Le Robinson des Alpes

Part 6

Chapter 63,860 wordsPublic domain

Le jeune homme se leva. L’enfoncement dans lequel Petiote l’avait traîné avait près de quatre mètres de profondeur sur deux et demi de largeur et presque autant de hauteur. C’était une espèce de grotte naturelle comme on en trouve dans les régions alpestres; cet abri provisoire était plus que suffisant. Cette grotte, assez éloignée du sentier, avait ouverture du côté de la montagne et avait ainsi été préservée des torrents d’eau emportés par l’orage.

--Petiote m’a trouvé, ma foi, une charmante chambre à coucher.--Il prit ses bagages et les transporta au fond de l’excavation; puis il se mit à la recherche de combustible; il n’eut pas à aller loin; les branches sèches et les pommes de pin étaient presque sous sa main, entassées dans les feuilles mortes, le long du rocher, contre lequel les avait poussées la tempête. Quand le feu pétilla, certains tiraillements d’estomac l’avertirent que depuis le matin il n’avait rien mangé.

--Hé! j’ai grand appétit, murmura-t-il joyeusement. Si je soupais. Il s’arrêta et secoua la tête. Souper? C’est bientôt dit, reprit-il après un instant; mais avec quoi? Croyant arriver de bonne heure à la ferme, je ne me suis nullement préoccupé de me munir de provisions de bouche. Oh! oh! j’ai commis là une grande imprudence, et j’ai grand’peur d’être condamné à un jeûne forcé, ce qui ne laisserait pas d’être très désagréable, car j’ai un bel appétit. A cette perspective peu réjouissante, les sourcils du jeune homme se froncèrent; sa mine s’allongea et il devint subitement pensif.--Bah! reprit-il, après un instant, j’ai tort de m’inquiéter ainsi; il est impossible que Pierre Morin ou Jérôme, ces deux hommes prudents par excellence, n’aient point eu la précaution de glisser quelques victuailles dans cette bienheureuse gibecière si lourde et si rebondie. C’est le moment ou jamais de s’assurer de ce qu’elle recèle dans ses mystérieuses profondeurs. Voyons donc: mais avant tout, procurons-nous de la lumière.»

Moitié riant, moitié boudant, Marcel se leva, sortit de la grotte, alla couper au plus prochain sapin une forte branche qu’il sépara en deux et qu’en entrant il alluma à son feu. Il ficha ensuite dans le sol sableux de sa grotte cette torche improvisée et il saisit sa valise.

Il détacha d’une main fébrile, les unes après les autres, les boucles qui la fermaient, et il plongea sans regarder ses doigts dans l’intérieur. Il poussa presque aussitôt un cri de joie. Du premier coup ses doigts palpèrent un jambon respectable; puis un pâté, deux boîtes de conserves, un poulet froid, puis une de ces grosses bouteilles au ventre arrondi qu’on nomme des Marie-Jeanne, soigneusement entourée de foin et qui devait être pleine de vin. En même temps il retira un pain et une boîte en chagrin qui s’ouvrit en roulant sur le sol. Cette boîte renfermait un couvert d’argent, cuiller et fourchette, une timbale et un couteau de table. Sur un morceau de papier retenu entre les dents de la fourchette étaient écrits ces quelques mots: Pierre Morin à son ami Marcel Sauvage. Souvenir affectueux. Cher et excellent Pierre! murmura Marcel avec attendrissement. Grâce à lui me voilà avec le nécessaire et même le superflu! Il détacha le papier, le plia en quatre et le serra précieusement dans son portefeuille.

Après s’être coupé un gros morceau de pain dont il donna fraternellement la moitié à Petiote, il attaqua résolûment le poulet. Le maître et le chien avaient un appétit de voyageurs. Tous deux mangeaient à belles dents, et l’on entendait claquer leurs mâchoires comme des castagnettes. Marcel avait partagé le poulet en deux parties égales; il mangea une de ces moitiés, dont il abandonna généreusement les os à Petiote, et il conserva l’autre moitié, qu’il mit à part.

--Ce sera pour déjeûner demain avant de partir, dit-il.

