Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 22

Chapter 223,918 wordsPublic domain

Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie, nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.

Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance. Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous longions lentement les bords du lac, à une certaine distance, contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.

Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.

MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je crois plutôt que c'est un butor des lacs.

FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et comment son cri est-il si éclatant?

MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le surnom de boeuf des eaux ou boeuf des étangs. Il ne faut pas oublier que le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont pourtant que de bien petits oiseaux.

FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera honneur à mon premier coup de fusil.»

Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule, attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de triomphe.

«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.

--Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»

M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore l'importance de la capture.

Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal, et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.

MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son charme, et la richesse ses inconvénients.»

Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le portera bien jusque là-bas.

MOI. Voilà une idée qui vient à propos pour nous tirer d'embarras.»

Nous ne fûmes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins, et bientôt nous arrivâmes à la ferme sans avoir trouvé la moindre trace de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux éclaireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que les déprédateurs rôdaient depuis peu dans les environs de notre colonie.

À notre arrivée, nous trouvâmes Ernest au milieu d'une bande de gros rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'où étaient tombés ces nouveaux ennemis.

«Ernest et moi, dit la mère, nous étions entrés dans la rizière pour faire notre récolte d'épis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'élancer sur un objet qui s'était réfugié dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait échappé, fut tiré tout à coup de ses réflexions par un cri plaintif suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment formidable.

ERNEST. Je m'élançai sur les traces de mon singe pour découvrir le motif de sa brusque disparition, et je le vis bientôt aux prises avec un énorme rat qui faisait de vains efforts pour lui échapper. Mon premier mouvement fut de lever mon bâton sur cet ennemi de nouvelle espèce et de l'étendre mort à nos pieds. À l'instant même, plus d'une douzaine de gros rats me sautèrent aux jambes et au visage; mais je m'en débarrassai bientôt comme du premier. Je me mis alors à examiner leur demeure, construite en forme de cylindre et formée de limon, de paille de riz et de feuilles de roseaux rassemblés avec beaucoup d'industrie.

MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharnée?

ERNEST. Au premier moment, j'ai pensé qu'ils pouvaient être nuisibles à notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me défendre.

MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtrière s'arrête à la destruction des rats. Maintenant conduis-nous à la retraite de tes ennemis, afin que nous puissions l'examiner à notre aise.»

Nous le suivîmes jusque-là, et, à mon grand étonnement, j'aperçus, en effet, une sorte de hutte semblable à celle des castors, quoique sur une moindre échelle. «Il paraît, dis-je à Ernest, que les castors ont ici leurs représentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet animal n'habitait que les contrés septentrionales.

ERNEST. Comment? Quels représentants?

MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le rapport des moeurs et de l'industrie. On appelle aussi cet animal _ondatra_; c'est peut-être le nom qu'il porte dans l'Amérique du Nord, sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.

ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?

MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir à faire des chapeaux de castor, lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?

ERNEST. C'est une excellente idée! De cette manière j'aurai fait une action utile à toute la colonie.»

En retournant auprès de ma femme, qui était occupée des préparatifs du repas, nous retrouvâmes Fritz et Jack revenus de leur expédition sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapporté dans son chapeau une douzaine d'oeufs enveloppés dans une espèce de pellicule, et Fritz nous montra dans sa gibecière un coq et une poule de bruyère.

MOI. «J'espère que tu n'as pas tué la couveuse sur ses oeufs?

FRITZ. Certainement non, mon cher père. C'est le chacal de Jack qui l'a surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais le coq au vol. Les oeufs sont encore chauds; car je les ai enveloppés d'une espèce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque semblable au bouillon-blanc.

MOI. C'est une production du Cap, où l'on emploie la pellicule de ses feuilles et de sa tige à faire des bas et des gants. Les botanistes la nomment _buplevris gigantea_. Nous pourrons la mélanger avec la fourrure des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.

