Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 16
Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions laissés.
Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest, pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de coco.
Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.
Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.
Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher, de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.
Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant, nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.
Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à bec (_Schnabelthier_).
Chargés de ce nouvel animal, nous montâmes sur une petite colline afin de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la métairie. Nous aperçûmes très-bien de là le chemin que nous avions suivi en venant, et nous découvrîmes dans le lointain le bois des Singes et celui des Calebassiers. Mais, comme je m'aperçus que notre absence s'était prolongée, et que je ne voulais pas donner à ma femme trop d'inquiétude, nous nous remîmes en marche rapidement, et nous fûmes bientôt auprès de notre bonne ménagère.
Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions arrivés, quand je vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils Jack et Fritz. Nous les reçûmes avec joie. Ils racontèrent tout ce qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents d'exécuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux d'accomplir beaucoup d'autres choses nécessaires.
Il était temps de songer à notre pauvre volaille; car ces intéressants animaux avaient déjà mangé tout ce que nous leur avions laissé à notre départ. L'outarde était guérie de ses blessures, et Fritz avait eu soin de la panser. Il avait en outre laissé une quantité suffisante de fourrage et de provisions à tous nos animaux, pour que nous pussions être encore huit à dix jours absents.
Nous nous empressâmes alors de leur montrer ce que nous avions fait pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramassé de la mousse pour nos lits; pour nous, nous étalâmes ensuite nos fraises, notre riz, nos petits oiseaux, et enfin notre bête merveilleuse, qui fit ouvrir de grands yeux à tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal était l'ornithorynque, animal découvert pour la première fois dans un lac de la Nouvelle-Hollande.
Après avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient apportées, nous allâmes nous coucher dans notre cabane, accompagnés de tout notre bétail. Le lendemain matin, nous quittâmes la métairie, à laquelle nous donnâmes le nom de _Waldeck_ (abri de la forêt), laissant à nos colons toutes les choses nécessaires à leur subsistance. Mais nous eûmes toutes les peines du monde à nous séparer de ces bonnes bêtes, qui voulaient à toute force nous suivre. Fritz fut obligé de rester avec l'onagre jusqu'à ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au galop, il nous eut bientôt rejoints.
CHAPITRE XXVIII
La pirogue.--Travaux à la grotte.
Notre route nous conduisait directement à un bois semblable à ceux de la Suisse, notre patrie. À peine y étions-nous entrés, que nous fûmes environnés de singes, qui nous accablèrent de pommes de pin; mais deux ou trois coups de fusil à mitraille nous délivrèrent de leurs attaques. Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancés, et je reconnus l'espèce de pomme de pin dont l'amande, bonne à manger, donne une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une grosse pierre et en écrasait la plus grande partie. Je l'engageai à en faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus expéditif, sitôt que nous pourrions nous arrêter en quelque endroit. La provision faite, nous nous remîmes en marche; ayant aperçu une petite hauteur à quelque distance de la mer, nous résolûmes de franchir cette colline, qui s'élevait à droite du cap.
Parvenus au sommet, nous fûmes récompensés par une vue magnifique de la fatigue que nous venions d'éprouver. Déjà je concevais l'idée d'établir une seconde métairie sur le bord d'un ruisseau serpentant à travers un vert gazon, et formant, à peu de distance, deux ou trois petites cascades. Je m'écriai avec admiration: «Ô mes enfants! c'est ici l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une nouvelle demeure.
ERNEST. C'est cela, mon père, nous l'appellerons _Prospect-Hill_, car j'ai vu qu'il y a à Port-Jackson une colonie de ce nom où l'on jouit d'une vue délicieuse.»
Je souris à cette idée, quoique en bon Allemand je voulusse tout simplement l'appeler _Schauenback_; mais le nom anglais du savant Ernest l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopté.
Nous commençâmes, comme à l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire la curiosité générale au sujet des pignons: ils furent étendus sur la cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le résultat. Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande fût brûlée; les enfants m'obéirent avec empressement, et les pignons se trouvèrent fort à leur goût. Mais ma femme ne vit dans tout cela que l'huile qu'elle en pourrait tirer.
Le déjeuner fini, nous allâmes gaiement nous mettre à la construction de la nouvelle cabane, que nous disposâmes à peu près comme celle de Waldeck, mais qui fut plus promptement terminée et plus perfectionnée, parce que nous allions moins à tâtons. Relevé en pointe vers le milieu, et penché de quatre côtés, le toit ressemblait plus à celui d'une ferme européenne. Nous mîmes six jours à cette nouvelle construction, et nous eûmes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les animaux.
Nous nous séparâmes alors pour nous répandre dans la contrée et chercher un arbre tel que je le désirais pour fabriquer une nacelle d'écorce. Après une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres à haute tige, ressemblant à nos chênes d'Europe, et qui convenaient parfaitement à mes vues par la légèreté de l'écorce.
Je cherchai d'abord dans ma tête les moyens de détacher ce rouleau d'écorce de cinq pieds de diamètre et de dix-huit pieds environ de hauteur. Après bien des hésitations, je m'arrêtai à celui-ci: je fis monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'écorce jusqu'à l'aubier, à l'aide d'une petite scie, près de la naissance des branches, tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous détachâmes ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des coins, nous séparâmes peu à peu l'écorce de l'arbre. Notre travail s'accomplit assez facilement; et après avoir ralenti la chute de notre morceau d'écorce avec des cordes, nous eûmes la joie de le voir heureusement étendu à terre.