Après avoir soigneusement mis à part pour le lendemain la desserte de son souper, il remit du bois dans le feu, réunit les cendres embrasées de façon à assurer la chaleur du foyer pour la nuit entière, puis il s’enveloppa soigneusement dans sa limousine, plaça son sac sous sa tête en guise d’oreiller et, s’étendant sur le sol, les pieds tournés vers le feu, il s’endormit presque aussitôt d’un sommeil de plomb. Sa chienne, couchée près de lui, ne tarda pas à l’imiter. Marcel ne fit qu’un somme. Grâce à l’éducation qu’il avait reçue et aux habitudes de travail qu’il avait contractées à la ferme, il était accoutumé à se lever de bonne heure.

A peine l’aube commençait-elle à nuancer les montagnes de ses teintes nacrées, que Marcel ouvrait les yeux, et se dressa frais, dispos et reposé, comme si la veille rien d’extraordinaire ne lui était arrivé. Il regarda autour de lui et se vit seul; Petiote était sortie; une nuance d’un gris perle s’accentuait de plus en plus au dehors. Il se leva. En ce moment la chienne rentra; elle accourut vers son maître, lui posa les pattes de devant sur les épaules, et lui fit joyeusement ses caresses de chaque matin. Marcel remarqua alors que le museau de la bonne bête était mouillé.

--Holà! dit-il, d’où venez-vous, mademoiselle? Avez-vous donc trouvé de l’eau? La chienne le regarda en remuant la queue.--Il paraît que j’ai deviné, pensa Marcel. Attends, fillette, nous allons aller ensemble à cette source, ce ruisseau, ou cette mare. Car j’ai soif, moi aussi.

En un tour de main le jeune homme eut rechargé ses bagages et fut prêt au départ.

--Allons, en route! dit-il.

La course ne fut pas longue; à deux cents pas à peine de l’endroit où il avait couché, Marcel aperçut un ruisseau assez large, mais peu profond, qui courait en babillant sur un lit de cailloux, et se frayait un passage à travers des rochers qui empêchaient de le voir. A quelques pas plus loin on l’entendait tomber en cascade, puis il disparaissait à trois ou quatre mètres au-dessous de son cours.

Marcel remarqua qu’il poussait une profusion de vert cresson sur les deux rives.

--Oh! oh! dit-il, du cresson! Nous allons faire un excellent déjeûner.

La propreté du corps est une des conditions les plus sérieuses de l’hygiène; elle donne de l’élasticité aux membres, dégage les pores, rétablit les forces et même les augmente. Jamais Marcel ne commençait ses travaux avant d’avoir procédé à une sérieuse toilette. Aussi était-il vigoureux et avait-il une santé de fer.

Dès qu’il eut terminé, il cueillit une belle provision de cresson, l’éplucha et le lava avec soin; puis il dépaqueta les vivres que la veille il avait mis de côté et le déjeûner commença.

Cette fois ce qui restait du poulet disparut complètement, ainsi que le cresson, que Marcel mangea avec un véritable plaisir. Il n’avait qu’à se pencher pour mettre de l’eau dans la timbale, quand il avait besoin de boire; il y ajoutait quelques gouttes de vin et se désaltérait tout à son aise. Le déjeûner terminé, il but une larme d’eau-de-vie, poussa un hem! sonore et reprit ses bagages.

--Là! dit-il gaîment, me voilà lesté et dispos; il s’agit maintenant de se remettre en route, de retrouver la bonne voie, et d’arriver, s’il est possible, aux Alouettes avant midi. Allons!

Le jeune homme, en prononçant cette dernière parole, releva brusquement la tête. Ses traits étaient empreints d’une volonté et d’une énergie suprêmes. Après avoir jeté un regard autour de lui, comme pour reconnaître le terrain, il s’engagea résolument dans un sentier étroit, raboteux, impraticable pour tout autre que pour un véritable montagnard; il marcha ainsi, pendant assez longtemps, côtoyant le bois qui s’étendait à gauche, bois fort touffu et en apparence considérable et suivant à droite la lèvre du précipice avec une témérité que seul pouvait excuser son désir de découvrir au plus vite un chemin qui lui permît de descendre de ces hauteurs et d’atteindre la vallée. Partout les rochers lisses et à pic formaient une infranchissable muraille. Il marcha ainsi plusieurs heures le long de cette crête ardue, sans avoir aperçu une issue quelconque, une fissure tant étroite fût-elle, par laquelle il pût se glisser et gagner une pente praticable. Soudain les arbres, qui depuis quelque temps devenaient plus rares, entr’ouvrirent brusquement le rideau qui arrêtait la vue et la crête de la roche forma un coude brusque. Dans cette percée inattendue, Marcel eut sous les yeux le plus admirable spectacle qu’il soit possible d’imaginer. Il s’arrêta saisi d’admiration; devant lui se déroulait une grande plaine, entrecoupée d’arbres centenaires et tapissée de riches prairies verdoyantes.

