Le Rideau levé; ou l'Education de Laure
Chapter 9
Mon père avait prévu tous ces événements; nous nous entretenions souvent sur ce sujet. Je sentis mieux que jamais le prix de ses soins, et mon coeur avait peine à soutenir les épanouissements qu'il ressentait pour lui.
Nous nous ménageâmes de plus en plus: plus tendres, plus voluptueux et délicats que passionnés, nous passions souvent des nuits dans les bras l'un de l'autre, sans autre plaisir que celui d'y être, accompagné de douces caresses.
Quelquefois, rappelant à ma mémoire ce qui s'était passé, le souvenir m'en donnait un vrai chagrin; et dans une de ces nuits heureuses où mon coeur plein de lui jouissait de toute sa félicité, il m'échappa de le lui faire connaître: j'en versais des larmes.
-- Qu'as-tu donc, ma chère Laurette? Pourquoi répands-tu des pleurs? Tes joues viennent d'en mouiller les miennes.
-- Ah! cher papa, vous ne devez plus m'aimer, vous ne pouvez plus estimer votre fille. Je ne peux concevoir comment, dépendante de vous et de vos volontés, vous avez pu vous prêter aux écarts et aux extravagances d'une imagination fascinée, et permettre que je m'y livre.
(Discours du père)
-- Es-tu folle, ma chère enfant? Crois-tu que je fasse dépendre mon estime et mon amitié des préjugés reçus?
Qu'importe qu'une femme ait été dans les bras d'un autre amant si les qualités de son coeur, si l'égalité de son humeur, la douceur de son caractère, les agréments de son esprit et les grâces de sa personne n'en sont point altérés, et si elle est encore susceptible d'un tendre attachement?
Crois-tu qu'elle ait moins de prix qu'une veuve, à mérite égal, sur qui l'on aura jeté quelques gouttes d'eau et marmotté des paroles pour lui permettre de coucher avec un homme au su de tout le monde, et d'en promener les fruits avec ostentation? Dis-moi, n'en a-t-elle pas plus que tant de veuves, et même de prétendues filles dont le mérite est inférieur? Les femmes sont-elles donc comme les chevaux, auxquels on ne met de prix qu'à proportion qu'ils sont neufs? Ecoute mes principes, ma chère fille, je serai satisfait s'ils peuvent te tranquilliser et te persuader que je t'aime aussi tendrement et que je ne t'estime pas moins qu'auparavant." Rien ne me surprend si peu que de voir faire une infidélité, quoiqu'on ait le coeur rempli d'une affection bien tendre pour un objet qu'on chérit uniquement; j'en suis un exemple pour toi. Je t'aime, ma Laurette, et mon amour est né presque avec toi; je peux même assurer que tu avais à peine sept ans que je n'aimais uniquement que toi; tu remplis entièrement mon coeur. T'en ai-je moins fait infidélité avec Lucette, avec Rose et même avec Vernol? Crois-moi, cette action, qui tient à la constitution de nos organes, est trop naturelle pour n'être pas pardonnable, tandis que l'inconstance, qui provient du sentiment, ne me le paraît pas lorsque l'objet auquel nous sommes engagés par les liens de l'estime, de la bonne foi, de la reconnaissance, et par son attachement, ne nous en donne pas lieu. Encore faut-il des sujets très graves pour autoriser un dégagement entier: comme la méchanceté du coeur, l'aigreur dans le caractère et l'emportement journalier dans une humeur récalcitrante. Mais j'ai supposé un choix heureux: alors l'inconstance, suivant moi, décèle un coeur léger, ingrat, perfide et mauvais; je n'en ferais jamais un ami. Tout homme capable de perfidie et d'inconstance pour une femme qui a de la délicatesse dans les sentiments, et un esprit agréable et cultivé, qui s'est livrée à lui et à sa discrétion, est toujours perfide et inconstant pour son ami.
Mais l'infidélité passagère ne démontre qu'un tempérament susceptible d'irritation, que souvent le besoin, l'occasion, ou même des circonstances imprévues auxquelles on ne peut se refuser, engagent à satisfaire.
"Nous sommes composés de contradictions apparentes, la volonté n'est souvent pas d'accord avec nos actions parce qu'elles ne dépendent pas d'elle; souvent nous ressentons des impulsions qui conduisent à des résultats qui paraissent contradictoires, quoiqu'ils partent cependant de la même source; et celui qui a reconnu un sixième sens dans le centre de nos individus en connaissait bien la nature. En effet, dépend-il de notre volonté de le faire agir ou non? Il n'est point soumis à ses lois. Tout en nous, au contraire, l'est à notre organisation et à la fermentation des liqueurs qui la mettent en mouvement. Rien ne peut s'y opposer, ni les changer, que le temps seul qui détruit tout. C'est à cet ensemble, qui compose chaque être différent, que se rapportent les variétés qu'on y découvre, et c'est encore du sort donné à chacun d'eux qu'ils tiennent cet ensemble, qui s'y rapporte avec une liaison parfaite.
