Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Chapter 11
Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.
Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu, trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose autant que l'inaction!
Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté, ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant, et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.
La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes, comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre. Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment pour regagner la côte.
Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour, commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.
Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.
Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de manioc.
Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.
CHAPITRE XX
Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de l'âne.--Les buffles.
En parcourant l'avenue qui conduisait à Falken-Horst, nous trouvâmes nos jeunes arbres courbés par le vent, et je résolus aussitôt de protéger leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de trouver de l'autre côté du promontoire de l'Espoir-Trompé. À ce mot, tout le monde voulut être de l'expédition. Les récits que nous avions faits des richesses de cette contrée, encore inconnue à plusieurs de mes fils, avaient vivement piqué la curiosité générale. Ma femme et ses jeunes fils inventèrent cent prétextes pour ne pas me laisser partir seul avec Fritz: nos poules étaient près de couver, il était urgent d'aller chercher des oeufs de poule de bruyère; les baies de cire manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait manger des goyaves, et Franz sucer des cannes à sucre: en un mot, chacun avait une raison valable pour être admis à faire partie de l'excursion du lendemain. Je consentis donc à ce que le voyage se fit en famille. Nous partîmes par une belle matinée: l'âne et la vache furent attelés à la charrette; nous primes une toile a voile destinée à nous servir de tente, car je prévoyais que l'absence serait inévitablement de plusieurs jours. La caravane organisée se mit en marche: nous parvînmes à la grande colonie d'oiseaux, et nous nous arrêtâmes pour laisser reposer nos animaux. Nous reconnûmes la grande république de volatiles, auxquels je pus enfin donner un nom certain: c'était une réunion de _loxia socia_. Tout autour du grand nid s'élevait une grande quantité d'arbres à cire tout chargés de leurs baies brillantes. Nous remarquâmes que les oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en goûter; mais ils les trouvèrent très-fades et très-mauvaises. Nous nous contentâmes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'étions qu'à peu de distance de l'endroit où Fritz avait abattu le coq de bruyère; mais nous résolûmes de mettre la recherche des oeufs à notre retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre voyage. Nous reconnûmes les arbres à caoutchouc, et j'eus soin de pratiquer dans l'écorce plusieurs incisions profondes, au-dessous desquelles nous plaçâmes des coquilles de coco destinées à recevoir la gomme qui en découlait.
Nous parvînmes ensuite au bois de palmiers, et, après avoir tourné le cap de l'Espoir-Trompé, nous dirigeâmes si heureusement notre marche entre les cannes à sucre et les bambous, que nous nous trouvâmes en pleine campagne, dans la contrée la plus fertile et la plus délicieuse que nous eussions encore rencontrée sur cette terre.
Nous avions à notre gauche les cannes à sucre, à notre droite les bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant nous la baie de l'Espoir-Trompé, puis l'Océan et son immensité.
L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la résolution de faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balançâmes même quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette résidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst avait déjà tout l'attrait d'une propriété que nous avions créée et dont nous connaissions les environs.
Notre demeure sur l'arbre était à l'abri de tout danger, et, de plus, elle était voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et d'embellir. Ces considérations l'emportèrent, et il fut résolu que ce lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous déliâmes nos bêtes, et nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. Nous nous restaurâmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec nous, et chacun se sépara, les uns pour aller aux cannes à sucre, les autres pour cueillir des bambous, première cause de notre excursion. Le travail aiguisa sensiblement l'appétit de mes jeunes gens, et nous ne tardâmes pas à les voir revenir fort disposés à faire honneur une seconde fois aux provisions; mais ma femme n'était pas de cet avis. Il y avait bien à quelques pas de nous de hauts palmiers chargés de noix de coco: mais comment parvenir à ces liges élevées de soixante à quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se décidèrent enfin à grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus à une certaine hauteur et abandonnés à eux-mêmes, ils sentirent bientôt leurs bras se fatiguer, et comme les troncs étaient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser, ils furent obligés de se laisser couler à terre. Ce petit échec les avait rendus honteux. Je vins à leur secours, et je tâchai de suppléer par l'expérience à la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les attachèrent aux jambes, et je leur enseignai en même temps à s'aider d'une corde à noeud coulant, comme font les nègres de l'Amérique. Le moyen réussit beaucoup mieux que je ne l'avais espéré, et mes petits grimpeurs arrivèrent au sommet des palmiers, où, se servant de la hachette dont ils étaient munis, ils nous firent tomber une grêle de belles noix.
