Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 19
Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, à cause de son lait, le jeune ânon Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laissé à Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chèvres, où ils étaient à l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le singe, dont la société devait nous égayer durant cette prison, nous avaient aussi suivis.
Les premiers jours furent donnés à améliorer notre intérieur. La grotte n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongés dans une obscurité profonde.
Nous avions pratiqué, il est vrai, dans les cloisons intermédiaires, des ouvertures, que nous fermions avec des châssis à jour ou des toiles minces; mais le jour était si obscurci, qu'il parvenait à peine au milieu de la grotte. Il fallait éclairer l'appartement: voici comme j'y parvins.
Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard être de la hauteur de la voûte; je le dressai et l'enfonçai en terre d'environ un pied; puis, faisant appel à l'agilité de Jack, je le fis monter jusqu'en haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et je suspendis à la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et ma femme furent chargés de l'entretenir; et, quand elle était allumée au milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.
Ernest et Franz rangèrent alors la bibliothèque; ils mirent en ordre les instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et je pris Fritz avec moi pour établir la chambre de travail.
Nous établîmes ensuite un tour près de la fenêtre, et j'y suspendis tous les instruments qui pouvaient m'être utiles. Nous construisîmes même une forge; les enclumes furent dressées, tous les outils de charron, de tonnelier, que nous étions parvenus à sauver, furent posés sur des planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout eut sa place et fut rangé de manière à pouvoir être facilement retrouvé au besoin, et avec un ordre extrême. J'étais heureux de pouvoir ainsi tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipliés.
Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle, des voyages, dont quelques-uns étaient enrichis de gravures.
Cette variété nous inspira le désir de cultiver les langues que nous savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack s'appliqua à apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la position où je nous supposais me faisait croire que nous pourrions être d'un jour à l'autre en relation avec des Malais.
Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest était le premier, et il y portait une telle ardeur, que nous étions souvent obligés de l'arracher à l'étude.
Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas parlé, tels que commodes, secrétaires, et un superbe chronomètre; ce qui faisait de notre demeure un véritable palais, ainsi que l'appelaient mes enfants.
Nous résolûmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un assez grand rôle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; après bien des hésitations et des contestations, nous adoptâmes simplement le nom de _Felsen-Heim_ (maison du rocher).
CHAPITRE II
Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.
Vers la fin du mois d'août, lorsque je croyais l'hiver presque terminé, il y eut quelques jours d'un temps épouvantable; la pluie, les vents, le tonnerre, les éclairs parurent augmenter de violence; l'Océan inonda le rivage et resta agité d'une manière effrayante. Oh! combien alors nous fûmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim! Le château d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais résisté aux éléments déchaînés contre nous.
Enfin le ciel devint peu à peu serein; les ouragans s'apaisèrent, et nous pûmes sortir de la grotte.
Nous remarquâmes avec étonnement les piquants contrastes de la nature, qui renaissait au milieu de toutes les traces encore récentes de dévastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'oeil aurait presque rivalisé avec celui de l'aigle, s'était élevé sur un pic, d'où il aperçut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put préciser la forme, et, après l'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il m'affirma que c'était une barque échouée à fleur d'eau.
Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet objet pour dire quelle en était la nature.
Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidâmes l'eau dont la pluie avait inondé notre chaloupe, nous y mîmes tous les agrès nécessaires, et je résolus d'aller le jour suivant, accompagné de Fritz, de Jack et d'Ernest, reconnaître ce que la mer nous apportait de nouveau.
À mesure que nous avancions, les conjectures se succédaient et se croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un lion marin; il affirmait même apercevoir ses défenses; quant à moi, j'opinai pour une baleine, et à mesure que nous avancions je me confirmai dans cette idée. Nous ne pûmes cependant approcher du monstre échoué, car un banc de sable s'élevait dans cet endroit de la mer, et les flots, encore agités, étaient trop dangereux pour nous hasarder sur cette plage. En conséquence, nous tournâmes le petit îlot sur lequel la baleine était étendue, et nous abordâmes dans une petite anse à peu de distance. Nous remarquâmes, en côtoyant ainsi, que l'îlot était formé de terre végétale, qu'un peu de culture pourrait améliorer. Dans sa plus grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet îlot pouvait avoir dix à douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas être séparé du banc, et son étendue en paraissait doublée. Il était couvert d'oiseaux marins de toute espèce, dont nous rencontrions à chaque pas les oeufs ou les petits; nous en recueillîmes quelques-uns, afin de ne pas rentrer les mains vides auprès de la mère.
