Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 20

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Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine; elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.

Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire. Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.

J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait de jouir du charmant coup d'oeil du figuier de Falken-Horst, et des arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore vus dans nos précédents voyages.

Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur, lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.

Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer. Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants. J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurs _lazos_, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous trouvâmes délicieux.

Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.

C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce morceau nous avait laissé.

J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.

Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation, nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom: la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de l'îlot.

Cependant mes enfants ne quittèrent pas volontiers ce banc de sable, où ils avaient cru reconnaître des lions marins. Il nous avait semblé d'abord apercevoir dans le lointain, et à la surface des flots, comme un monceau de pierres blanches en désordre; mais bientôt la masse se divisa en deux: des cris et des hurlements confus me donnèrent la certitude que c'étaient des êtres vivants. Nous vîmes deux troupes de monstres marins qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils manoeuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient mutuellement. Leur armée me parut respectable, et je n'ai pas besoin de dire que nous fîmes voile rapidement pour ne pas laisser à ces dangereux voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivâmes à l'îlot en moitié moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.

En touchant à terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que nous avions rapportés. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais compté, me laissèrent pour courir après les coquillages. La bonne mère seule resta pour m'aider.

Nous avions à peine commencé, que nous vîmes Jack accourir vers nous tout essoufflé.

«Papa! maman! s'écria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un mammouth! il est sur le sable!»

Je ne pus m'empêcher de rire, et je lui répondis que son mammouth devait être simplement le squelette de la baleine.

«Non! non! répliqua l'entêté, ce ne sont certes pas des arêtes de poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a déjà emporté la carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avancé dans les sables.»

Tandis que Jack essayait de me déterminer à le suivre en me tirant par la main, j'entendis soudain crier: «Accourez! accourez par ici! il y a une tortue.»

Je courus, et je vis Fritz à quelque distance qui agitait un de ses bras autour de sa tête, comme pour hâter mon arrivée.

Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet, mon fils aux prises avec une énorme tortue qu'il retenait par un pied de derrière, et qui, malgré tous ses efforts, n'était plus qu'à dix ou douze pas de la mer. J'arrivai encore à temps; je donnai à Fritz l'un des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous parvînmes à le renverser sur le dos dans le sable, où son poids creusa une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bête était d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres; elle n'avait pas moins de huit pieds à huit pieds et demi de long. Nous la laissâmes là; car nos forces réunies n'auraient pu la remuer.

Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je résolus de le suivre, au grand étonnement de tous mes enfants.

Arrivé près du prétendu monstre, je n'eus pas de peine à faire voir au pauvre garçon que son mammouth était exactement la même chose que notre baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques morceaux de fanon que nous avions négligé d'emporter.

«Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tête l'idée de mammouth?

--Ah! répondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a soufflé et qui m'a attrapé.

--Ainsi, sans réflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas même à t'enquérir si l'on se moque de toi! Si tu eusses réfléchi, n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'était guère possible qu'en moins d'un jour la mer emportât le squelette de la baleine pour mettre celui d'un mammouth justement à la même place?

JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pensé.

MOI. Alors, pour ta pénitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant du mammouth.

JACK. C'est, je crois, une espèce d'animal monstrueux, dont les premiers ont été découverts en Sibérie.

MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien fait ta leçon.»

J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problématique de cet animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une variété perdue de l'espèce des éléphants.

Comme nous étions arrivés au soir, nous enveloppâmes de feuilles fraîches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient, renvoyant aux jours suivants la fin de cette opération importante.

Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts, nous restâmes tous en silence auprès d'elle.

Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous conduira elle-même à Felsen-Heim.»

Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.

Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite, soit à gauche.

Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de s'éloigner.

Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est très-estimée des navigateurs.

CHAPITRE V

Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.

Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et, après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile. C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle ordinaire.

La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance. J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre industrie fut sans bornes.

Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je me mis à l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure à mes bêtes.

Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez, et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles. Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode était la meilleure.

Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre provision, à laquelle nous avions pris grand goût.

Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et, après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles, de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses pour aider à la porter.

À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite à courir en poussant des cris de joie.

«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»

Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!

MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.

MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.

FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont on se sert dans les Indes.

ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop disposé à ce métier.

MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que les vôtres.

JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez fortes pour rassurer maman?

MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux excellents porteurs pour le palanquin.

ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se cacher quand elle voudrait.

JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela réussira; Franz et moi nous conduirons.»

Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm, placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans fatigue.

Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter; mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté. Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère me fit beaucoup de plaisir.

Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un homme effrayé.

«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers nous.

--Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.

MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même notre vilaine truie qui fait encore des siennes.

FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal; tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»

Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté j'entendis Fritz crier:

«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?

MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!

FRITZ. Pourquoi donc?

MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui s'avance vers nous.»

Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de nous en défaire à coups de fusil.

L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.

Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité, ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer. Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un l'oeil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.

CHAPITRE VI

Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents venimeux.