Part 1
GUSTAVE AIMARD
LE ROBINSON DES ALPES
PARIS LIBRAIRIE BLÉRIOT HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR 55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 5(
Tous droits réservés.
BIBLIOTHÈQUE DE VOYAGES, DE CHASSES ET D’AVENTURES A L’USAGE DE LA JEUNESSE ET DES GENS DU MONDE PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. VICTOR TISSOT
BIBLIOTHÈQUE
DE VOYAGES, DE CHASSES ET D’AVENTURES
VOLUMES EN VENTE:
Les Enfants des Bois, par le capitaine Meyne Reid. 1 vol. in-12. 2 fr. Le Tueur de Daims, par Fenimore Cooper. 1 vol. in-12. 2 fr. De Paris à Berlin, par Victor Tissot. 1 vol. in-12. 2 fr. La Baie d’Hudson, par le capitaine Meyne Reid. 1 vol, in-12. 2 fr. Le Chef Blanc, par le capitaine Meyne Reid. 1 vol. in-12. 2 fr. Les Chasseurs de Chevelures, par le capitaine Meyne Reid. 1 vol. in-12. 2 fr. Mes Pontons, par Louis Garneray. 1 vol. in-12. 2 fr. Voyages, Aventures et Combats, par Louis Garneray. 1 vol. in-12. 2 fr. A la recherche d’une Colonie, par Rowcroft. 1 vol. in-12. 2 fr. Prisonnier des Noirs, par Rowcroft. 1 vol. in-12. 2 fr. A toutes Voiles, par Fenimore Cooper. 1 vol. in-12. 2 fr.
Imp. Georges Jacob.--Orléans
LE ROBINSON DES ALPES
CHAPITRE PREMIER
Où notre héros Marcel Sauvage entre en scène sans le savoir ni même s’en douter.
Les touristes et les voyageurs admirent avec un enthousiasme que nous partageons, et qui n’est que juste, les sites pittoresques de la belle vallée du Graisivaudan et les splendeurs peut-être un peu théâtrales de la Grande-Chartreuse et de son Désert. Mais le département de l’Isère est riche en surprises et en merveilles naturelles de toute sorte, peu appréciées par les rudes montagnards de ces contrées, depuis longtemps blasés sur les paysages grandioses de leur pays.
A une assez courte distance de Grenoble, et blottie pour ainsi dire entre la vallée du Graisivaudan et le massif de la Grande-Chartreuse, se trouve la vallée d’Entremont, dominée et enserrée de tous les côtés par de majestueuses montagnes boisées de la base au faîte, et dont les plus imposantes sont: l’_Alpette_, le _Haut-du-Seuil_ et l’_Anse-du-Guiers_, où le torrent du _Guiers-Vif_ prend sa source.
Rien ne saurait rendre le saisissement admiratif que l’on éprouve en pénétrant dans cette vallée, au merveilleux spectacle qui se présente subitement aux regards: jamais la puissante nature n’a prodigué avec plus de profusion ses sublimes beautés. Qu’on en juge.
Un entassement de rochers abrupts, produit par quelque cataclysme antédiluvien qui l’a fait subitement jaillir des entrailles de la terre, s’élève en amphithéâtre à une hauteur prodigieuse, se creuse en demi-cercle, et, coupé du haut en bas par une énorme fissure, se sépare en deux parties s’avançant à droite et à gauche, comme le pourtour d’un cirque romain. Au fond de ce sublime décor, d’une étrangeté et d’une sauvagerie grandioses, indicibles, apparaissent blanchissantes d’écume quatre cascades superposées, se précipitant perpendiculairement avec une furie échevelée et un fracas effrayant d’une hauteur de plus de trois cents mètres.
Cette masse énorme d’eau est le _Guiers-Vif_, qui s’échappe en mugissant des profondes et mystérieuses cavernes dans lesquelles se cache sa source.
