Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 14
L'approche des pluies, hiver de ces contrées, nous força à songer à un travail nécessité d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il fallait construire un toit destiné à protéger nos bestiaux contre les intempéries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche de goudron répandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide, qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre, qui s'élevaient en voûte, servirent de cloisons, que nous fermâmes avec des planches, et nous eûmes ainsi, au pied de notre habitation aérienne, une série de pièces assez bien disposées pour que nos provisions y fussent placées sans gêner nos animaux. Nous y avions ménagé un fenil, destiné à abriter le foin, la paille et les provisions de bétail. Ce travail achevé, nous commençâmes à recueillir nos provisions; les pommes de terre et le manioc eurent la préférence.
Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis que ma femme et Franz conduisaient le char à la maison, j'eus l'idée d'aller jusqu'au bois de chênes avec mes fils aînés. Maître Knips, qui nous avait accompagnés, attira tout à coup notre attention par ses cris: il était engagé dans un buisson, où d'autres cris et des battements d'ailes réitérés indiquaient qu'il n'était pas seul. J'y envoyai Ernest, qui ne tarda pas à nous appeler lui-même.
«Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule à fraise; le gourmand veut manger les oeufs, et voici le coq qui vient au secours de sa tendre moitié. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens Knips.»
Fritz courut en effet, après avoir attaché Leichtfuss à un arbre, et je le vis bientôt revenir à moi tenant dans ses bras le coq et la poule à fraise. Il me remit les deux précieux volatiles, et il alla enlever les oeufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientôt après, tenant son chapeau avec précaution, et chassant le singe devant lui. Il portait ainsi les oeufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une espèce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien des lames de sabre.
«Voilà de quoi amuser le petit Franz,» me dit-il en me montrant ces feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pensé à son frère; mais je donnai peu d'attention à ce qu'il apportait, et je m'arrêtai surtout à la découverte du coq et de la poule: nous nous assurâmes d'eux en leur liant les pattes. Nous nous remîmes alors en marche. Pendant la route, Ernest portait souvent à son oreille les oeufs, prétendant entendre remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs étaient cassés, et que les petits commençaient à se montrer.
Fritz, tout joyeux de la découverte, ne résista point à la tentation de mettre sa monture au trot pour l'annoncer à sa mère; mais il ne put la modérer, car une poignée d'herbes aiguës qu'il agitait autour de ses oreilles lui donnait une rapidité effrayante. Il ne lui arriva rien de fâcheux cependant, et nous le trouvâmes sain et sauf auprès de sa mère.
Pourtant, deux jours après cette excursion, nous avions complètement oublié cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperçut qu'elle était très-souple, et il eut l'idée d'en tresser un fouet pour Franz, qui était chargé spécialement de la garde du troupeau. Je remarquai la flexibilité des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, à ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zélande (_phormium tenax_). Ma femme en fut transportée de joie. De tous les produits de l'Europe, le lin était celui qu'elle regrettait le plus. Ses yeux étincelaient de plaisir, et déjà elle parlait de faire de la toile pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaçait davantage de nous laisser nus.
«Oh! de toutes vos découvertes voici certainement la plus précieuse. Procurez-moi du lin, un rouet, des métiers, je serai la plus heureuse des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile. Donnez-moi une abondante provision de cette plante.»
Tandis que ma femme se livrait à son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le partageaient, s'esquivèrent et montèrent, le premier sur l'onagre, le second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidité, qu'ils avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer à leur projet. Ils revinrent peu d'instants après, rapportant chacun une énorme botte de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis à satisfaire leur mère ne me laissa pas la force de leur faire des reproches. À peine furent-ils descendus de cheval, que Jack se mit à nous raconter d'une manière très-drôle comment son cheval cornu avait suivi pas à pas l'onagre, et combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour l'exciter et le ramener à l'obéissance.
«Il faudra, leur dis-je, aider à votre bonne mère à rouir le lin que vous venez de cueillir.»
Le lendemain matin nous partîmes pour le marais des Flamants; nous avions placé sur la charrette nos paquets de lin; nous les divisâmes et nous les plongeâmes dans le marais, après les avoir chargés de grosses pierres pour les forcer à rester au fond. Dans l'intervalle nous eûmes plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils construisent leurs nids en cônes au-dessus de la superficie des marais, et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dépose ses oeufs, et où elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces nids sont d'argile, et si solidement maçonnés, que l'eau ne peut ni les dissoudre ni les renverser.