"Nos sens éprouvent, dans l'union des sexes, des impressions dont nous ne sommes pas les maîtres. Tel objet frappe, séduit, inspire des désirs aux uns, qui ne produit rien sur les autres, quoique réellement agréable: j'en ai vu bien des exemples. Sommes-nous affectés par un objet?
Tout nous y traîne ou nous y porte; quelquefois nous haïssons son humeur et son caractère, cependant il fait naître en nous l'idée d'un plaisir vif, nous en sentons l'effet; le sixième sens s'élève, nous désirons, nous voulons en jouir à quelque prix que ce soit, sans avoir le dessein de nous y attacher, et souvent on le fuit après l'avoir possédé. En un mot, attachements solides, goûts passagers, tout est dans le cercle que nous avons à parcourir. Si nous trouvons de la résistance à nos poursuites, l'amour-propre vient se mêler de l'entreprise, et l'on emploie plus de souplesses et de moyens réunis pour vaincre cette résistance que pour attaquer ceux qu'on estime et qu'on chérit le plus. Enfin, la volupté, l'ambition et l'avarice, passions qui, du plus au moins, mènent et maîtrisent tous les hommes pendant leur vie, nous déterminent et nous entraînent nécessairement dans un enchaînement de circonstances qui forment le tissu dont notre existence est enveloppée. Et fais-y bien attention, ma Laure, ces trois mobiles, qu'on pare souvent de voiles brillants et de noms adoucis, sont les seuls qui mettent en mouvement les humains et qui les gouvernent: tels individus par un, par deux, tels autres par tous les trois ensemble, suivant la marche qui leur est tracée et la carrière qu'ils ont à parcourir.
"Si l'on a reçu de la nature et du rôle qu'on doit faire un coeur susceptible d'une passion forte et durable, d'un attachement tendre et délicat, c'est l'analogie des humeurs et des caractères qui les approche et les unit. L'idée du plaisir est plus éloignée; on en est moins affecté que de l'intimité d'une union remplie de douceurs et d'agréments, qui allie les esprits et les goûts. On est méprisable de relâcher, par sa faute, des liens de fleurs que vivifie et entretient l'aménité; aussi ces chaînes sont-elles bien difficiles à rompre, et cette modification dans les individus a des influences bien plus déterminées. On y mêle, il est vrai, les sensations du plaisir; mais leur genre a quelque chose de différent. Il est un âge où tout ce que je te dis, ma chère Laurette, paraît une fable; cependant il est puisé dans la nature.
"Arrive enfin, à pas plus ou moins lents, l'habitude qui, sans éteindre les sentiments, sans détruire ces liens aimables, émousse néanmoins cette pointe de volupté, amortit cette vivacité de désirs qu'un nouvel objet fait renaître; désirs qui semblent ajouter à notre existence et faire mieux sentir le prix et les charmes de la vie dont on jouit; mais on n'en est pas moins fixé: si l'on peut avoir assez de raison et de fermeté pour sacrifier une fantaisie, un caprice, un écart momentané qui pourrait détruire l'accord d'une union intime, il n'y a pas à balancer; mais la jalousie qui vient y jeter ses serpents ne la détruit-elle pas plus encore que cette infidélité passagère? Et n'est-il pas nécessaire que, de part et d'autre, on sache se prêter sans humeur et sans tracasseries aux lois imposées par la nature, dont la puissance est invincible? Ecoutons sa voix, elle parle partout: ne fermons point nos yeux, ne bouchons point nos oreilles et notre entendement à ce qu'elle prononce et démontre; elle annonce en tout la variété, et même que tout finit. Pourquoi se plaindre d'une loi qui ne peut être éludée, à laquelle nous sommes absolument soumis, et aussi despotique que celle de la destruction qui anéantit la modification de notre être? L'amour-propre et ce fatal égoïsme nous y font résister. Eh bien! qu'on ne la seconde pas, cette loi, elle n'en a pas besoin; mais qu'on détourne la vue sans aigreur.
"Beaucoup de nations, plus près de ses principes, moins écartées de ses impressions primitives, en suivent bien mieux l'impulsion que nous qui, à force de polissure, sommes si éloignés de ses premières notions.
"Jette les yeux, ma chère Laure, sur toutes les espèces d'animaux répandus sur notre globe: voit-on les femelles enchaînées aux mâles qu'elles ont eus l'année précédente?