Après cette descente effarée du haut de la montagne, le torrent se calme peu à peu, devient rivière, fuit alors sous les glayeuls en babillant gaiement sur un lit de cailloux, forme les plus capricieux méandres, traverse toute la vallée, passe au double village de Saint-Pierre-d’Entremont-France et Saint-Pierre-d’Entremont-Savoie, puis, après avoir traversé des gorges d’une sauvagerie épouvantable, se réunit au _Guiers-Mort_ un peu au-dessous du double village d’_Entre-Deux-Guiers_ et des _Écuelles-de-Savoie_. Les deux torrents réunis coulent ensemble le long de la riche vallée de Miribel, qu’ils fertilisent, et vont se perdre dans le Rhône, à Saint-Genix, au sud de Belley, après avoir traversé Pont-de-Beauvoisin et parcouru cinquante kilomètres.
C’est dans ce coin si beau, si pittoresque et si ignoré du département de l’Isère que commence notre récit.
En 1832, un des plus vastes domaines de la vallée de Miribel, qui appartenait, disait-on, de temps immémorial à une noble et ancienne famille de Grenoble, avait été pris à loyer pour vingt ans par un habitant de _Saint-Laurent-du-Pont_, village placé au bas de la gorge d’où descend le Guiers-Mort et que suivent les touristes qui se rendent au couvent de la Grande-Chartreuse.
Le propriétaire de ce domaine jusque-là n’en avait tiré d’autre parti que d’y chasser à de rares intervalles, car la contrée, comme toute terre laissée en friche, était très giboyeuse. Il consentit facilement à le louer pour une somme modique à Jacques Chrétien,--tel était le nom du cultivateur de Saint-Laurent-du-Pont,--et à en tirer ainsi chaque année un bénéfice minime, à la vérité, mais effectif et assuré.
Jacques Chrétien était jeune encore; il avait trente-deux ans à peine. C’était un honnête homme, laborieux, intelligent, industrieux, et, comme tous les paysans, il avait la passion de la terre. Depuis longtemps déjà, il nourrissait dans son cœur l’ambition secrète de s’établir à son compte. Jacques Chrétien épousa une fille de Saint-Pierre-d’Entremont (France), jolie, honnête, qu’il aimait depuis longtemps et qui s’appelait Jeanne Pierron. Le père de Jeanne, riche fermier de Saint-Pierre, connaissant et appréciant les qualités de son gendre, donna trois mille francs en dot à sa fille, et, de plus, se chargea de tous les frais du mariage et de la noce. Un bonheur n’arrive jamais seul. Jacques Chrétien redoubla d’efforts afin de faire face à tous les frais de son nouveau ménage. Ces frais étaient assez lourds, car sa femme lui avait, au bout d’un an, donné une fille, ce qui l’avait comblé de joie, mais, en même temps, avait augmenté ses charges. Un dimanche, au sortir de la messe, en rentrant chez lui avec sa femme qui tenait son enfant âgé de deux mois dans ses bras, il vit avec surprise, en ouvrant sa porte, un homme qu’il ne reconnut pas d’abord, parce qu’il était penché sur le berceau de la fillette, qu’il balançait doucement. L’homme se retourna au bruit: Jacques Chrétien poussa un cri de joie en apercevant son visage. L’étranger, à peu près de même âge que le paysan, était un de ses plus vieux amis. Nés tous deux à Saint-Laurent-du-Pont, ils avaient joué, enfants, ensemble et s’aimaient comme deux frères; depuis huit ans, ils ne s’étaient pas vus. Michel Sauvage, l’ami que Chrétien retrouvait à l’improviste, était fils d’un gros fermier; celui-ci lui avait fait donner une excellente éducation à Grenoble, et, ses études terminées, l’avait fait entrer en qualité de contre-maître dans une des premières fabriques de soieries de Lyon. C’était la première fois, depuis huit ans, que Michel Sauvage revenait à Saint-Laurent-du-Pont, où il se proposait de terminer quelques affaires à propos de la succession de son père, mort six mois auparavant. Les deux hommes, heureux de se revoir, tombèrent dans les bras l’un de l’autre; puis Jacques Chrétien présenta sa femme à son ami. Le paysan, d’abord un peu interloqué par le costume bourgeois de Michel, se laissa enfin aller à la bonhomie franche de celui-ci; il alla tirer dans le cellier un pot de vin du crû, et on causa le verre à la main.
Pendant que les deux hommes causaient et trinquaient, la ménagère allait et venait, rangeant tout dans la salle.
--Qu’est-ce que tu faisais donc, quand Jeanne et moi nous sommes arrivés? dit Jacques.
