Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 15
Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin, comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!
En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.
Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte. Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire une habitation d'hiver chaude, claire et commode.
Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent solidement.
Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière, où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.
La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les magasins.
Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses tortues qui y déposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait et restait à notre discrétion.
Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume, et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes, des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest, un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent ce qu'ils peuvent.
Nous arrivâmes au rivage presque au même instant que les harengs, et, au lieu de perdre notre temps à les admirer, nous nous hâtâmes de sauter dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains à défaut de filets; mais, comme nous ne savions où mettre tous ceux que nous prenions, je m'avisai de faire tirer à terre le bateau de cuves, qui n'était plus bon à rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons, malgré la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs et nous les jeter à mesure. Ernest et sa mère les nettoyaient avec un couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une couche de harengs ayant tous la tête tournée vers le centre; puis un nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tête vers le bord, et toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur la dernière couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un morceau de toile sur lequel j'enfonçai deux planches que je chargeai de pierres, et les cuves pleines furent portées dans la grotte. Au bout de quelques jours, lorsque la masse fut affaissée, je les fermai encore mieux par le moyen d'une couche de terre glaise pétrie avec des étoupes.
En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer que deux tonnes, et nous voulûmes que les huit fussent pleines. Aussi ce travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps après, il vint une bande de chiens marins, dont nous tuâmes un assez grand nombre. Leur chair fut abandonnée aux chiens, à l'aigle, au chacal, et nous gardâmes les peaux et la graisse, que nous réservions pour la tannerie et la lampe. Nous conservâmes aussi les vessies de ces poissons, qui étaient fort grosses.
Dans ce même temps je fis une amélioration à notre claie pour transporter plus facilement nos provisions à Falken-Horst. Je la posai sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlevées aux canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légère, commode et peu élevée.
CHAPITRE XXVI
Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.
Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.
J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs tonnes; j'avais trouvé le plâtre.
Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air. Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches, au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.
Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer leurs oeufs.
Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne, et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons, il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué. Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.
Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de trente livres d'oeufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.
Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine, d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.
Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin de Zelt-Heim.
Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et de toute espèce.
Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître, car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et rafraîchissant.
Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas. Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux, dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous pussions les retrouver au besoin.
Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle, nous quittâmes Falken-Horst.
Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»
Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer près de Zelt-Heim.
Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée, me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de la Providence.
Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage inappréciable.
Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.
CHAPITRE XXVII
La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.
Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande; car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.
ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?
MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et, mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.
JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?
MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées? On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle. De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa saveur.»
Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière, et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.
J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.