériaux nécessaires. Je les avertis en même temps de chercher à découvrir de gros chardons ou quelque plante semblable, dont l'usage serait excellent pour donner à notre feutre un poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai à chacun une demi-douzaine de souricières en gros fil de fer, dont ils pouvaient se servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appât dont nous nous servions pour les animaux rongeurs était la carotte d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espèce de sardine assez commune sur nos côtes, et dont la chair n'était pas à dédaigner pour d'aussi délicats amateurs de poisson. Par forme de plaisanterie, et pour obtenir un dédommagement de mes peines, je décidai que chaque cinquième animal pris dans les souricières m'appartiendrait de bon droit. De cette manière j'espérais me procurer bientôt les matériaux d'une nouvelle coiffure.

Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible, ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»

L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais, comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.

L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc, dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour résister à l'action du feu.

Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système si imparfait.

Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en oeuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.

Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre, sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'oeil.

Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède, et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe; les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.

Il restait à s'occuper des oeufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.

Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.

Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau, afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire, entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses découvertes.»

La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur, afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours. Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.

Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités; cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre, et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée, et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable au déploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil bâtiment.