Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée

Chapter 10

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«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance; remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de salut.»

La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres, répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.

Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:

«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont vos projets, s'il vous plaît?

JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse, à la mode des sauvages.

MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine, des vases et de l'eau.»

Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.

Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un sanglier! un sanglier! Vite! vite!»

Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers l'endroit qu'Ernest nous indiquait.

Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert que les naturalistes nomment iguane.

Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité deviendrait peut-être à craindre.

«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je fis un noeud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je lui jetai par précaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance, et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.

Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes, pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre château aérien.

CHAPITRE XVIII

Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.

On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers, et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.

Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.

Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer, un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper notre oreille.

La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»

Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable, je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.

«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.

--C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons à nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une nouvelle espèce de volatiles.»

Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.

Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas encore visitée.

Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les atteindre, et cette circonstance seule le retint.

Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous découvrîmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible; car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.

Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux, qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de résister à des courants violents, et font même déborder des rivières pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.

Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique, hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre chère patrie.

Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air. Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique. Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la gomme élastique!

--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis vrai!»

Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.

«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.

--Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la manière d'employer le caoutchouc.

«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure. C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte épaisse et solide.»

Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes; mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai. L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les faire griller à son tour.

Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient avec une inquiétude motivée par notre longue absence.

Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.

Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole, fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une quantité de glands doux dont il se régala.

Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une attention spéciale celles que nous rapportions.

Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre, tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous était nécessaire.

CHAPITRE XIX

Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.

Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage. J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre; mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots. Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une grande utilité.

Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre, dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un petit tombereau, que l'âne traînait.

Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant. L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.