Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 13
--Sans doute, lui répondis-je, ces pays ont bien quelque droit à être appelés fortunés; mais les chaleurs qui les brûlent et les dessèchent ne rendent que trop nécessaires les fruits acides qui les enrichissent. Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brûlantes d'où l'on tira les fruits, tous cultivés avec succès, apportés en Europe, en Espagne, en France, en Italie. C'est à Malte surtout que le climat leur a été favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule, suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les planta sur le mont Olympe, d'où elles se répandirent dans toute la Grèce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots d'Arménie. Les prunes sont dues à la Syrie, et viennent directement de Damas. Ce sont les croisés qui en ont apporté en Europe les principales espèces, quoique quelques-unes puissent bien être européennes. La poire est un fruit de la Grèce; le mûrier est dû à l'Asie, et le cognassier passe pour venir de l'île de Crète. C'est l'arbre sur lequel le poirier se greffe avec le plus de succès.»
Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application immédiate. À midi notre travail fut terminé; nous revînmes à Falken-Horst avec un appétit prodigieux; notre bonne ménagère l'avait prévu, et nous trouvâmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagné du chou du palmier, qui fut trouvé délicieux. Ernest, qui nous l'avait procuré, fut bien remercié.
Après le repas, nous allâmes rendre visite au buffle; il commençait à s'habituer à son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours précédents à notre approche, il étendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque parcelle de cette friandise. J'espérai alors qu'à l'aide de bons traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous seraient bien utiles.
Après cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais formé depuis longtemps, mais dont l'exécution présentait de grandes difficultés: c'était de substituer un escalier solide à l'échelle de corde, qui l'avait toujours fort effrayée. Nous ne montions dans notre chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer à résider tout à fait dans le château aérien; nous avions besoin alors de descendre fréquemment, et l'échelle de corde pouvait donner lieu à des accidents déplorables; car mes étourdis la franchissaient avec l'agilité d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.
L'élévation de l'appartement ne permettait guère de songer à placer cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des poutres trop hautes, et par conséquent trop pesantes pour être facilement remuées. Je savais que le figuier était creux, et la malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait un essaim d'abeilles. Je résolus cependant de sonder sa cavité et de m'assurer de son étendue. Mes fils prirent aussitôt chacun une hache, et, s'élevant le long de la voûte de racines, ils se mirent à frapper sur divers points en même temps, pour juger au son jusqu'où allait la cavité; mais le bruit donna l'éveil à l'essaim, et Jack, qui s'était, grâce à ses habitudes d'étourdi, posé précisément en face de l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement criblées de piqûres. Je me hâtai de frotter ses plaies avec de la terre délayée dans l'eau, et ce remède fit cesser la douleur. Fritz ne fut guère plus heureux. Ernest seul dut à sa nonchalance habituelle d'en être préservé: il arriva le dernier, et s'enfuit aussitôt qu'il aperçut le danger. Cet événement imprévu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai immédiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui construisant une ruche. La voûte fut faite avec une grande calebasse; je la couvris d'un toit de paille pour la mettre à l'abri, et je la scellai de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne réservant qu'une petite ouverture destinée à servir d'entrée. Je me trouvai seul pour accomplir tous ces préparatifs: les piqûres qu'ils avaient reçues avaient mis mes fils à peu près hors de combat. Mais en attendant que les grandes douleurs fussent passées, je préparai du tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposés à m'aider, je commençai à boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourrée et allumée. Je me mis ensuite à fumer. Au commencement on entendit un bruit épouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu à peu il se calma, et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il parût une seule abeille. Alors, aidé de Fritz, nous commençâmes, avec un ciseau et une hache, à détacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau carré d'environ trois pieds. Avant de le détacher entièrement, je recommençai ma fumigation; puis enfin je me hasardai à examiner l'intérieur de l'arbre. Nous fûmes saisis d'admiration à l'aspect de ces travaux immenses: il y avait une telle quantité de miel et de cire, que je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout l'intérieur de l'arbre était plein de rayons; je les détachai avec précaution, et les déposai à mesure dans des calebasses que m'apportaient mes enfants. Les rayons supérieurs, où les abeilles s'étaient rassemblées en pelotons, furent placés dans la nouvelle ruche.
Je remplis un tonnelet de miel, après en avoir réservé quelques rayons pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de planches, afin que les abeilles, attirées par l'odeur, ne vinssent pas le visiter. Je proposai aussi, afin de les écarter de leur ancienne demeure, d'allumer dans l'intérieur de l'arbre quelques poignées de tabac.