Le lin fut laissé quatorze jours dans l'eau; une seule journée suffît pour le faire sécher complètement. Nous le rapportâmes à Falken-Horst, où il fut serré. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les occupations nombreuses de sa préparation, je promis à ma femme un rouet, des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin après que son lin aurait été teillé. Mais nos récoltes demandaient nos soins, et les premières pluies, qui commençaient à tomber, nous rendaient tous les moments précieux. Déjà la température, de chaude et ardente, était devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employés à ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions à peine le temps de prendre nos repas. Nous plantâmes à Zelt-Heim diverses espèces de palmiers. Nous serrâmes tout le blé d'Europe qui nous restait; car je comptais beaucoup sur l'humidité de la saison pour activer sa végétation, et nous préparer l'espoir d'une récolte abondante qui nous fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup. Nous fîmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous voulions réunir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer à nous être utile ou agréable. Les travaux durèrent quelques semaines, pendant lesquelles l'hiver était déjà avancé; des vents impétueux soufflaient dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer; la côte ressemblait à un lac. Ma femme était devenue triste, et Franz, effrayé, demandait quelquefois en pleurant si ce n'était pas un nouveau déluge.
Je ne vis pas sans effroi que notre sûreté était compromise dans notre château aérien. Le vent menaçait à chaque instant de l'enlever, et nous avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller jusque dans notre lit, malgré la toile à voile dont j'avais bouché les ouvertures. Nous abritâmes nos hamacs dans l'escalier, et nous descendîmes chercher un asile sous le toit goudronné que nous avions couvert pour nos bêtes dans les racines du figuier. L'espace était étroit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pénible les premiers jours; mais enfin, quand nous eûmes placé aussi sur l'escalier les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier, que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches, auprès d'une fenêtre, avec son petit Franz assis à ses côtés, quoique bien mal à notre aise, et regrettant pour la première fois depuis notre naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous commençâmes à nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des miens, je travaillai de toutes mes forces à améliorer autant que possible la position où nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace destiné à nos bêtes. Nous fîmes sortir et nous abandonnâmes dans la campagne celles qui, étant indigènes, pouvaient se suffire à elles-mêmes; afin que cette liberté ne nous les fit pas perdre, j'eus soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en allais, avec Fritz, les chercher dans les pâturages; souvent même elles revenaient seules à l'étable. Ces courses étaient extrêmement pénibles, et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne peuvent donner une idée. Nous en revenions mouillés jusqu'aux os et transis de froid. Ma femme nous fit à chacun un manteau à capuchon qui nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous pouvions rabattre à volonté, et nous les enduisîmes d'une couche épaisse de caoutchouc. Grâce à ces manteaux imperméables, nous pouvions sans crainte braver la pluie. Ainsi vêtus, nous avions vraisemblablement assez mauvaise mine; car aussitôt que nous les endossions la troupe partait d'un grand éclat de rire. Néanmoins chacun d'eux aurait voulu en avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les contenter.
La fumée nous incommodait au plus haut degré; elle était si épaisse, attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait renoncer à nous chauffer et même à allumer du feu pour les besoins de la cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous bornions, à de longs intervalles, à faire du manioc ou à rôtir quelques morceaux de viande salée.
Nos journées s'écoulaient au milieu de travaux qui étaient toujours les mêmes. Le soin des bestiaux occupait la matinée, puis nous faisions du manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amenée par l'obscurité croissante du ciel, augmentée encore par l'épaisseur du feuillage de l'arbre. La famille alors se réunissait autour d'une grosse bougie: la mère soignait le linge; j'écrivais mon journal, Ernest en recopiait les feuillets; Fritz et Jack enseignaient à lire et à écrire à Franz, ou bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqués dans leurs excursions. Enfin une prière de reconnaissance terminait dignement notre journée.
Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors nous nous hâtions de faire rôtir soit un poulet, soit un pingouin pris dans le ruisseau: tous les quatre à cinq jours nous faisions le beurre, qui était pour nous un vrai régal. Ces petits incidents, qui rompaient la monotonie de notre existence, étaient pour nous de véritables fêtes. Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la détermination que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions déjà tant d'animaux domestiques, que nous étions fort en peine.