--Je regardais le berceau de ta fille, et je me disais qu’il était bien large pour un seul enfant.
--Le fait est que deux y tiendraient à l’aise, répondit Jacques en riant.
--Ils y sont, et pas gênés du tout, fit la jeune femme avec un charmant sourire d’intelligence à Michel.
--Hein? qu’est-ce que tu dis donc là, Jeannette? demanda Jacques, en regardant son ami comme s’il avait mal entendu.
La jeune femme, sans répondre, se pencha en souriant sur le berceau; elle se releva presque aussitôt, et, se retournant avec ce sourire ineffable des mères dont, seules, elles ont le secret:
--Les voici, dit-elle. Quel est le tien?
Jacques Chrétien resta ébahi, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et pleins de larmes. Jeannette tenait un enfant à chaque bras, deux chérubins roses, qui souriaient et tétaient à pleine bouche.
--Tous les deux sont à moi! s’écria Jacques avec attendrissement. Tu me le laisseras, n’est-ce pas, Michel?
--Oh! maintenant que vous me l’avez donné, vous ne me le reprendrez point, monsieur Michel! dit la jeune femme d’une voix câline.
--Mes amis, répondit Michel avec attendrissement, vous comblez mes désirs. Sa mère est malheureusement d’une santé trop délicate; elle ne peut le nourrir. J’ai pris l’enfant, et je suis venu tout droit chez vous, comptant sur notre vieille amitié, Jacques, et certain que ta femme et toi vous n’hésiteriez plus à me rendre ce service.
--C’est à nous que tu rends service, répondit vivement le brave homme. Tu as eu là une bonne pensée. Je t’en remercie.
--Et moi aussi, ajouta Jeannette avec sentiment, en mettant un baiser au front de l’enfant.--Quel âge a-t-il?
--Deux mois.
--Juste comme le mien, s’écria Jacques. Le doigt de Dieu est là. Ils seront frère et sœur.
--Et il se nomme? demanda la jeune femme.
--Marcel. Dès ce moment, l’enfant fut adopté par le jeune ménage. Michel resta quelques jours à Saint-Laurent-du-Pont. Un soir, après le souper, il annonça à ses amis qu’il avait réglé ses affaires, et qu’il comptait repartir pour Lyon le lendemain matin.
Tout en faisant ses affaires et en visitant ses anciens amis du village, Michel avait fait adroitement parler l’un et l’autre, sans jamais interroger personne directement, sur le compte de son ami. Tout se sait dans les petits endroits; la vie y est en plein jour; nul ne peut rien faire et presque rien penser sans que cela soit presque aussitôt connu de tout le monde.
Ajoutons, à la louange du jeune ménage, que chacun sembla s’accorder à faire son éloge. Jacques et sa femme étaient grandement considérés par tous leurs voisins, les plus riches comme les plus pauvres; on vantait l’honnêteté de la jeune femme, la façon dont elle tenait la maison et savait s’acquitter de sa tâche; quant à Jacques, c’était, au dire de tout le monde, un rude travailleur que rien ne rebutait. Adroit, habile, intelligent, d’une probité à toute épreuve, sa seule ambition, nous l’avons dit, était de prendre une ferme à son compte; mais, malheureusement, il fallait beaucoup d’argent pour cela, et, bien qu’il eût certainement des économies, elles ne suffisaient pas pour lui permettre de réaliser son rêve.
Michel savait ce qu’il lui importait de savoir; sa résolution fut prise aussitôt.
Il était riche comparativement. Il résolut de prêter son capital à Jacques Chrétien et de réaliser ainsi le rêve de son ami. En conséquence, il écrivit à Lyon à son notaire, lui donna ses instructions et attendit sa réponse. Cette réponse était arrivée la veille du jour où il avait résolu de quitter Saint-Laurent-du-Pont. Le notaire avait parfaitement compris ses intentions et s’y était conformé en tous points.
Donc, ce soir-là, après le dîner, lorsque Jeannette se fut retirée, les deux hommes restèrent en face l’un de l’autre, la bouteille entre eux deux et la pipe à la bouche. Michel entama la question.
Il connaissait son ami de longue date, et il savait comment le prendre. Ce n’était pas tout de lui offrir un prêt de trente-cinq mille francs; il fallait le lui faire accepter.