FRANZ. Nous avons donc des rats-castors, à présent? Et d'où viennent-ils?

MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir d'ici plus de vingt que votre frère Ernest vient d'abattre en bataille rangée.»

À ces mots ils s'élancèrent vers la hutte, où je les trouvai bientôt occupés à faire un échange amical des produits de leur chasse, tandis que la mère faisait cuire les oeufs sur la cendre pour notre repas du soir.

Bientôt chacun se mit en devoir d'écorcher les rats, qui étaient de la taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent salées avec soin, couvertes de cendre et étendues à l'air pour sécher. Quant à la chair, nos chiens eux-mêmes la refusèrent à cause de sa forte odeur de musc.

Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de cette odeur de musc particulière à l'ondatra, et sur le parti qu'on en pouvait tirer.

MOI. «Cette odeur provient généralement de glandes situées entre cuir et chair dans les régions ombilicales. Elle est peut-être utile à ces animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour attirer leur proie avec plus de sûreté; cette dernière hypothèse peut être juste à l'égard du crocodile, car le musc est une excellente amorce pour le poisson.

ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais entendu dire.

MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour être rangé au nombre des animaux odorants.

FRITZ. Connaît-on une grande quantité de ces animaux, et la membrane odorante occupe-t-elle chez tous la même place?

MOI. Les espèces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les glandes se trouvent près de la région de l'anus. Le castor produit le _castoreum_, que la médecine emploie dans le traitement des maladies nerveuses. La civette possède les mêmes propriétés. Mais l'animal de ce genre le plus généralement connu est le musc, qui porte sa poche odorante au-dessous du nombril.

FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la même que celle du musc?

MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la différence ne doit pas être bien grande.

FRITZ. Par quel procédé parvient-on à se procurer ces parfums?

MOI. En général, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est parvenu à apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande. Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une espèce de petite cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour cette opération, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres inférieurs; et, dans cette posture, il est facilement dépouillé de sa possession. L'opération se renouvelle généralement tous les quinze jours. Quant au produit, qui peut équivaloir à un quart d'once, il est versé dans un récipient de verre, et, lorsque la provision est assez considérable, on la livre au commerce.

FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui ferai l'opération des Hollandais.

MOI. Sans doute, il ne restera plus qu'à l'enfermer dans le poulailler, car cet animal est grand amateur de volailles.

ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit que d'herbe et de mousse.

MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la propriété d'engendrer le musc.

FRITZ. Est-on parvenu aussi à apprivoiser le musc pour le dépouiller de son parfum?

MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de la grosseur d'un oeuf, située au-dessous du nombril. Cette poche, percée de deux ouvertures, contient une matière huileuse et colorée, semblable à des grains noirâtres. Lorsque l'animal est mort, on l'écorche en détachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.

«Cette dernière précaution semble destinée à prévenir toute fraude et toute altération du parfum. Un magistrat préside à l'opération, et, lorsqu'elle est terminée, il appose son cachet sur les peaux; toutefois il n'est pas rare de voir cette surveillance déjouée par l'habileté des fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en approprier le contenu.»

En conversant ainsi, nous étions parvenus à la fin de notre repas, lorsque Ernest s'écria en soupirant: «Il nous manque un bon plat de dessert pour remplacer le cabiai de Franz.»

À ces mots, Jack et Fritz coururent à leurs gibecières, et firent paraître sur la table des trésors dérobés jusque-là à tous les regards.

«Tiens.» dit Jack, en plaçant devant son frère une magnifique noix de coco et quelques pommes d'une espèce inconnue, d'un vert pâle, et dont le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.

Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient çà et là en se frottant les mains avec une joie malicieuse.

«Bravo! mes enfants, m'écriai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits? Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous goûté cette nouvelle production?

JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a conseillé d'attendre que maître Knips nous eût donné l'exemple, vu que ces belles pommes pourraient bien être le fruit du mancenillier.»

Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le fruit du mancenillier, qui ressemble à nos pommes d'Europe, et renferme une pierre au lieu de pépins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne permettaient pas de douter plus longtemps.

Pendant que j'expliquais ces détails sur la première moitié de la pomme, le friand Knips, qui s'était glissé à mes côtés sans être aperçu, s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa aucun doute sur le goût de notre nouvelle découverte.

Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce nouveau fruit, je lui répondis que je croyais le reconnaître pour la pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'était une production des Antilles. Je demandai à Jack si l'arbre qui la portait était un arbuste.

JACK, en bâillant: «Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une terrible envie de dormir.»

Je ris de bon coeur à cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du dormeur. Nous passâmes la nuit étendus sur nos sacs de coton, jusqu'à ce que l'aurore du jour suivant vînt nous éveiller.

CHAPITRE IX

Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de Taïti.--Le ravensara.--Le bambou.

Nous reprîmes notre route le long de la plantation de cannes à sucre, où nous avions construit une hutte de feuillage, et où, au retour, je comptais élever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les environs de la grande baie, au delà du cap de l'Espoir-Trompé. La hutte était encore debout, et nous n'eûmes besoin que d'étendre la tente en forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer que jusqu'au dîner, nous ne fîmes d'autres préparatifs que ceux du repas.

Tandis que nous étions occupés à nous régaler de cannes fraîches, dont nous avions été privés depuis si longtemps, les chiens firent lever une troupe d'animaux sauvages, dont nous entendîmes distinctement la marche à travers les cannes. Je criai aussitôt aux enfants de sortir de la plantation par le chemin le plus court, afin de reconnaître à quelle espèce de gibier nous avions affaire.

À peine étais-je moi-même à cinquante pas dans la plaine, que je vis déboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille qui fuyaient à toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opéraient leur retraite, me les firent reconnaître pour une espèce de cochons étrangère à nos pays. À l'instant je lâchai la double détente de mon fusil, et j'eus la satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe fut si peu effrayé du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche en fut à peine dérangé. C'était un curieux spectacle que de les voir s'avancer à la file l'un de l'autre, sans que pas un cherchât à dépasser son voisin. Un régiment bien discipliné n'eût pas présenté un front plus imposant.

À peine avais-je abaissé mon arme, que j'entendis une décharge générale du côté où Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles victimes jonchèrent le terrain, mais sans jeter le moindre désordre dans la marche de la colonne.

Toutes ces circonstances me démontrèrent clairement que nous avions affaire à un troupeau de cochons musqués, autrement appelés _tajacus_; et je savais que, dans ce cas, le plus pressé était d'enlever à l'animal sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matière huileuse pénètre toute la chair.

Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment où Fritz et Jack y arrivaient de leur côté pour prendre possession de leur butin.

Mes nouvelles observations m'ayant confirmé dans ma première pensée relativement à la nature et à l'importance de notre chasse, j'ordonnai aux enfants de faire subir aux morts l'opération indispensable.

Notre opération fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans la direction de la cabane, vers l'endroit où nous avions laissé Franz et sa mère. Je me hâtai de leur dépêcher Jack pour annoncer notre retour et ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de la matinée.

En attendant le retour de notre messager, nous rassemblâmes les cochons en un seul monceau, que nous recouvrîmes de cannes à sucre, et qui nous servit de siège jusqu'à l'arrivée du chariot. Ernest, qui l'accompagnait, nous apprit que la troupe, après s'être dirigée du côté du la cabane, avait fini par se réfugier dans la forêt de bambous. Les deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles victimes.

«Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est réfugié dans l'étang aux Bambous, au nombre de trente à quarante; mais la colonne était si serrée, qu'il m'a été impossible de les compter.»

J'engageai les chasseurs à charger le butin sur le chariot, s'il leur paraissait trop lourd pour l'emporter.

Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et qu'il fallait commencer par les dépouiller.

«Ils ont à peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est vraisemblablement de la race de Taïti.»