Nous passions nos journées à la fenêtre, les yeux tournés vers l'horizon, attendant sans cesse une éclaircie. Ma femme elle-même, malgré sa prédilection pour Falken-Horst, commençait à s'impatienter et me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui nous abritât un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait être toujours, suivant elle, notre habitation d'été; mais la triste expérience que nous faisions nous prouvait la nécessité d'une maison d'hiver.
Nous étions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Crusoé, qui avait trouvé une grotte dans un rocher, et nous engagea à aller chercher parmi les rochers de la côte un abri solide où nous pussions trouver, comme lui, cave, salle à manger, etc., quand les pluies auraient cessé. Nous avions le temps de mûrir cette idée, car la mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.
Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure retraite. Si le battoir fut facile à installer, il n'en fut pas de même du peigne, qui me coûta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc percées d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous arrondis à la pointe et fixés par du plomb coulé sur les plaques, dont j'avais relevé les bords, me fournirent un outil peu facile à manier, il est vrai, mais cependant convenable à l'emploi que nous voulions en faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se rappelait ces heureuses années où, établie auprès de son feu, elle préparait son lin et tout ce qui lui était nécessaire.
CHAPITRE XXV
La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.
Je ne saurais exprimer avec quels transports, après nos longues semaines d'ennui, nous vîmes enfin les nuages disparaître, le soleil briller au milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort effrayés, cesser entièrement. Nous saluâmes le retour du printemps par des cris de joie, et nous sortîmes avec bonheur de notre retraite pour respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure rafraîchie qui parait la terre. La nature entière était rajeunie, et nous-mêmes avions déjà oublié toutes nos souffrances d'hiver.
Notre plantation était en pleine prospérité; les grains que nous avions semés commençaient à sortir de la terre en filets minces. La prairie était émaillée d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commencé leurs chants: c'était une résurrection complète de la nature.
Aussi nous célébrâmes le dimanche suivant avec une ferveur, une piété telle que nous n'en avions point encore eu dans l'île, et nous nous mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoyâmes notre château aérien des feuilles que le vent y avait amassées; il n'était nullement endommagé, et nous l'eûmes bientôt remis en état d'être habité.
Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je réussissais dans cette fonction, à laquelle j'étais tout à fait étranger, au delà même de mes espérances. Le plus difficile restait à faire. Pour arriver à la toile, il fallait un rouet et un dévidoir; les conseils de ma femme suppléèrent à mon manque d'habileté, et je parvins à construire ces indispensables instruments. Dès lors la mère ne se permit aucune distraction; ses nouvelles occupations absorbèrent tout son temps. Le petit Franz dévidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres fils vinssent à son aide; mais ils se montraient peu empressés de se livrer à cette besogne sédentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait volontiers à filer quand il prévoyait quelque occupation fatigante. Cet exemple eût été cependant bon à suivre, car nos habits étaient vraiment dans un état déplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses, aimaient beaucoup mieux errer en liberté.
Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigeâmes d'abord du côté de Zelt-Heim; car nous étions avides de connaître les ravages produits par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup plus souffert que Falken-Horst; la tente était renversée; la toile à voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait été tellement gâtée par la pluie, qu'il fallut nous en débarrasser. La pinasse, grâce à sa construction solide, avait résisté; il n'en fut pas de même du bateau de cuves: il était devenu hors de service. En examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais omis de porter à l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant, d'en voir deux entièrement avariés, et hors d'état de servir. En examinant la muraille des rochers, je désespérai de m'y creuser une habitation; ils paraissaient d'une telle dureté, que plusieurs semaines de travail auraient à peine suffi pour y pratiquer une cavité susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer à faire sauter des éclats de rochers; mais nous résolûmes du moins de faire quelque tentative, ne fût-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos poudres pendant la pluie.