Mon idée eut un plein succès. Dès qu'elles furent en état de voler, et qu'elles voulurent se rendre à l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite, et avant le soir elles s'accoutumèrent à leur nouvelle résidence. Comme la journée s'était avancée dans ces diverses occupations, nous remîmes au lendemain les travaux préparatoires de l'escalier. Je proposai à tout le monde de veiller cette nuit-là pour préparer notre provision de miel. Nous allâmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous fatiguer, et nous fûmes réveillés à l'entrée de la nuit. Nous nous mîmes promptement à l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vidé dans un chaudron; à l'exception de quelques rayons, le reste, mêlé à un peu d'eau, fut mis sur un feu doux et réduit en une masse liquide que nous passâmes à travers un sac en la pressant, et que nous versâmes de nouveau dans la tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'était séparée et élevée au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous restait le miel le plus appétissant qu'on pût voir. La tonne fut soigneusement refermée et mise au frais dans une fosse, que nous nous promîmes bien d'aller souvent visiter.
CHAPITRE XXIII
L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de bambous.
Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à servir de pivot à la construction.
À vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aidée de la patience et de la persévérance, triomphe de bien des obstacles, et je n'étais pas fâché de trouver des occasions de développer dans mes fils ces conditions essentielles du succès. J'aimais à les voir grandir et se fortifier dans une activité continuelle, qui les empêchait de regretter l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laissées.
Nous commençâmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte exactement de la grandeur de celle que nous avions enlevée de la cabine du capitaine. Nous nettoyâmes ensuite l'intérieur. L'ouverture pratiquée pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y suppléai par deux autres fenêtres, que je plaçai à des distances à peu près égales; j'adaptai à chacune de ces ouvertures les trois fenêtres que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs châssis. Nous fîmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager l'écorce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous plantâmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle je fis des rainures correspondantes à celles de l'arbre. Nous y plaçâmes les marches successivement. Arrivés à l'extrémité de la poutre, nous la surmontâmes d'une autre, qui fut fixée avec de larges boulons en fer et des câbles bien solides, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que nous eûmes atteint notre chambre à coucher. Là nous ouvrîmes une autre porte, et mon but fut rempli.
Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidité que je viens de décrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent infructueuses; mais nous étions animés par ces deux grands éléments de succès, patience et courage; nous eûmes le temps de les exercer l'un et l'autre. Ce ne fut qu'après trois semaines d'un travail opiniâtre et souvent sans résultat que nous parvînmes à faire un escalier praticable, où l'espace intermédiaire entre les marches fut garni de planches posées de hauteur au-devant de chaque degré; et, pour servir de rampe, j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer notre oeuvre. Nous étions tous parfaitement satisfaits de nos faibles talents: faibles est le mot, car notre travail était loin d'être parfait; mais, tel qu'il était, l'escalier suffisait à nos besoins, et c'est ce que nous demandions.
Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacrées à notre construction. Nous avions entrepris et terminé plusieurs autres travaux de moindre importance; et des événements étaient venus rompre la monotonie de notre vie habituelle.
Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer à les élever tous. Deux seulement, un mâle et une femelle, furent conservés, et les quatre autres jetés à la mer. On les remplaça auprès de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans difficulté à cette substitution.
L'éducation du jeune buffle avait été une de nos principales distractions. Je voulais le dresser à porter des fardeaux et un cavalier, comme il était déjà habitué à traîner; je lui avais passé dans le nez, à la manière cafre, un bâton avec lequel je le gouvernais comme avec un mors. Néanmoins ce ne fut pas sans difficulté qu'il se prêta à cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu à peu je l'accoutumai à recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz, puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta complètement. Ce fut encore là un des triomphes de la patience sur des difficultés qui pouvaient au premier abord paraître insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en domptant le buffle, des leçons d'équitation qui valaient celles du manége. Ils pouvaient sans crainte aborder désormais le cheval le plus rétif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait été le buffle.