Je lui répondis qu'ils appartenaient plutôt à la race chinoise ou siamoise, qui se rencontre en Amérique.

«Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dépouiller sur place, car ils auraient le temps de se corrompre jusqu'à notre retour.»

Malgré tout notre zèle et notre activité, nous ne fûmes pas en état d'achever notre besogne pour l'heure du dîner. Une fois dépouillés, les cochons furent chargés sur le chariot sans difficulté, et nous reprîmes en triomphe le chemin du camp.

Ma femme nous reçut avec sa joie accoutumée.

«Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas songer à continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout préparer pour une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous à table, et mangez ce que je viens de servir.»

On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui présentèrent un paquet de cannes à sucre choisies, en lui disant qu'elle devait avoir autant besoin de rafraîchissement que nous.

MA FEMME. «Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oublié votre mère. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de cochons; et pourquoi en avez-vous tiré un si grand nombre à la fois. Vous avez coutume d'être plus économes des présents de la nature.

MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chère. Nous étions tous armés, et chacun a tiré sans s'inquiéter de son voisin. Au reste, nous ne rencontrerons pas de sitôt une occasion pareille, et d'ailleurs il n'y a pas de mal à diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la présence est funeste à nos cannes à sucre, et qui finiraient par détruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le reste nourrira nos fidèles compagnons de chasse.

FRITZ. Cher père, voulez-vous me permettre de vous régaler demain avec un rôti à la manière de Taïti?

ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.

FRITZ. Les premières feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient grandes et solides.

MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup à faire. Il faut d'abord élever une hutte; ensuite il faudra dépouiller ceux des cochons qui sont demeurés entiers, saler les autres et les suspendre dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple de jours.

JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par où allons-nous commencer, mon cher père?

MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la construction de la hutte, tandis que votre mère et moi nous nous occuperons de la salaison.»

Après un repas tout à fait militaire, nous nous mîmes à la besogne. Mais bientôt l'épaisse fumée qui remplit la cabane lorsque nous eûmes commencé à présenter au feu la peau de nos cochons, força chacun d'abandonner précipitamment sa tâche pour aller respirer au grand air. Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se trouvait pas immédiatement sous la peau comme chez les cochons domestiques, mais répandu dans la masse de chair, comme chez les espèces sauvages. Puis nous préparâmes les quartiers selon la méthode indiquée, en attendant la cabane, qui ne fut prête que le soir du jour suivant, car la matinée avait été employée aux préparatifs du rôti taïtien, et Fritz avait profité de ma permission pour réclamer l'aide de ses frères dans la construction de son fourneau.

Nos cuisiniers commencèrent par creuser une fosse circulaire au fond de laquelle ils allumèrent un feu de cannes sèches, destiné à faire rougir les cailloux dont elle était à moitié remplie. Le cochon fut dépouillé, vidé, lavé et entouré de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut pas oublié; car nous étions peu disposés à imiter les Taïtiens dans leur antipathie pour cet assaisonnement.

Pendant ces préparatifs, ma femme hochait la tête et murmurait entre ses dents: «Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un délicieux régal pour des estomacs friands, en vérité!»

Malgré ces réflexions, l'excellente femme ne nous épargna pas ses conseils sur la manière dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pût paraître sur la table d'une manière décente, mais sans se promettre un résultat bien satisfaisant de ses peines.

À défaut de feuilles de bananier, j'avais recommandé à Fritz d'envelopper son rôti dans des écorces d'arbre pour le garantir de la cendre. On forma donc un lit d'écorce au fond de la fosse, immédiatement au-dessus des cailloux rougis. Le rôti fut déposé avec soin dans son enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reçut le reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut bientôt sous une épaisse couche de terre, et demeura abandonné à lui-même.

La mère, qui avait regardé l'opération d'un air pensif et les bras croisés, s'écria alors les mains levées au ciel avec un désespoir comique:

«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.

FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?