Michel, son acte notarié à la main, lui expliqua avec soin toutes les clauses, et, après de longs débats, il réussit enfin à prouver à son ami que non seulement ils trouvaient tous deux dans cet acte toutes les garanties mutuelles nécessaires, mais encore il le convainquit que c’était lui, Michel, qui faisait une bonne affaire, et que Jacques lui rendait un grand service en acceptant son argent.
Une fois ces deux points arrêtés, Jacques signa joyeusement l’acte notarié, et Michel lui remit, séance tenante, trente-cinq mille francs, qui, joints à ce que possédait déjà le fermier, lui complétaient une somme ronde de quarante mille francs. Le lendemain, Michel Sauvage repartit pour Lyon. Lorsque Jacques raconta à sa femme ce qui s’était passé entre lui et son ami, celle-ci ne fut pas un instant dupe de l’ingénieuse supercherie de Michel; elle le remercia et le bénit du fond du cœur, et, prenant dans ses bras l’enfant de leur ami, elle l’embrassa plusieurs fois avec cet emportement de la reconnaissance qui assurait à l’innocent une mère dévouée.
Quinze jours plus tard, Jacques signait son bail du domaine de Miribel et faisait commencer les travaux de la ferme.
Tout marcha à la fois: déboisements, défrichements, plantations, maison, écuries, remises et étables pour les vaches et les moutons, ainsi que les granges et les hangars.
La maison s’éleva rapidement; et trois mois suffirent pour terminer tous les bâtiments.
Au bout d’un an, la ferme était en plein rapport.
Puis, tout le monde fut heureux à la ferme _des Alouettes_. C’était le nom qu’on lui avait donné.
CHAPITRE II
Comment Jacques Chrétien prouva à son ami qu’il n’avait pas eu tort de vouloir travailler à son compte.
On était en 1837; cinq ans s’étaient écoulés depuis le jour béni où, grâce à la générosité de son ami Michel Sauvage, Jacques Chrétien avait enfin atteint le but secret de son ambition, en prenant à bail le vaste domaine laissé en friche par un propriétaire insouciant, dans la belle et fertile vallée de Miribel.
Pendant ces cinq années, bien des choses s’étaient passées, que nous résumerons en quelques lignes. A force de courage, de patience, de travail et d’activité, Jacques Chrétien, labourant une terre neuve, grasse et riche, avait réussi à augmenter dans de telles conditions l’importance de son exploitation, que les produits de la ferme des Alouettes étaient recherchés non seulement sur les marchés de l’Isère, mais encore dans le département du Rhône et les autres départements voisins.
Le fermier, voyant la fortune lui sourire et se sentant devenir peu à peu un gros cultivateur, comprit que l’éducation presque sommaire qu’il avait tant bien que mal reçue à l’école communale de Saint-Laurent-du-Pont était plus qu’insuffisante et que, sans instruction, il n’arriverait jamais à rien de sérieux et de solide. Il résolut de combler cette lacune en s’instruisant assez pour réparer le temps perdu et en acquérant ces connaissances théoriques qui lui manquaient et dont il avait vu avec un vif intérêt l’application dans d’importantes fermes des départements limitrophes.
Ce projet aussitôt conçu, il le mit à exécution. Cette fois encore ce fut à Michel Sauvage, son ami, qu’il résolut de s’adresser et il partit pour Lyon. Michel, lui aussi, avait grandi: depuis deux ou trois ans il avait cessé d’être un simple employé intéressé dans la fabrique où son père l’avait placé. Un des associés de la maison s’étant retiré des affaires après fortune faite, Michel l’avait remplacé; il avait la signature, et la fabrique avait modifié sa raison sociale de cette façon: _Michel Sauvage, Paquet et Cie_. Ses affaires avaient prospéré; l’ancien employé était conseiller général du Rhône et il entrevoyait la députation dans un avenir prochain.
Lorsque le fermier arriva à Lyon, le négociant le reçut la main tendue et le sourire aux lèvres.
Le brave Jacques n’avait pas de fausse honte. Il était ignorant, à la vérité, mais comme cela n’était pas de sa faute, il n’avait pas à en rougir devant son ami. D’ailleurs il avait la sérieuse intention de s’instruire, et c’était justement pour s’entendre à ce sujet avec Michel qu’il avait tout exprès fait le voyage de Lyon. La démarche était louable sous tous les rapports et il s’en expliqua en quelques mots nettement et franchement.