La vue de la plaine réveilla le courage un instant ébranlé du jeune homme. Ces arbres fruitiers, ces champs labourés, lui prouvaient que cet endroit était assez fréquenté, que les pâtres y venaient peut-être pendant l’été, pour y faire paître leurs troupeaux, que des hommes y avaient fait de fréquentes stations et que par conséquent il existait un chemin pour y arriver. Ce chemin qu’il ne connaissait pas encore, il s’agissait de le découvrir.

Ce n’était donc qu’une question de temps. Or, si étendue que paraissait être cette esplanade, ou plutôt cette corniche, car cela ne devait pas être autre chose, il s’agissait de la contourner quelque longue qu’elle pût être.

Avait-elle huit, dix, douze kilomètres de long? En admettant même qu’elle en eût quinze, Marcel calcula que depuis le lever du soleil, sa marche en contournant les rochers devait, malgré les difficultés rencontrées à chaque pas, lui avoir fait franchir au moins les deux tiers de cette étendue. En effet le soleil commençait à s’incliner à l’horizon, il pouvait être environ trois heures de l’après-midi. Le jeune homme avait donc marché pendant plus de six heures. Il se sentait très fatigué et résolut de se reposer un instant. Il s’étendit sur l’herbe, coupa un chanteau de pain, en donna une partie à sa chienne et mangea l’autre.

--Quand l’ombre du soleil sera là, dit-il en plantant son bâton ferré dans le sol, je repartirai.

Une heure s’écoula pendant laquelle il réfléchit sérieusement sur la situation étrange dans laquelle il se trouvait. Mais son courage était toujours grand et sa volonté ferme. Il se remit en route.

Soudain, il poussa un cri de joie, son cœur battit à se rompre; il s’arrêta haletant, le regard fixé sur une large fissure qui venait subitement d’apparaître à ses yeux. C’était une sente. Marcel crut même y apercevoir des traces de pas encore visibles. Il s’élança joyeux dans cette fissure; toutes ses forces étaient revenues; l’espoir de la délivrance lui donnait une vigueur extraordinaire.

Il marcha ainsi pendant plus d’un quart d’heure entre deux masses de rochers, sans se bien rendre compte de la direction qu’il suivait.

Tout à coup il pâlit et fut forcé de s’appuyer sur son bâton pour ne pas tomber sur le sol. Cette fissure, creusée par quelque bouleversement inconnu, formait une sorte de demi-cercle, revenant aboutir à la plaine même que le voyageur avait si allègrement quittée quelques instants auparavant. Il comprit que la seconde partie de ses recherches devait être reprise.

Cette fois il eut un mouvement de découragement; il demeura affaissé, presque évanoui. Mais la réaction se fit promptement; il se redressa, le regard étincelant et fier.

Et il se remit en route avec une animation fébrile, continuant à franchir péniblement la crête abrupte du rocher sur lequel reposait la corniche entière. L’abîme était à ses pieds.--Voyons, murmura-t-il; et il se débarrassa de son bagage.

Alors, se retenant fortement par les mains au tronc d’un jeune sapin, penché dans le vide, il promena tout autour de lui un regard inquiet et investigateur.

Tout au fond, il voyait verdir la vallée, semblable à une prairie, mais dans laquelle il reconnut bientôt une immense forêt de sapins.

A cet endroit, la roche ne descendait plus perpendiculairement dans ces profonds abîmes, mais elle s’avançait et surplombait tellement en dehors que quelques cailloux remués par hasard sous les pieds du jeune homme et précipités dans le vide atteignirent le fond du précipice sans avoir, dans leur chute, heurté aucun obstacle.