Fritz n'avait pas négligé son aigle, qui faisait de sensibles progrès et qui s'entendait déjà très-bien à fondre sur les oiseaux morts que son maître plaçait à sa portée. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner au vol libre; il avait peur que son caractère sauvage ne l'emportât et ne le privât à jamais de sa jolie conquête. L'indolent Ernest lui-même avait entrepris l'éducation du singe. Knips était vif et intelligent; mais il apportait aux leçons la plus mauvaise volonté qu'on puisse imaginer. Il était tout à fait plaisant de voir ce grave professeur obligé de gambader presque autant que son élève pour s'en faire obéir; enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips à porter sur le dos une petite hotte dans laquelle il le forçait à déposer et à porter diverses provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux à l'aide de Jack, était assujettie sur le dos du singe par deux courroies qui lui prenaient les bras, et une troisième qui venait se rattacher à sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se roula, désespéré et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips, qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur à la vue de la hotte, s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ôter. Jack avait moins de succès, et quoiqu'il eût donné à son chacal le nom de _Joeger_ (chasseur) comme pour l'encourager à le mériter, la bête féroce ne chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait quelque chose à son maître, ce n'était guère que la peau de l'animal qu'elle venait de dévorer. J'exhortai cependant Jack à ne pas se décourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu susceptible.
Pendant ce temps-là j'avais perfectionné la fabrication des bougies, et j'étais parvenu, en les roulant entre deux planches, à leur donner la rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient plus que par une couleur verdâtre. Les mèches me causèrent de notables embarras; le fil de caratas, dont je m'étais servi d'abord, répondait mal à mon désir, car il se charbonnait en brûlant. Je le remplaçai heureusement par la moelle d'une espèce de sureau; ce qui ne m'empêcha pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand l'épaisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas, puis, après avoir bien secoué les bottes, je les mis sur-le-champ à mes pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes fils en furent jaloux, et ils me supplièrent de faire pour eux ce que je venais d'exécuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long travail, je voulais m'assurer de la solidité de celui que je venais de terminer. En attendant, je façonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins à faire qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait à peine se montrer. Je l'en délivrai en lui permettant, à sa grande satisfaction, de ne plus porter ce déplorable essai de mocassins.
J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue qui élevait l'eau sur un point du ruisseau, nous pûmes donner à notre courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprès de notre demeure, où elle était reçue dans la vaste écaille de tortue que Fritz avait destinée à cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvénient que celui d'être exposée au soleil, de sorte que l'eau, si elle était claire et pure, était en même temps chaude quand elle arrivait jusqu'à nous. Je résolus de remédier à ce petit désagrément en remplaçant plus tard ces canaux découverts par de gros conduits de bambous enfouis dans la terre. En attendant l'exécution, nous nous réjouîmes de cette nouvelle acquisition, et nous remerciâmes tous Fritz, qui en avait eu l'idée première.
CHAPITRE XXIV
L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.
Un matin que nous étions occupés à mettre la dernière main à notre escalier, nous fûmes tout à coup surpris par des hurlements aigus et prolongés qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues dressèrent soudain les oreilles et semblaient se préparer au combat. Je fus effrayé, et j'ordonnai aussitôt à mes enfants de regagner le sommet de l'arbre. Nos armes furent chargées et disposées, et nous nous tenions en garde, jetant nos regards de tous côtés; mais le bruit ayant cessé quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis à la hâte bien armé, je rassemblai notre bétail épars, revêtis mes chiens de leurs colliers à pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arrivée de l'ennemi.
JACK. «C'est le hurlement du lion. Je serais charmé de me trouver en face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi généreux que brave.
MOI. Généreux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des lions assurément, leurs rugissements sont plus prolongés et moins aigus que ceux-ci.
FRITZ. Ce sont peut-être des chacals qui viennent nous demander vengeance de la mort de leurs frères.
ERNEST. Je crois plutôt que ce sont des hyènes, dont le hurlement doit être aussi affreux que la mine.
FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui viennent manger leurs prisonniers.
MOI. Quoi que ce puisse être, faisons bonne contenance, et prenons garde de laisser abattre notre courage par des craintes prématurées.»
Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre à rire et à jeter tout d'un coup son fusil de côté: il avait reconnu le terrible ennemi qui nous menaçait.
«C'est notre âne, s'écria-t-il, qui revient à nous, et qui entonne simplement son hymne de retour.»
En effet, c'était bien nôtre fugitif; nous l'aperçûmes à travers le feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arrêtant de temps en temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un animal d'une race à peu près semblable à la sienne. Ses formes étaient plus gracieuses; il joignait à la force l'élégance du cheval. Je reconnus aussitôt l'onagre.
Cette découverte me remplit de joie, et balança très-heureusement la mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqué de ressentir contre notre baudet pour la panique qu'il nous avait inspirée. Je recommandai à mes fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre maîtres du nouveau venu.
Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser l'onagre. Cette difficulté me tentait; et je voulais faire l'épreuve d'un moyen qui me vint à l'esprit. Je pris une corde, à l'extrémité de laquelle je fis un noeud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et je joignis par une ficelle les deux parties, mais à un bout seulement, de manière à obtenir une sorte de pinces fortes et résistantes. Fritz, qui suivait attentivement tous mes préparatifs, les trouvait beaucoup trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son _lazo_ contre l'onagre. Je le lui défendis. J'avais peur, s'il venait à manquer son coup, que le bel animal ne nous échappât; car je connaissais sa prodigieuse agilité.
Quand nos préparatifs furent achevés, je chargeai Fritz, comme plus leste et plus adroit que je n'étais moi-même, d'aller passer au cou de l'onagre le noeud coulant que j'avais disposé, tandis que j'attachai à une racine l'autre extrémité de la corde. Je me cachai ensuite derrière un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.
Il se présenta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait. Cette vue parut l'effrayer: c'était sans doute la première figure d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se remit paisiblement à paître. Son compagnon fut moins impassible; il s'approcha, alléché par une poignée de grains mêlés de sel que mon fils lui tendait.
L'onagre lui-même, attiré par la curiosité, s'avança la tête haute et en soufflant. À peine était-il à portée, que Fritz lui jeta adroitement le noeud coulant par-dessus la tête. Le pauvre animal recula aussitôt; mais il était prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le noeud. L'étreinte fut même si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le point d'être étranglé. Je me hâtai d'accourir et de desserrer le noeud; je jetai autour de son cou le licol de l'âne; en faisant usage de la pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins fortement serré. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous permit de l'approcher sans danger. Nous reconnûmes alors que c'était une femelle.
Mes fils, dont l'imagination allait vite, se réjouissaient déjà de monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de le faire caracoler il fallait songer à le dompter. Nous commençâmes aussitôt cette éducation, qui présenta des difficultés inouïes. Il fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre marque de soumission. Recouvrait-il sa liberté, il redevenait soudain ce qu'il était auparavant, farouche et indomptable. Je le fis jeûner, je le chargeai de lourds fardeaux; tout était inutile, et plusieurs fois je désespérai de l'entreprise; néanmoins je continuai avec une ténacité et une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimulé par le besoin de réussir, qui m'avait sans cesse guidé depuis que nous étions sur cette terre déserte, j'espérais toujours que la fatigue l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau faire: il était doux et tranquille dans son écurie, se laissait approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur dès qu'on essayait de le monter.
Enfin, tous les moyens que j'avais imaginés ayant été inutiles, je me rappelai la manière dont les maquignons parviennent à rendre dociles les chevaux trop rétifs; et, tout cruel qu'était le procédé, je résolus d'y recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, à toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arrêta aussitôt, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'élança sur son dos; après quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillité, et trotta comme mon fils le voulut.
Je le cédai à Fritz. J'étais fier de voir mon fils voler comme l'éclair, dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de devant avec une corde assez lâche qui devait modérer sa vitesse; je lui adaptai aussi à la mâchoire un caveçon, et, au moyen d'une baguette dont on lui frappait l'oreille, nous parvenions à le diriger comme avec un mors. Nous commençâmes dès ce moment à le compter au nombre de nos animaux domestiques, et à lui donner un nom; nous l'appelâmes _Leichtfuss_, c'est-à-dire Pied-Léger, et certainement jamais animal n'avait mieux mérité son nom; c'était un nouveau sujet ajouté à l'éducation de mes fils. Je ne désespérais pas encore de revoir l'Europe, et je me flattais que cette éducation, qui développait leurs forces physiques et leurs grâces extérieures sans nuire à leur instruction morale, les mettrait un jour en état de briller dans la société.
Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas duré moins de trois semaines, la basse-cour s'était accrue; nos poules avaient couvé une quarantaine de poussins. La bonne ménagère avait un soin minutieux de ce petit peuple. Elle en était plus fière et plus heureuse que nous ne l'étions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grâce auprès d'elle, parce qu'il traînait les provisions; les autres, elle les proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le chacal, n'étaient pour elle que des bouches inutiles, des animaux à nourrir, sans profit à en tirer. Les poulets, au contraire, étaient d'une utilité que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi avec cette attention que les femmes possèdent seules. J'admirai avec quelle religieuse ardeur une bonne mère s'arrête à tout ce qui lui retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se plaindre du surcroît de besogne que lui donnaient ces quarante à cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.