--A la bonne heure! lui dit Michel Sauvage, en lui serrant la main; voilà qui est parlé! Cette résolution est des plus honorables. Tu comprends et tu vois que ton manque de savoir t’arrête à chaque pas quand il s’agit d’améliorations à opérer. Tu veux t’instruire, tu as raison, mon ami! C’est là une excellente pensée!
--Merci! mais crois-tu que je réussirai? demanda le fermier avec hésitation. C’est bien difficile, n’est-ce pas?
--Non! Pour toi, ce sera très facile au contraire; c’est une affaire d’un ou deux mois à peine. De plus, tu t’instruiras sans, pour ainsi dire, y penser.
Jacques Chrétien hocha la tête d’un air de doute.
--Laisse-moi terminer, dit vivement son ami. Ce point n’est pas discutable. Ton seul tort, et tu ne pouvais l’éviter, c’est d’employer les mêmes moyens d’exploitation que ceux dont, il y a cent ans, se servaient les cultivateurs nos pères, moyens primitifs, longs, inefficaces et surtout dispendieux, à cause de la main-d’œuvre qui te coûte le plus clair de tes bénéfices.
--C’est vrai! malheureusement, vrai à la lettre!
--Ce qui prouve que tu es intelligent, c’est que tu as compris la cause du mal, et que tu as cherché en t’instruisant à y porter remède. Tu vas acheter quelques livres qui te mettront au courant des progrès accomplis dans l’agriculture, et en deux mois je réponds que tu auras comblé cette lacune dans ton esprit.
Quelques mois plus tard, ainsi que l’avait prédit Michel Sauvage, la métamorphose était complète. A force de volonté, de ténacité et de courage, Jacques était devenu un autre homme. Pour couronner sa bonne action, le fabricant, sans en rien dire à son ami, lui fit cadeau de tous les nouveaux engins qu’il avait appris à utiliser, mais qu’il n’était pas encore assez riche pour acquérir en une seule fois.
Un beau matin tous ces outils arrivèrent à la ferme dans plusieurs charrettes. Ce fut avec un cri de reconnaissance et en versant des larmes de joie, que Jacques Chrétien ouvrit la lettre d’envoi que lui remit le charretier et dans laquelle son ami lui annonçait l’arrivée de ce cadeau.
Dix-huit mois après, l’expérience était faite, le succès avait été complet. Jacques n’en croyait pas ses yeux, bien qu’il eût consciencieusement appliqué les procédés nouveaux de drainage et de culture qu’il avait appris en si peu de temps. La ferme des Alouettes était maintenant non seulement une grande et belle exploitation agricole, mais déjà une petite ferme modèle dans toute l’acception du mot.
La plaine de Miribel était devenue un centre agricole, grâce à la ténacité intelligente du fermier des Alouettes.
Marcel Sauvage, l’enfant adoptif du fermier, car son père avait tenu à le laisser à la ferme, où sa santé se fortifiait au milieu de l’air pur des montagnes, était adoré par Jacques et sa femme. L’enfant, toujours à l’air, au vent, au soleil et à la pluie, poussait comme un champignon; il avait cinq ans à peine et paraissait en avoir le double, tant il était grand, alerte, vigoureux. Il faisait l’admiration de son père, lorsque celui-ci, profitant des quelques instants de répit que lui donnaient ses affaires, accourait avec sa femme pour embrasser son fils et passer deux ou trois jours près de lui. Ces bonnes visites n’étaient pas rares: Mme Sauvage faisait à la ferme de plus longs séjours, elle restait quelquefois un mois et même six semaines. L’air sain de la vallée de Miribel était favorable à sa santé, et puis elle était si heureuse près de son enfant!
A l’époque où nous reprenons notre récit, Mme Sauvage, atteinte, disait-on, d’une maladie de langueur, était venue, par ordre de son médecin, se fixer à la ferme, où elle buvait du lait de chèvre; trois mois s’écoulèrent sans amener de mieux dans l’état de la jeune femme, et elle s’affaiblissait de plus en plus, sans causes apparentes.