Tandis que ma femme était occupée de son lin, je partis un matin, accompagné de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place où le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traçai avec du charbon l'enceinte de la cavité que je projetais, et nous nous mîmes à l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le roc était presque inattaquable au ciseau et à tous nos instruments: aussi nous ne fîmes presque rien la première journée. Mes petits ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le courage nous donnait des forces; mais elles étaient inutiles tant que nous eûmes à lutter avec la couche extérieure du roc, et ce ne fut qu'après deux jours de persévérance que nous sentîmes la pierre céder peu à peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontrée fit place à une sorte de limon solidifié, que la bêche pouvait facilement entamer. Encouragés par l'espoir du succès, nous continuâmes pendant quelques jours, et nous étions parvenus à sept pieds de profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonçait à coups de marteau une barre de fer, nous cria tout joyeux: «J'ai percé la montagne! venez voir, j'ai percé la montagne!»
Fritz courut aussitôt vers son frère, et vint me confirmer les paroles de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus à mon tour, et je trouvai qu'en effet la barre de fer avait dû pénétrer dans une cavité assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de mon attention; je saisis l'instrument qui était encore planté dans le roc; en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je fis un trou assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en effet une partie des décombres tombaient en dedans; mais au moment où je m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantité d'air méphitique, que j'en éprouvai des vertiges et fus oblige de me retirer promptement. «Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez trouver ici la mort.
--La mort! s'écria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.
--J'aime à te voir ce courage, mon petit ingénieur; il n'y a là ni lions ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en entrant tu ne pouvais plus respirer?
--Ne plus respirer? et pourquoi?
--Parce que l'air y est méphitique ou corrompu, et qu'il vous prend alors un vertige ou un tournoiement de tête tel, qu'on a peine à marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.
--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?
--Allumer un grand feu dans l'intérieur de cette grotte. Il s'éteindra d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer sans danger.»
Sans tarder, ils allèrent tous deux ramasser de l'herbe sèche; ils en firent des paquets, battirent le briquet, et les allumèrent, puis les jetèrent tout embrasés dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais annoncé, ils s'éteignirent, et nous donnèrent la preuve que l'air était corrompu au plus haut degré; le feu ne put pas même brûler à l'entrée; je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manière plus efficace. Je me souvins a propos que dans le temps nous avions apporté du vaisseau une caisse qui avait appartenu à l'artificier, que nous l'avions serrée dans la tente, et qu'elle devait être pleine de grenades et de roquettes d'artifice, embarquées pour faire des signaux. J'allai y chercher quelques pièces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lançai des grenades qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le haut de la caverne, d'où elles volaient elles-mêmes en éclats, et en détachaient des morceaux énormes. Un torrent d'air méphitique sortait par l'ouverture. Nous lançâmes alors des roquettes, qui semblaient traverser la grotte comme des dragons de feu, en découvrant son immense étendue. Nous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants qui brillèrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant qu'une obscurité profonde. Une fusée entre autres, chargée d'étoiles, nous donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée. Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits génies ailés ayant chacun une petite lampe allumée, et qui dansaient de tous côtés avec des mouvements variés. Tout étincelait dans la caverne, qui nous offrit pendant une minute une scène vraiment magique; mais ces génies s'inclinèrent l'un après l'autre, et tombèrent sans bruit.
Après ce feu d'artifice, nous vîmes une botte d'herbe allumée se consumer paisiblement, et nous dûmes espérer que, du moins par rapport à l'air, nous n'avions plus rien à craindre; mais il était à appréhender que, dans l'obscurité, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou dans quelque abîme. Aussi j'envoyai Jack, monté sur le buffle, à Falken-Horst, pour communiquer notre découverte à sa mère et à ses deux frères, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intérieur de la grotte.
Réjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprès parce que j'avais pensé que les peintures dont son imagination colorerait le récit de ce qu'il avait vu séduiraient ma femme et hâteraient son arrivée, Jack s'élança sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau, et partit avec une telle rapidité, qu'il me fit dresser les cheveux sur la tête.
Je m'occupai avec Fritz, à agrandir l'entrée de la grotte et à la déblayer, afin que sa mère et ses frères pussent y entrer facilement. Après deux à trois heures de travail, nous la vîmes arriver sur le chariot, attelé de l'âne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack, grimpé sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing fermé comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'âne et la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant près de moi, il sauta à bas de son buffle, et courut aider sa mère à descendre.
J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main. Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les jambes.
Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois, faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans un palais de fées, ou dans le choeur d'une vieille église gothique lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons du jour colorés par les vitraux.