Nous pouvions suivre deux chemins différents pour arriver à la baleine: l'un désert, mais interrompu par de nombreuses inégalités de terrain qui le rendaient excessivement pénible; l'autre, en côtoyant la rive, était plus long et plus agréable. Je pris le premier, mes enfants suivirent l'autre. Je voulais connaître et examiner l'intérieur de l'île. Quand je fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain semé d'épais bouquets d'arbres. À environ deux cents pas de moi j'apercevais cette mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effrayé, mais à dix à quinze pas de l'extrême rive de l'îlot: j'examinai alors la baleine, qui était de l'espèce qu'on appelle communément du Groënland.
Je jetai ensuite un coup d'oeil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos côtes chéries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants, qui m'eurent bientôt rejoint en poussant des cris de joie.
Ils s'étaient arrêtés à moitié chemin pour ramasser des coquillages, des moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.
«Ah! papa, s'écrièrent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision de coquilles et de coraux nous avons trouvée! Qui donc a pu les apporter ici?
MOI. C'est la tempête qui vient de soulever les flots et qui aura arraché ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apporté une aussi énorme masse que celle-ci?
FRITZ. Ah! oui, cet animal est énorme; de loin je n'aurais jamais cru qu'une baleine fût aussi grosse. N'allons-nous pas chercher à en tirer parti?
ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux à voir? cette bête n'offre rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon père, j'ai là deux belles porcelaines.
JACK. Et moi, trois magnifiques galères.
FRITZ. Et moi, une grande huître à perle; mais elle est un peu brisée.
MOI. Oui, mes enfants, vous avez là de beaux trésors, qui, en Europe, feraient l'ornement de plus d'un musée; mais ici les objets curieux doivent le céder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et hâtons-nous de revenir au bateau; dans l'après-midi, lorsque le flot pourra nous aider à approcher de l'îlot, nous reviendrons, et nous tâcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoyé.»
Les enfants furent bientôt prêts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne nous suivait qu'à regret. Je voulus en connaître la raison, et il me pria de l'abandonner seul sur cet îlot, où il voulait vivre comme un autre Robinson. Cette pensée romanesque me fit sourire.
«Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas séparé de parents et de frères qui t'aiment. La misère, les privations de toute espèce, l'ennui mortel, tel est l'état d'un Robinson, quand il ne devient pas dès les premiers jours la proie des bêtes féroces ou de la famine. La vie de Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en réalité. Dieu a créé l'homme pour vivre dans la société de ses semblables. Nous sommes six dans notre île, et cependant combien n'avons-nous pas souvent de peine à nous procurer les choses indispensables à notre existence!»
Nous atteignîmes le bateau et nous partîmes avec joie, y compris Ernest, que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassèrent bientôt, et ils me demandèrent si je ne pourrais pas épargner ce travail à leurs bras. Je me mis à rire et leur dis: «Eh! mes enfants! si vous pouvez me procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de satisfaire votre désir.
FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine; elle appartenait à un tournebroche, et je vous la procurerai facilement, pourvu que ma mère ne s'en serve point.
MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants, redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'à ce que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.»
Fritz voulut alors savoir à quel règne appartenait le corail; «car j'ai lu quelque part, me dit-il, que c'est une espèce de ver.
MOI. Le corail se forme par l'agglomération des cellules de petits polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils bâtissent leurs cellules l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux branches d'un arbre.
ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux à trois pieds.
MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits insectes donne pour résultat, au bout de longues années, des rochers énormes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour les navires quand ils sont à fleur d'eau.»
Tandis que nous parlions, il s'éleva une petite brise dont nous nous hâtâmes de profiter, et nous arrivâmes au rivage. Nos enfants racontèrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonçai mon projet de retourner le soir même à l'îlot, ma femme déclara qu'elle voulait partager les périls de l'expédition. J'approuvai son idée, et je lui dis de préparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est un maître capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer à rester sur l'îlot plus de temps que nous n'en avions le dessein.
CHAPITRE III
Dépècement de la baleine.
Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine. Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre, traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais, comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque à côté de la baleine.
Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz, qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses yeux, semblables à ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa taille.
--Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à travers les barbes ou fanons.
«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de notre Léviathan avant la nuit.»
Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.
Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes; puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos haches.
Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns, car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet pourraient nous servir.
Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.
Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ. Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.
Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première journée.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux. Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les oreilles.
Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'oeuvre, de nous dépouiller de nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les plaçâmes dans le bateau.
Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la baleine aux oiseaux voraces.
Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous nous embarquâmes.
«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?
--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»
On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.
En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre cargaison.
--Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.
CHAPITRE IV
L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue géante.
Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.
Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.
Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils nous céderont volontiers la place.»
Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à manier.
J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux répondre à mon attente.
Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais, mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les fis en fanons de baleine.
Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche; mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.
Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais, comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux européens et les conduire à l'îlot.
Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage, on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure, afin de partir plus tôt le lendemain matin.