Deux ans auparavant, Mme Sauvage, mère pour la seconde fois, avait donné le jour à une charmante fille qui avait reçu le nom de Claire. La pauvre enfant en naissant était si frêle et si chétive, qu’il semblait impossible qu’elle vécût. Mme Paquet, femme de l’associé de Michel Sauvage, avait voulu servir de mère à la chère petite, que Mme Sauvage, dans l’état maladif dans lequel elle se trouvait, ne savait à qui confier.
Les deux dames habitaient ensemble la ferme où leurs maris venaient souvent les retrouver.
La fillette, au contact de l’air vif de la vallée, avait repris des forces; sa santé était devenue excellente et son frère l’adorait.
Un soir, après avoir réuni les trois enfants auprès d’elle et avoir dit d’une voix faible la naïve prière qu’elle se plaisait à leur faire répéter chaque jour, et les avoir embrassés avec une ferveur plus grande que d’habitude, elle se sentit un peu lasse et témoigna le désir de se reposer. Mme Paquet emmena les enfants, dont le babillage aurait pu troubler son sommeil. La jeune femme suivit ses enfants du regard avec une indicible tristesse; quand la porte se fut refermée sur eux, un sanglot souleva sa poitrine.
--Mon Dieu! murmura-t-elle, ayez pitié d’eux!
Elle ferma les yeux et s’endormit. Après avoir aidé Jeannette à coucher les enfants et à les endormir, Mme Paquet se hâta de revenir auprès de son amie; elle s’approcha du lit sur la pointe du pied pour s’assurer qu’elle reposait et se pencha vers elle; la malade souriait, ses yeux étaient demi-clos. Mme Paquet lui mit un baiser au front; les lèvres de la malade s’entr’ouvrirent:--«Adieu! Michel!» s’écria-t-elle d’une voix faible. Un souffle passa sur le visage de Mme Paquet. Elle jeta un cri horrible et s’évanouit.
La malade était morte sans souffrances, comme une lampe qui s’éteint, faute d’huile.
Au cri de Mme Paquet, tout le monde accourut. En un instant la ferme fut sens dessus dessous.
Malgré l’heure avancée de la nuit, Jacques voulut aller prévenir son ami. Après avoir remis un peu d’ordre dans la ferme profondément troublée par cet événement douloureux que les métayers et les serviteurs de la ferme avaient profondément ressenti, le brave fermier sella lui-même son meilleur cheval, l’enfourcha et partit d’un train à faire cinq lieues à l’heure.
La mission dont il s’était chargé dans un premier mouvement était extrêmement délicate.
Le fermier marcha pendant toute la nuit, mais les forces humaines ont des limites. Le jour se levait, et Pierre, moralement et physiquement brisé par la fatigue, de plus en plus indécis sur la façon dont il s’acquitterait de sa pénible mission, constata que son cheval n’en pouvait plus et se décida, bien malgré lui, à prendre quelques instants de repos.
--Je suis pressé de me rendre à Lyon, dit-il à l’aubergiste, qui le connaissait; mon cheval et moi nous avons trotté toute la nuit, nous avons besoin de repos; je vais m’étendre sur ce banc, roulé dans ma limousine, et à sept heures vous m’éveillerez pour déjeûner.
On l’éveilla le lendemain.
Après avoir bien mangé et bien bu, Jacques poussa un hum! de satisfaction; il se sentait un tout autre homme, ces heures de sommeil, complétées par un solide déjeûner, lui avaient rendu tout son courage et sa confiance en lui-même.
Il alluma sa pipe, ordonna d’une voix de stentor de seller son cheval, et il appela l’aubergiste. Celui-ci accourut à ce pressant appel; le fermier paya la dépense de son cheval et la sienne, et après avoir serré amicalement la main du cabaretier, il se dirigeait vers la porte lorsqu’un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier qui, de la salle, conduisait aux chambres du premier étage. Jacques Chrétien se retourna machinalement.
Il s’arrêta, comme frappé de la foudre, en laissant échapper un cri de surprise. Sa pipe se brisa sur le sol sans qu’il y prît garde. Il lui semblait voir un fantôme.
--Michel! murmura-t-il.
--Jacques! toi, ici! s’écria son ami en pâlissant.
--Oui, répondit-il.
--Où vas-tu donc?
Les traits du fermier se contractèrent sous le poids d’une émotion terrible.