La tourterelle, dont on fait une peinture qui n'est si touchante que parce qu'elle éveille et pique notre amour propre, ne reste dans le même ménage que jusqu'au temps où sa famille n'a plus besoin d'elle; souvent le même été la voit choisir un nouveau favori. Cherche d'autres exemples, ils sont tous pareils. Consultons la nature, quels ont été son but et ses desseins? La reproduction des êtres; et elle n'a imprimé tant de plaisir dans l'union des sexes que pour y parvenir d'une manière agréable et, par conséquent, plus sûre. Le plaisir est même si dominant dans notre espèce que, souvent, il nous fait agir malgré nous. Si je me suis détourné de ce but avec toi, nos coutumes et nos préjugés m'en ont imposé l'obligation absolue; mais ce dessein est si marqué qu'un homme bien constitué peut, en jouissant de plusieurs femmes fécondes, se reproduire autant de fois qu'il en aura connu. Si, dans ces deux sexes, on trouve des individus qui ne répondent pas à ses vues, c'est une erreur passagère de constitution qui ne détruit pas les lois générales.
"J'avoue que cette faveur faite aux hommes ne rejaillit pas sur les femmes; elles ne peuvent ordinairement produire qu'un seul être; plusieurs hommes n'en feraient pas éclore davantage, et, souvent même, un mélange trop prompt détruirait le germe fructifiant s'il n'avait pas été bien fixé; sans compter encore les fâcheux effets qui résulteraient d'un mélange diversifié et très prochainement successif. Cependant, si le premier germe avait pris de profondes racines, et qu'à quelque temps le même homme ou un autre anime et vivifie un nouveau germe, elles peuvent produire un second fruit, et même un troisième; mais ces cas ne sont pas dans le cours commun de la nature pour notre espèce.
"Si cette nature a comblé les hommes de faveurs, elle n'a pas été tout à fait injuste ni marâtre avec elles: les femmes portent un vide qu'une nécessité perpétuelle, un appétit indépendant d'elles les porte à remplir. Si l'un ne le peut ou ne le veut pas, un sentiment plus fort qu'elles et que tous leurs préjugés en appelle un autre; mais le choix dépend de leur goût. En effet, pourquoi vouloir absolument qu'elles souffrent les approches et les caresses de tel objet qu'elles abhorrent? Que peut produire une union qu'elles détestent et qui les révolte? Rien, ou des avortons qu'elles ont en horreur. Combien en voit-on d'exemples? C'est dans de pareilles conjonctures, qui ne sont que trop multipliées, que le secours d'une désunion entière serait bien nécessaire. Elles tiennent de leur existence et de leur constitution le droit de choisir, et même de changer si elles se sont trompées. Eh! qui ne se trompe pas? Enfin, c'est ce droit né avec elles qui les rend plus inconstantes que les hommes, qui tiennent des lois générales d'être plus infidèles.
"S'il est en elles, par la constitution de leur sexe, un degré de volupté plus grand, un plaisir plus vif ou plus durable que dans le nôtre, qui les dédommage en quelque sorte des accidents et des peines auxquels elles sont soumises, quelle injustice de leur en faire un crime! leur tempérament dépend-il d'elles? De qui l'ont-elles reçu? Leur imagination, plus aisément frappée et plus vivement affectée en raison de la délicatesse et de la sensibilité de leurs organes, leur curiosité excessive et ce tempérament animé leur présentent des images qui les émeuvent violemment, et qui les obligent de succomber d'autant plus aisément que le moment présent est, en général, ce qui les remue avec le plus d'énergie.
"Ecartons donc la contrainte produite par la jalousie, enfantée par l'amour-propre et l'égoïsme; elles reviendront bientôt d'elles-mêmes et sauront, mieux que les hommes, connaître leurs pertes. Il se trouvera, sans doute, des exceptions, mais où n'y en a-t-il point? D'ailleurs, mériteront-elles des regrets? Apprenons donc à nous prêter à leur essence, rendons plus léger le joug qui leur est imposé, chargeons de fleurs les liens dans lesquels elles sont engagées, pour captiver leur esprit, subjuguer leur coeur et fixer l'inconstance qu'elles ont reçue de la nature. Passons-leur une infidélité, s'il est nécessaire, pour ne point les aliéner, ce qui arriverait bientôt, sans doute, si les chaînes leur paraissaient trop pesantes et trop resserrées; sans cela, cette belle moitié du genre humain serait trop malheureuse. Mais ce qu'il y a de singulier c'est que, si ces principes ne sont point autorisés, ils n'en sont pas souvent moins suivis en beaucoup de parties et dans bien des climats.
