Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 17
Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança son buffle au galop, le fit manoeuvrer dans tous les sens avec une adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice, monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur; il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.
Le _lazo_ vint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force. Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur. Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui revenait, elle leur distribua leurs prix.
Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.
Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.
Jack eut une paire d'éperons et une cravache anglaise; et Franz, à titre d'encouragement, une paire d'étriers et une peau de rhinocéros pour s'en faire une selle.
Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui présentai un joli nécessaire anglais, dans lequel se trouvaient réunis tous les objets utiles à une femme: dés à coudre, ciseaux, aiguilles, poinçon, etc.
Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journée finit, comme elle avait commencé, par un coup de canon. Nous allâmes alors goûter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit pas attendre.
CHAPITRE XXX
L'anis.--Le ginseng.
Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions, et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de peur que le soleil ne les séchât trop tôt.
Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux chiens, ils nous quittèrent au galop.
Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc sans en renverser au moins la moitié.
MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?
MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient peut-être pas mûres.
MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?
MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai plantées.
MOI. Mais quoi donc?
MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des pèlerins; les autres ont un long cou.
MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir; le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»
Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.
Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier; mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur lesquelles j'avais compté.
Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh bien! avez-vous été heureux?
FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes. Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour qu'elle ne versât pas en route.
JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de térébenthine qui pourra nous servir.»
Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh! comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles pour nos bêtes.
MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus importantes.
ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je ne sais trop ce que c'est.
MOI. Fais-le-moi voir.
JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.
MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?
JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru très-désagréable.
MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus précieuse que ton anisette?
JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage, au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.
MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe. Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?
FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux collègues de Knips.
MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.
FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se trouvait entre lui et moi.»
J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la pensée que le coup ne portera pas si loin.
FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues, dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés, en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.
ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une houe?
FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal, et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines, ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.
MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est; mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.
FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?
MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire, comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais continue ton récit, Fritz.
FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel! quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.
JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient tout pillé!
MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me paraît bien extraordinaire....
JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de singes.
FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus, descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre, puis soudain remonter bien haut dans l'air.
«Après quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le chemin du logis.»
Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.
CHAPITRE XXXI
Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des Moluques.
Le lendemain, après avoir déjeuné, mes enfants me prièrent de leur confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la glu: je pris à cet effet une certaine quantité de caoutchouc mêlée à l'huile de térébenthine, et je plaçai le tout sur le feu. Tandis que la fusion s'opérait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu préparée, je plongeai les petits bâtons dans le vase.
Je remarquai que les oiseaux étaient en plus grand nombre que l'année précédente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas manqué d'en abattre. Aux ordures dont étaient salis les troncs des arbres, je reconnus que c'était là leur retraite habituelle; et cette réflexion me suggéra l'idée d'employer pour les détruire une chasse aux flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les pigeons.
Soudain j'entendis mes enfants s'écrier: «Papa! papa! comment faire? Les baguettes se collent à nos mains, et nous ne pouvons pas nous en dépêtrer.
--Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne vous désolez pas, un peu de cendre fera bientôt tout disparaître; et, pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une à une, vous n'avez qu'à les prendre par paquets de douze à quinze.» Ils suivirent mon conseil et s'en trouvèrent bien.
Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux préparés, j'envoyai Jack les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manière qu'ils parussent être des branches de l'arbre. À peine l'enfant en avait-il placé une demi-douzaine et était-il descendu pour en chercher d'autres, que nous vîmes tomber à nos pieds les malheureux ortolans englués des pattes et des ailes, et encore attachés à la perfide baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientôt ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire à ramasser les oiseaux, ni Fritz et Jack à remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se livrer à ce divertissement, et, songeant alors à ma chasse aux flambeaux, je m'occupai des préparatifs, dans lesquels la térébenthine devait jouer un rôle important.
Jack vint à moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'était pris comme eux au gluau.
«Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait qu'il me regarde comme une connaissance.
--Je le crois bien, s'écria Ernest, qui s'était approché, et dont le coup d'oeil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe, c'est un des petits de nos pigeons qui ont logé l'an dernier dans le figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser l'espèce.»
Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchés, et je le plaçai sous une cage à poule, songeant déjà en moi-même aux moyens de tirer parti de cette découverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore, et avant la nuit nous eûmes réuni deux belles paires de nos européens. Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coûterait aucune dépense de poudre: cette idée me souriait; aussi je lui promis de le faire promptement.
Cependant Jack était épuisé de fatigue, et, tout heureuse qu'avait été la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant de souper. Après quelques instants de repos, je commençai mes préparatifs. Ils étaient simples: c'étaient trois ou quatre longues cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de résine et des cannes à sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'étonnement, et cherchaient à deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur procurer des oiseaux.
Cependant la nuit arriva brusquement, extrêmement obscure, comme les nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions remarqués dans la matinée, je fis allumer nos flambeaux et faire un grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. À peine la lumière se fut-elle faite, que nous vîmes voltiger autour de nous une nuée d'ortolans.
Les pauvres bêtes, étourdies de nos clameurs, éblouies par nos lumières, venaient se brûler les ailes et tombaient à terre, où on les ramassait, et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis à frapper de toute ma force à droite et à gauche sur les ortolans. Mes fils m'imitèrent, et nous eûmes bientôt rempli deux grands sacs. Nous nous servîmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner Falken-Horst; et comme les sacs étaient trop pesants pour être portés par aucun de nous, nous les plaçâmes en croix sur des bâtons. Nous nous mîmes en marche deux à deux, ce qui donnait à notre cortège un caractère étrange et mystérieux.
Nous arrivâmes à Falken-Horst; là nous achevâmes quelques-uns de nos oiseaux que les coups de bâton n'avaient fait qu'étourdir, et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain nous ne pûmes faire autre chose que de préparer cette provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les faisaient griller; je les déposais dans des tonnes. Nous obtînmes de cette manière des tonnes d'ortolans à demi rôtis et dûment enveloppés de beurre.
J'avais fixé irrévocablement au jour suivant notre expédition contre les singes. Nous nous levâmes de bonne heure; ma femme nous donna des provisions pour deux jours, et nous partîmes, la laissant, ainsi que Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous étions montés sur l'âne; Jack et Ernest étaient aussi de compagnie sur le dos du buffle, que nous avions chargé en outre de nos provisions; et nos autres chiens nous accompagnaient.
La conversation tomba naturellement sur l'expédition que nous méditions: je dis à mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante engeance des singes. «Voilà pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz ne fût pas témoin de ce spectacle pénible.
--Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font pitié au fond.»
Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas, nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»
On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis que nous abandonnerions la chair à nos chiens.
Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du bois.