Marcel rechargea ses bagages sur ses épaules et se remit vaillamment en route.

Il ne lui restait plus guère qu’un espoir, trouver, à défaut de sentier, une de ces _failles_ creusées par les eaux quand, au moment de la fonte des neiges, elles tombent torrentueusement du haut des sommets. Il comptait alors, aidé de son bâton, et grâce à son agilité et à sa vigueur, se laisser glisser dans une de ces fentes, jusqu’à ce qu’il arrivât à quelque sentier de chèvres par lequel il gagnerait le bas de la montagne.

Ce qui, dans l’esprit de Marcel, donnait quelque probabilité à cette hypothèse, c’est qu’à chaque pas il traversait de légers filets d’eau qui, après avoir décrit mille méandres dans le bois que côtoyait le jeune homme, semblaient, au lieu de chercher une issue immédiate à travers les rochers, tendre à se réunir sur un point commun. Il continua donc pendant quelque temps encore; il ne tarda pas à voir sa route coupée par un ruisseau assez large qui disparaissait sous les roches et des amas de verdure. C’était là sans doute que le torrent avait dû se frayer un lit pour la descente. Marcel, se retenant aux lianes qui avaient poussé dans les interstices des roches, résolut d’examiner la muraille qui se dressait sur l’abîme; mais une nouvelle et cruelle déception l’attendait. Quand, après des efforts inouïs, il fut parvenu à atteindre l’endroit qu’il cherchait, il vit, au lieu d’une de ces déchirures profondes comme on en rencontre si fréquemment dans les montagnes, une muraille lisse, mouillée, sans la moindre saillie et contre laquelle le ruisseau s’écoulait paisiblement par mille rigoles microscopiques dont pas une n’eût été suffisante pour offrir un point d’appui même au pied si sûr d’un chamois. Le jeune homme poussa un soupir, hocha la tête à plusieurs reprises et continua sa route. Au moment où le soleil disparaissait à l’horizon, Marcel, parvenu à l’extrémité des rochers sur lesquels reposait la corniche où il s’était réfugié, vit se dresser devant lui la haute muraille calcaire qui s’élançait perpendiculairement jusqu’au ciel. Le désespoir commençait à envahir son cœur, quand il aperçut un sentier. Cette fois ce n’était pas une erreur. Le sentier existait réellement; le jeune homme s’y engagea avec un indicible battement de cœur; où cette voie allait-elle? Sans doute la voie qu’il avait cherchée pour descendre dans la vallée n’existait pas; mais il y en avait une qui devait lui permettre d’escalader les rochers et de gagner le sommet du mont. Son illusion ne fut pas de longue durée. Il poussa tout à coup un cri terrible et roula inanimé sur le sol.

Ce sentier était le même qu’il avait pris le matin pour aller chercher une issue. Il avait accompli dans son entier le périple de ce coin du sol où le hasard l’avait fait échouer; il était revenu à son point de départ et il était tombé évanoui à l’entrée même de la grotte dans laquelle il avait passé la nuit précédente.

CHAPITRE VIII

Quelle fut la deuxième journée de Marcel sur la corniche.

Telle fut la situation affreuse de Marcel, lorsque, grâce aux caresses de sa chienne, le seul ami qui lui restât, il ouvrit enfin les yeux après un évanouissement prolongé. Il jeta autour de lui un regard effaré qui ne voyait pas; il s’appuya à la paroi du roc, laissa tomber ses bras inertes, et, l’œil troublé, le regard fixé dans l’espace, les traits livides et convulsés, il demeura immobile, répétant d’une voix morne et silencieuse, sans avoir conscience de ses paroles:--Mon Dieu! mon Dieu! oh! mon Dieu! Cette atonie presque cataleptique se prolongea assez longtemps, malgré les efforts continus de Petiote, qui semblait avoir l’intuition de l’état dans lequel il se trouvait, et s’ingéniait de toutes les façons pour l’en faire sortir. Elle faisait entendre des aboiements répétés et le tirait avec force par ses vêtements afin d’attirer son attention. Mais rien ne réussissait à l’éveiller de son atonie. Le jeune homme semblait changé en statue; il ne voyait, n’entendait rien et continuait de répéter machinalement et sans cesse:--Mon Dieu! oh! mon Dieu! Tout à coup son corps fut secoué par un tremblement nerveux; le sang s’échappa de ses narines; puis, presque aussitôt, il fut pris de nausées spasmodiques, suivies de vomissements.