Je résolus alors, malgré l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce travail trop long, de donner à ma nacelle la tournure élégante d'une chaloupe. Je commençai par faire avec la scie une fente longue de cinq pieds à chaque extrémité; puis je réunis ces parties en les croisant l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les joignis solidement à l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats cloués sous l'ouverture, et les fixai de manière qu'elles ne pussent plus se séparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'évasât trop dans le milieu, je la retins à l'aide de cordes bien serrées à la largeur convenable, et dans cet état je la mis sécher au soleil. Il me manquait les outils nécessaires pour la façonner et y donner la dernière main; je résolus de la conduire à Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allèrent chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'âne, qui devait, au retour, être attelé à la claie; ils se firent cette fois accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient déjà fort bien, et aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les eût soignés depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses élèves lui échapper ainsi.
Pendant leur absence, aidé d'Ernest, je me mis à chercher le bois nécessaire pour doubler ma pirogue; nous eûmes le bonheur de trouver ce que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix très-facile à manier. Mes petits messagers ne revinrent que très-tard, de sorte que nous ne fîmes autre chose, ce jour-là, que souper et nous coucher. Le lendemain, dès que le soleil fut levé, nous sortîmes de nos lits, et, aussitôt après le déjeuner, nous parlâmes de partir; mais, avant de nous mettre en marche, nous allâmes arracher quelques plants d'arbres que nous voulions naturaliser à Zelt-Heim. Dans le cours de cette opération nous découvrîmes des bambous géants; j'en coupai un pour nous servir de mât. Nous prîmes ensuite le chemin le plus court pour retourner à Zelt-Heim, où j'étais pressé d'arriver pour terminer la chaloupe; nous nous arrêtâmes seulement deux heures à Falken-Horst pour dîner.
Arrivés à Zelt-Heim, nous nous occupâmes aussitôt de la nacelle, qui fut bientôt en état d'être mise à flot. Elle fut doublée partout de douves de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcés de perches et de lattes flexibles, où furent attachés des anneaux pour les câbles et les rames. En place de lest je mis au fond un pavé en pierre recouvert d'argile, sur lequel je posai un plancher, où l'on pouvait au besoin coucher sans être mouillé; au milieu enfin fut placé le mât de bambou, avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutrée partout avec de la poix et des étoupes, et de cette manière nous obtînmes une pirogue agréable et solide tout à la fois.
J'ai oublié de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau pendant la saison des pluies; je lui avais percé les narines comme au buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais à nous servir de monture, depuis qu'il était sevré je l'habituais à porter la sangle et la selle du buffle.
Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»
Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose. «Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et, craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de dresser le veau.
L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de _Grondeur_ (Brummer). Jack donna à son buffle le nom de _Sturm_ (l'orage), et l'on appela les petits chiens _Braun_ et _Falb_. Dès cet instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.
Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies; nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.
Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de feutre d'une grande solidité.
Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre position actuelle.
CHAPITRE XXIX
Anniversaire de la délivrance.--Exercices gymnastiques.--Distribution des prix.
Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa, comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis:
«Préparez-vous, mes enfants, à célébrer demain l'anniversaire de votre débarquement dans l'île.»
Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fêter cet anniversaire; je lui fis sentir que c'était pour remercier Dieu de sa constante bienveillance, dont cette journée avait été en quelque sorte le prélude.
Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut déjà un an que nous vécussions ainsi isolés, et tous mes enfants s'accordèrent à reconnaître que le temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'étais pas trompé en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consulté jusqu'alors, me manquait depuis quatre semaines; je conclus en décidant qu'il fallait nous en procurer un autre.
«J'y suis, s'écria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Crusoé, c'est-à-dire une planche à laquelle on fait tous les jours un cran.
--Justement, mon fils.»
Ma femme me demanda comment j'entendais célébrer la journée du lendemain. «En élevant nos coeurs à Dieu, lui dis-je, nous ferons tout ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.» Peu de temps après, nous allâmes nous coucher; et, malgré ce que je venais de dire, j'entendis mes enfants se demander à voix basse ce que papa avait résolu de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous fûmes bientôt tous endormis.
Le jour commençait à peine à poindre, qu'un violent coup de canon se fit entendre du rivage. Nous sautâmes de nos lits, pleins d'étonnement et nous demandant ce que cela pouvait être. Je remarquai pourtant que ni Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondément endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'écria bientôt: «Ah! ah! nous vous avons bien réveillés, n'est-ce pas?»
Fritz alors se leva et me dit: «Il n'était pas possible de célébrer une si grande fête sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon père? Aussi nous l'avons fait.»
Je lui reprochai doucement de nous avoir effrayés en ne nous prévenant pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre à des futilités, il nous exposait à en manquer bientôt.
Nous nous habillâmes alors rapidement, et nous allâmes prendre le déjeuner habituel. Toute la matinée se passa en prières, en conversations pieuses, et le temps s'écoula rapidement jusqu'au moment du dîner: alors j'annonçai à mes fils que le reste de la journée serait consacré à des amusements de toute espèce.
«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers, entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes, donnez le signal du combat!»
Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons combattre! le signal est donné!»
Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé, avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve; chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil, excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas. Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups furent presque les mêmes.
Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst; et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant. Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh! m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?
--Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour l'équitation.»
Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le couteau en signe de victoire.
«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu rapportes le couteau?
--La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la fatigue.»