Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 18

Chapter 183,849 wordsPublic domain

Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges. Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes, de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.

Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain. Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.

La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah! mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables exécutions.»

Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur, où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés par mes fils.

Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons européens. Ils étaient beaux et gros.

Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je viens de trouver.

--Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.

--Que ma mère va être contente! Mais qu'allons-nous faire de nos prisonniers?

--Je les mettrai dans mon colombier.

--Où est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon père!

--Non, mon enfant, car c'est la première chose dont je vais m'occuper en revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons à rassembler nos bestiaux épars et à ramener l'ordre dans notre métairie, car je ne pense pas que les singes viennent de longtemps la troubler.»

Aussitôt dit, aussitôt fait; nos animaux furent bientôt réunis et casernés; mais il était trop tard pour retourner à Falken-Horst. J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier voisin, puis nous mangeâmes quelques cocos; en les cherchant nous découvrîmes une nouvelle espèce de palmier, celui qu'on nomme _areca oleracea_, et qui fournit une huile excellente. Après nous être reposés et rafraîchis, nous terminâmes l'enterrement des singes, nous soignâmes nos nouveaux pigeons, nous pansâmes nos bestiaux, et, quand tout fut tranquille, nous cherchâmes à notre tour le repos et le sommeil.

CHAPITRE XXXII

Le pigeonnier.

Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes, et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à venir s'établir ici?

--À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.

--Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.

--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.

--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les ailes de nos pigeons.

--Pourquoi donc, mon père?

--Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent augmenter le colombier.»

Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder encore trois à quatre jours.

Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le trouver.

«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.

JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?

ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?»

Franz me demanda ce que c'était que la sorcellerie, et j'allais lui répondre, quand je vis les trois pigeons étrangers, suivis de quatre pigeons d'Europe, s'élever dans l'air et prendre le chemin de Falken-Horst avec une telle rapidité, qu'ils furent bientôt hors de vue.

«Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur faisant un grand salut.

ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en défaut.

--C'est bien dommage, répliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes bêtes soient perdues pour nous.»

Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixés sur les pigeons, je leur disais: «Allez, allez vite, et ramenez-nous des compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez. Entendez-vous, petits?»

Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: «Voilà qui est fini pour les étrangers, voyons ce que feront nos pigeons.» Ceux-ci ne paraissaient pas disposés à suivre leurs frères; apercevant que la terre était couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis ils rentrèrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.

JACK. «Ceux-là, à la bonne heure, ils sont raisonnables: ils préfèrent un bon abri à une terre inconnue.

FRITZ. Eh! ne crie pas tant après eux; tu sais que mon père t'a promis de les faire revenir; son esprit familier les ramènera.»

Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journée se passa à lever les yeux vers le ciel pour tâcher de découvrir les fuyards. Je commençai à n'être pas rassuré; le soir vint, nous soupâmes, et rien encore; enfin nous allâmes nous coucher.

Le lendemain matin nous nous remîmes à travailler; mes fils, moitié curiosité, moitié impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:

«Il est revenu! il est revenu! hé! hé!

TOUS. Qui donc? qui donc?

JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!

ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.

MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prédit que le camarade reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.»

Nous courûmes au pigeonnier; notre fuyard était revenu avec un pigeon étranger, et il avait repris sa place au colombier.

Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. «Et puis, ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la porte?»

Ma femme ne comprenait rien à ce retour merveilleux; Ernest seul soutenait que c'était le hasard. «Et si l'autre revient, lui dis-je, tu seras bien embarrassé, n'est-ce pas?»

Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de faucon, s'écria tout à coup: «Ils viennent! ils viennent!» Et, en effet, nous ne tardâmes pas à en voir une seconde paire s'abattre à nos pieds. La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus obligé de la modérer; sans quoi nous aurions effrayé nos pauvres oiseaux, qui cette fois ne seraient peut-être plus revenus. Mes petits enfants se turent, et les deux pèlerins entrèrent à leur tour dans le colombier. «Eh bien? dis-je à Ernest.

ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins à soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.

MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un bonheur?»

Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie, que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son palais.

--Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à entrer, après bien des hésitations.

«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père, expliquez-moi comment vous avez fait.»

Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.

Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.

CHAPITRE XXXIII

Aventure de Jack.

Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois l'aigle de Fritz contre les arrivants.

La monotonie de notre existence, divisée entre nos constructions nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette époque par un accident arrivé à Jack. Nous le vîmes revenir un matin d'une expédition qu'il avait entreprise de son autorité privée. Son extérieur était pitoyable: il était couvert d'une boue épaisse et noire depuis les pieds jusqu'à la tête. Il portait un paquet de roseaux d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait, boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.

Nous éclatâmes de rire à cette arrivée tragi-comique; ma femme seule s'écria: «A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? Où es-tu allé te fourrer pour gâter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de rechange à te donner?

FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!

JACK. Riez, riez: si j'eusse péri?

MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni d'un chrétien ni d'un frère; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, où t'es-tu mis dans cet état?

JACK. Dans le marais, derrière le magasin à poudre.

MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire là?

JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos colombiers et autres ouvrages de même nature.

MOI. Ton intention était louable, mon pauvre garçon; ce n'est pas ta faute si elle n'a pas réussi.