Le sang noir, épais, plein de caillots, ne coula d’abord que difficilement, presque goutte à goutte; mais, peu à peu, il devint plus clair, plus rouge, et coula en abondance. Bientôt ce flux s’arrêta, les vomissements cessèrent; les traits perdirent la teinte terreuse qui les avait envahis; le regard s’éclaira. C’était le réveil de l’intelligence.--Oh! mon Dieu, que je souffre! s’écria-t-il avec un accent douloureux impossible à rendre.

Le tremblement nerveux s’arrêta.

Cette hémorragie nasale, en remplaçant une saignée, avait empêché l’asphyxie et prévenu les plus graves accidents cérébraux. Peu à peu une torpeur générale et irrésistible s’empara de lui; il s’enveloppa tant bien que mal dans sa limousine, après s’être débarrassé de ses bagages; ses yeux, encore mouillés de larmes, se fermèrent; il se laissa aller en arrière et s’endormit d’un sommeil de plomb, presque léthargique.

Ce phénomène étrange, qui se présente presque toujours après les grandes crises causées par une douleur intense, n’a rien d’inquiétant. Il résulte de l’ébranlement du système nerveux démesurément surexcité et de la fatigue du cerveau. Tous deux tendent à rentrer dans leur état normal, pendant ce sommeil qui est ainsi bienfaisant et réparateur. Petiote, voyant son maître endormi, se coucha près de lui, de façon à l’abriter, autant que possible, contre le froid de la nuit. Le jeune homme dormit ainsi pendant près de dix heures; on l’eût cru mort, tant il était immobile, si le souffle aigu de sa respiration n’avait prouvé le contraire.

Lorsque le jeune homme, grelottant de froid, s’éveilla enfin, il promena un regard attristé autour de lui et ses larmes recommencèrent à couler, plus abondantes et plus amères. Il se sentait perdu.

Que faire en effet? Que devenir, seul, abandonné sur cette corniche où nul ne pouvait atteindre et lui porter secours? Il était là, prisonnier, mieux gardé contre la fuite par l’abîme qui l’environnait que par les murs et les verrous d’une prison. Comment pourrait-il vivre en ce lieu? Quand les provisions qu’il possédait encore seraient épuisées, et c’était une question de quelques jours à peine, comment les remplacerait-il? Il lui faudrait donc mourir de faim, se précipiter dans l’abîme ou se briser la tête contre les rochers. Toutes ces réflexions bouillaient et se heurtaient dans son cerveau, sans qu’il lui fût possible de répondre à une seule. Un sanglot déchira sa poitrine; il laissa tomber sa tête dans ses mains et ses larmes redoublèrent. Soudain, il tressaillit et se redressa subitement en prêtant l’oreille. Cinq chèvres étaient arrêtées à l’entrée de la grotte et le regardaient en bêlant tristement. Ces chèvres avaient les mamelles tellement gonflées que le lait tombait à terre.

--Oh! s’écria Marcel, oh! je vous remercie, mon Dieu! Quand je désespère, vous me criez: courage! Vous ne m’abandonnez pas; je ne m’abandonnerai pas moi-même. Toute sa force, toute sa volonté, étaient revenues. L’espoir, ce bien suprême des malheureux, était rentré dans son cœur.

Il connaissait trop les animaux. Et tout lui fut expliqué en un instant. Ces chèvres appartenaient évidemment à un troupeau. Entraînées trop loin de leurs compagnes et de leur pasteur par leur humeur capricieuse et vagabonde, elles avaient été surprises par l’éboulement, avaient fui éperdues, et avaient erré à l’aventure en essayant peut-être de retourner à leur bercail, mais le sentier était détruit. Ces chèvres étaient évidemment celles qui avaient bondi effarées et qui, passant près de lui presque à le toucher, au moment de l’éboulement, lui avaient sauvé la vie en lui donnant l’éveil et en lui montrant la route à suivre. Le jeune homme les appela, ainsi que les pâtres ont coutume de le faire. Rassurées par cet appel amical, les charmantes bêtes s’approchèrent doucement et sans manifester la moindre crainte, ni de l’homme, ni du chien. Ce dernier, du reste, pour ne pas les effrayer, s’était gravement assis et remuait la queue.