Fritz et Jack étaient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils s'approchaient du paresseux Ernest, et lui présentaient une noix ouverte en lui disant: «Seigneur, daignez vous rafraîchir après les longues fatigues que vous avez souffertes.» Mais le patient Ernest ne semblait pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix de coco, paraissait méditer profondément, quand tout à coup il se lève, prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco de manière à en faire une coupe qu'il pourrait suspendre à sa boutonnière. Cette demande nous étonna tous; mais ce fut bien pis encore quand notre petit bonhomme, s'adressant à moi d'un air plein de gravité, me dit:
«Je veux bien faire violence à mes molles habitudes et donner des gages de dévouement et de piété filiale. Je vais monter à mon tour sur un de ces arbres: heureux si je puis par là me concilier la bienveillance de mon père et égaler les exploits de mes frères!
--Bravo!» lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts palmiers. Je lui offris le même secours qu'à ses frères; mais il n'accepta que la peau de requin. Je fus étonné de son agilité et de sa vigueur; mais ses frères le regardaient avec un air railleur que je ne compris que plus tard; ils avaient remarqué que le palmier choisi par Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il fût en haut pour le lui apprendre.
Ernest n'en continuait pas moins à grimper; il parvint enfin à l'extrémité de l'arbre, et là, tirant sa hache, il se mit à couper et à tailler tout autour de lui.
Nous vîmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et tendres étroitement serrées les unes contre les autres: c'était le chou du palmier.
L'esprit méditatif d'Ernest lui avait rappelé ce qu'il avait lu dans l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espèces de palmiers: l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet un bouquet de feuilles, qu'on a appelé chou, et dont les Indiens sont très-friands. Mais ses frères, qui n'étaient pas aussi forts que lui en histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries la découverte du savant. La mère elle-même n'y crut pas, et elle reprocha à son fils ce qu'elle considérait comme une boutade d'enfant contrarié.
«Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre innocent. À présent que tu l'as découronné, il périra inévitablement.
--Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et étudie. C'est ainsi qu'il a découvert successivement les présents les plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.
«Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui tend à se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en réunissant en un faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n'est qu'en confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés, que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre solitude. Qu'Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui la pensée, à vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union fait la force.»
Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de son palmier. «Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as si bien coupé?
--Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.»
Des grands éclats de rire et des marques d'incrédulité saluèrent cette nouvelle prétention d'Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur rosé et d'un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m'en présenta d'abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C'était le vin du palmier, qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en boit modérément.
Le petit Franz, émerveillé de tant de prodiges, me demandait naïvement si nous n'étions pas dans une forêt enchantée, ajoutant qu'il serait bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.
La mère le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre que rien n'était plus faux que des contes; elle ne put guère y réussir.
Cependant, le jour avançant vers son déclin, nous songeâmes à établir notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apportée de Falken-Horst fut étendue sur des piquets et recouverte de mousse et de branchages; mais, tandis que nous étions occupés à ce travail, notre âne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout à coup le galop en poussant des braiements aigus, lançant des ruades à droite et à gauche, et disparut complètement.
Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous échappa, et qu'après de longues et infructueuses recherches nous fûmes obligés de revenir sans lui. Cette fuite soudaine m'inquiétait, d'abord parce que l'âne nous était indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche de quelque bête féroce qui avait pu effrayer le grison.
Nous allumâmes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions peu de bois, nous y élevâmes en outre des flambeaux de cannes à sucre destinés à nous éclairer, et dont la vive lumière devait nous protéger.
Nous nous retirâmes ensuite sous la tente, qui nous défendit très-bien contre la fraîcheur de la nuit. Nos armes chargées étaient à côté de nous.
Nous nous étendîmes sur un lit de mousse, et, comme nous étions tous fatigués, le sommeil ne tarda pas à s'emparer de nous. Je veillai seul jusqu'à ce que les bûchers fussent consumés. J'allumai alors les flambeaux de cannes à sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.
Le matin, réveillés sans qu'aucun accident eût troublé notre nuit, nous remerciâmes Dieu de la protection qu'il nous avait accordée, et nous déjeunâmes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pensé que nos feux de la nuit ramèneraient le baudet; mais je m'étais trompé. Désireux de le trouver, j'arrêtai le plan d'une battue, et à cet effet je résolus de franchir, s'il était nécessaire, les épais roseaux qui s'étendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le désert, au milieu des tigres et des lions dont il avait peut-être fait la rencontre; par cela seul, disait-il, il est tout à fait indigne de nos regrets. Je fis revenir l'étourdi de cette première opinion, et je lui annonçai que je l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je méditais. Les deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest restèrent pour veiller sur leur mère et sur nos provisions. Jack ne pouvait maîtriser sa joie. Nous partîmes armés jusqu'aux dents, et, après avoir marché une heure dans le bois de bambous, nous découvrîmes sur le sable les traces de notre âne. Nous suivîmes cette indication précieuse, et bientôt nous parvînmes à un ruisseau si rapide, que nous descendîmes un peu son cours pour trouver à le passer sans danger. De l'autre côté, nous remarquâmes l'empreinte des pieds de l'âne; mais il s'y en mêlait d'autres que nous jugeâmes être d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent complètement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les firent perdre tout à fait.
Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine immense qui se déroulait devant nous; elle offrait de tous côtés le même calme, la même solitude; à peine rencontrions-nous quelques oiseaux. À notre droite s'élevait majestueusement la chaîne de rochers qui partageait l'île: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les autres se dessinaient en formes variées. À notre gauche se prolongeait une suite de collines tapissées d'une herbe haute, et du plus beau vert; une rivière traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent. Désespérant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand nous découvrîmes dans le lointain une troupe de quadrupèdes tantôt réunis, tantôt épars; ils semblaient être de la taille des chevaux. Je fis la réflexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux, et nous nous dirigeâmes de leur côté; plus nous nous approchions, plus la terre devenait humide; nous étions dans un marais où nous enfoncions à chaque pas. Nous sortîmes donc avec peine de la forêt de roseaux qui couvrait ce marais; j'aperçus avec effroi que nous avions devant nous, à la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la férocité de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson à la pensée de nous trouver face à face avec ces terribles adversaires. Je jetai un regard de pitié et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent de larmes. Néanmoins nous étions trop avancés pour reculer: il était trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'étonnement que de colère; car nous étions probablement les premiers hommes qu'ils eussent rencontrés. Ceux qui étaient couchés se relevaient lentement, les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilité de nous échapper; mais ma première frayeur paralysait mes jambes: heureusement nos chiens, qui s'étaient tenus quelque temps en arrière, sortirent des roseaux; s'ils eussent été avec nous quand nous découvrîmes les buffles, ceux-ci se seraient jetés sur eux et sur nous en même temps, et ils nous auraient écrasés en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles dès qu'ils les avaient aperçus.
Le combat était engagé, et le troupeau tout entier poussait d'horribles mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la faisaient voler à coups de cornes; c'étaient, en un mot, les préludes d'un affreux combat, ou nous devions inévitablement succomber. Turc et Bill, suivant leur manière habituelle d'attaquer, se jetèrent sur un jeune buffle qui se trouvait séparé des autres: ils le saisirent fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de quelques pas, et préparer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts inouïs pour se débarrasser de ses ennemis. Sa mère vint à son aide, et de ses cornes longues et pointues elle se préparait à éventrer l'un de nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal à Jack, qui faisait à mes côtés une admirable contenance; et deux coups de feu partis à la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. À notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent à fuir avec une extrême rapidité. En un instant la plaine fut libre, et les échos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos dogues n'avaient pas lâché prise; la mère seule de l'animal captif, renversée par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait sous ses coups de pied redoublés; et, toute blessée qu'elle était, la rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je m'approchai, et un coup de pistolet tiré entre les deux cornes acheva de la tuer. Nous commençâmes alors à respirer librement. Nous avions vu la mort de près: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait montré, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait bravement fait le coup de feu à mes côtés. Mais nous n'avions pas le temps de nous livrer à de longues conversations, car nos deux dogues luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lassés à la fin, ils ne vinssent à quitter leur proie. Je désirais beaucoup les aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La détonation semblait avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa mère; mais je voulais le prendre, vivant, espérant que sa force, dès qu'il serait dompté, suppléerait à celle de notre âne, que nous n'étions pas tentés d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lançait et les efforts qu'il faisait pour se débarrasser des chiens le rendaient inabordable. Tandis que je réfléchissais, Jack eut la bonne idée de tirer de sa poche son _lazo_; il s'en servit si adroitement, qu'il entortilla les jambes de derrière de l'animal et le renversa aussitôt. J'approchai alors, j'écartai les chiens, et avec une corde solide je liai les jambes de derrière; muni du _lazo_, j'en fis autant pour les jambes de devant.
«Victoire! s'écria alors mon intrépide compagnon; ce bel animal remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons à la charrette, où il figurera très-bien a côté de notre vache. Oh! que je vais être heureux de le ramener avec nous! comme ma mère et mes frères vont être étonnés!
--Patience! patience! le buffle n'est pas encore à la charrette! il est là étendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.