JACK. Oh! certainement elle a mal réussi; je voulais, pour tresser mes paniers, avoir des roseaux assez minces pour être flexibles; il y en avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain étaient bien plus beaux et plus convenables. Je m'avançai en conséquence dans le marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais à un endroit où le terrain paraissait solide, j'enfonçai jusqu'aux genoux et bientôt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me détacher, je commençai à avoir peur et je me mis à crier; mais personne ne vint à mon secours.

FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frère; nous serions accourus bien vite si nous t'avions entendu.

JACK. Mon pauvre chacal, qui était resté sur la rive, joignait ses cris à ma voix.

ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis à nager?

JACK. À nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous nos cris étaient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis à couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je réunis sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je m'étendis tout de mon long pour délivrer mes jambes. Après bien des efforts inutiles, je parvins à me dégager, et partie marchant, partie nageant, partie rampant, je parvins enfin à gagner la terre ferme; mais bien certainement je n'ai jamais éprouvé plus d'angoisse.

MOI. Pauvre garçon, Dieu soit béni, mille fois béni de t'avoir conservé!

FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la présence d'esprit de mon frère.

ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.

JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est rien de tel que la nécessité! c'est le meilleur maître en fait d'invention.

MA FEMME. Mais tu as oublié un de ces moyens que la nécessité emploie: la prière.

JACK. Non, non, je ne l'ai pas oublié; et j'ai récité toutes les prières que je savais; je me suis rappelé le jour du naufrage, où Dieu nous avait secourus quand nous l'avions imploré; je l'ai prié de même avec toute la ferveur possible.

MOI. Très-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a sauvé; Il a donné de l'énergie à ta volonté, de la force à tes bras. La prière faite de coeur est toujours récompensée par l'éternelle Sagesse. Louange donc et gloire à Dieu, et remercions-le des lèvres et du coeur!»

Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa défroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu présentable, il revint à moi, son paquet de roseaux à la main; et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Que me veux tu donc?

JACK. Eh! mon père, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.

MOI. Comment! tu n'es pas plus avancé? Au reste, je veux bien te le montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir être tressés: ainsi jette-les là de côté.

JACK. Eh! non, mon père; quand ils sécheront, je pourrai facilement les fendre et les manier, et ils répondront à mes vues.»

Jack s'était assis par terre, et il avait commencé à fendre ses roseaux; ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frères accoururent pour l'aider.

«Arrêtez, arrêtez, m'écriai-je: avant de vous mettre à l'ouvrage, donnez-moi deux des plus forts roseaux.» Je les choisis moi-même bien droits et bien égaux, et je les attachai de manière qu'ils ne prissent aucune courbure en séchant; je voulais en faire un métier à tisser. Je taillai ensuite un petit morceau de bois à l'instar des dents d'un véritable métier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une grande quantité de pareils. Étonnés de ce travail, ils m'assaillirent de questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents, disaient-ils; mais comme je voulais ménager à ma femme le plaisir de la surprise, je me contentai de leur répondre que c'était un instrument de musique, et qu'ils verraient bientôt leur mère en jouer des pieds et des mains. Les plaisanteries redoublèrent alors; mais je n'en tins aucun compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai en souriant, et remis à un autre moment la confection du métier.

Vers cette époque, la bourrique mit bas un ânon d'une superbe espèce, et dont je résolus de me servir. Je lui donnai en conséquence tous mes soins, et je vis que ses formes, en se développant, répondaient tout à fait à mes désirs. Je lui donnai le nom de _Rasch_ (impétueux), et en peu de temps il mérita bien son nom, car il acquit une célérité difficile à imaginer.

Nous nous occupâmes les jours suivants à rassembler dans la grotte le fourrage et les provisions nécessaires à nos bêtes pendant la saison des pluies. Nous habituâmes aussi notre gros bétail à notre voix, ou au son d'une trompe d'écorce que nous avions fabriquée, en ayant soin de faire suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de nourriture mêlée de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et couraient là où il leur plaisait; mais nous nous en inquiétâmes peu, car nous savions le moyen de les ramener en lançant nos chiens après eux.

Il me vint alors dans l'idée que pendant la saison des pluies nous aurions besoin d'avoir de l'eau pure près de nous. Je résolus donc d'établir un réservoir à peu de distance de la grotte. Des bambous solidement fixés l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol, en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne défoncée fit l'office d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchantée que s'il eût été de marbre avec des dauphins et des néréides vomissant l'eau à pleine gorge.

TOME II

CHAPITRE I

Second hiver.

Comme nous attendions d'un moment à l'autre le commencement de notre second hiver, nous profitâmes de chaque minute de beau temps pour faire provision de tout ce qui pouvait nous être utile, graines, fruits, pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confiâmes aussi à la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que nous avions en notre possession, afin que la pluie les fît lever.

L'horizon se couvrit de nuages noirs et épais; de temps en temps nous recevions des ondées qui nous faisaient hâter nos travaux; nous étions effrayés d'éclairs et de coups de tonnerre continuels, que répétaient les échos de nos montagnes. La mer elle-même avait pris sa place dans ce bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fréquentes commotions, s'élancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste réduit. La nature entière était en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent même plus tôt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermâmes pour douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre réclusion furent tristes; la pluie tombait avec une désespérante uniformité; mais nous nous résignâmes enfin.