Marcel regarda machinalement autour de lui. Une difficulté se présentait; le lait que les chèvres venaient lui offrir était pour lui un aliment précieux; malheureusement, il fallait un récipient pour le recueillir. Les yeux du jeune homme tombèrent tout d’abord sur son chapeau. Il était de feutre, mou, et à larges bords; soudain, il se frappa le front et se prit à sourire. Il avait trouvé une solution du problème. Sa gaîté était revenue; il ne songeait plus à mourir. En passant à Grenoble, Marcel avait acheté une paire de forts souliers et une paire de grandes bottes, dont il avait besoin pour monter à cheval. Bottes et souliers étaient neufs et n’avaient pas encore servi.--Bah! s’écria-t-il gaîment. A la guerre comme à la guerre! Je ne veux pas perdre ce lait qui nous fera un si excellent déjeûner, à Petiote et à moi. Plus tard nous verrons à trouver autre chose. Sans hésiter, il détacha bottes et souliers et se mit à traire les chèvres en emplissant d’abord les souliers.

Le troupeau si providentiellement donné par l’ouragan au jeune homme se composait de quatre belles chèvres et d’un bouc magnifique.

Le premier récipient rempli, Marcel l’offrit à Petiote, qui lappa joyeusement le lait sans se faire prier. Le second eut le même sort; bref, la chienne but plus de trois litres de lait sans paraître le moins du monde incommodée. Le jeune homme continua allègrement sa besogne. Lorsqu’il l’eut enfin terminée, souliers et bottes étaient pleins, bien que Marcel eût à plusieurs reprises rempli et vidé sa timbale. Les chèvres, allégées du poids qui les fatiguait, bondirent gaîment et disparurent comme elles étaient venues. Marcel ne s’inquiéta guère de cette fuite; il savait qu’elles retourneraient d’elles-mêmes vers lui.

Après avoir fait ses ablutions au ruisseau que Petiote avait découvert la veille, il revint à la grotte et s’occupa de son déjeûner. A présent que ses inquiétudes étaient diminuées et que ses appréhensions n’étaient plus aussi grandes, il sentait son appétit revenir, et cela d’autant plus qu’il n’avait pas dîné la veille.

--C’est une économie, dit-il gaîment.

Il lui restait beaucoup de pain encore; mais il lui fallut entamer le pâté, qui devenait pour lui une précieuse ressource. Il trempa du pain dans du lait et déjeûna fort bien de cette façon, tout en partageant son pain, son lait et même son pâté avec Petiote.

Son repas terminé, Marcel songea; il n’était au plus que dix heures du matin, et il avait du temps devant lui.

--Récapitulons, se dit-il. A la suite d’une catastrophe inouïe, me voici seul, séparé des autres hommes, de tous ceux que j’aime et qui m’aiment, complètement livré à moi-même et obligé de me suffire sans autre appui que celui de Dieu. En y joignant les efforts de mon courage et de ma volonté, il est impossible que, dans un temps plus ou moins long, quinze jours, peut-être un mois, je ne réussisse pas, à défaut d’une route existante pour sortir d’ici, à en improviser une. Il s’agit donc de vivre pendant ce délai que m’impose la fatalité; le problème est à peu près résolu, quant à présent; je mangerai, me nourrirai, dans des conditions modestes, il est vrai, mais, en somme, à peu près suffisantes. Après cela, je pourrai à la rigueur manger mes chèvres, si la faim me presse trop. Il s’arrêta, hochant la tête et fronçant le sourcil.

--Non! s’écria-t-il résolument, je ne ferai pas cela. Je ne pourrais ni tuer ni manger ces pauvres bêtes si douces qui m’ont doublement sauvé la vie, en m’indiquant ma route et en me sauvant du désespoir! Je chercherai ma nourriture, et je la trouverai. Je ferai comme Robinson!

A l’œuvre donc, et bon espoir!