-- Mais, cher papa, si les femmes n'ont pas reçu, comme les hommes, un droit à l'infidélité, pourquoi voit-on un nombre d'entre elles qui, non seulement s'arrogent une telle prétention, mais encore qui la portent beaucoup plus loin puisqu'elles la poussent jusqu'à la publicité? Il faut donc que ce penchant tienne autant à la constitution de notre sexe qu'à celle du tien.
-- Erreur, ma fille: dans ton sexe, c'est un écart excessif des lois générales de la nature, dans lequel les individus sont portés ou entraînés par un assemblage de circonstances où il entre souvent de la nécessité, où, souvent aussi, le penchant n'entre pour rien et dans lequel la plus grande partie ne reste que par les mêmes circonstances dont la chaîne se perpétue, ou par fainéantise, habitude, gourmandise, mépris d'elles-mêmes, et tant d'autres raisons que je ne peux te détailler. Tu vas voir, par les effets qui en résultent, que la nature même s'y oppose fortement puisque cet écart, poussé jusqu'à son dernier période, emporte avec lui des malheurs, des maux affreux, des suites fâcheuses et tout ce qu'on peut imaginer de plus funeste. Effets qui ne sont point produits par l'infidélité des hommes qui ne voient point de femmes publiques.
"Je dois, en premier lieu, te faire une comparaison qui te rendra plus sensibles et plus claires ces lois générales de la nature. Que, dans vingt vases différents, on verse une même liqueur, qu'on la survide dans le vaisseau d'où elle est sortie, elle ne change point de nature, elle sera tout au plus affaiblie par la transvasion si elle est spiritueuse. Mais que, dans un même vase, on verse vingt liqueurs différentes et hétérogènes, il s'établit une fermentation qui change la combinaison naturelle de ces liqueurs; qu'on vide ce vase sans le rincer ni l'essuyer, les parois, infectées de la liqueur fermentée, suffiront pour insinuer un levain qui changera l'essence d'une seule des vingt qu'on remettrait dedans; ou qu'on prenne une goutte de cet assemblage fermenté, et qu'on la mette dans le vaisseau qui en contient une seule, l'effet en sera le même.
"De cet exemple, voici les conséquences: qu'un homme sain se joigne à plusieurs femmes, il ne peut en résulter aucun mal; c'est la même liqueur versée dans plusieurs vases. Mais qu'une femme, fût-elle même très saine, s'unisse à plusieurs hommes coup sur coup qui ne seraient pas infectés, cette diversité de semence produira, par la fermentation aidée et accélérée par la chaleur du lieu, les effets les plus dangereux.
"Qu'une fille, une femme jeune, jolie, libre et indépendante, mais de la lie du peuple et, par conséquent, sans éducation, sans soin, sans propreté, sans précaution, se trouve abandonnée à là publicité, soit par son propre besoin, soit par celui de vieilles coquines qui, fondant sur ses appas leurs avantages, la dirigent et l'entraînent dans cette affreuse conduite, soit par les suites d'un engagement où la séduction des hommes l'aura jetée, soit enfin par tempérament ou libertinage de caractère, reçoive plusieurs hommes en un jour et presque à la suite l'un de l'autre, il est constant qu'elle ne tardera pas à être infectée: ce sont différentes liqueurs versées dans un même vase; elle peut même être sujette à des fleurs blanches très âcres, à des reliquats de règles de mauvaise qualité, à des ulcères de matrice. Les semences de ces différents hommes, qui sont hétérogènes, soit par la diversité du tempérament des individus, soit par la prodigieuse différence qui se trouve dans l'état de leur santé, - tels que ceux qui ont des maladies cutanées qui les rendent encore plus âpres auprès des femmes, tels encore que ceux qui ont des maladies habituelles qui n'ôtent point la puissance génératrice, et autres de cette espèce -, mêlées les unes avec les autres dans le même lieu, où déjà se trouve quelquefois en lui-même une liqueur viciée ou tout au moins en disposition de l'être, ces semences fermentent avec plus d'aisance et de promptitude par la chaleur, s'aigrissent, se tournent en acide et deviennent un poison d'autant plus subtil que la matière qui l'a produit l'est elle-même; ce qui prouve que les femmes ne sont point faites pour être infidèles, et encore moins pour la prostitution.
"D'après ce résumé, qui tient à la saine physique, à la raison et à l'expérience, il est certain que, du moment où il s'est trouvé des femmes livrées à cet abandon général, la contagion a dû se développer dans les sources de la vie.
Ce qui n'est malheureusement que trop général, et, de la plus vile populace où elle a probablement commencé, elle est montée jusques aux grands.
"Mais puisqu'elle existe en action ou en puissance, il est sans doute nécessaire que des hommes éclairés, remplis de connaissances appuyées d'une longue expérience, cherchent tous les moyens de l'arrêter dans son principe, et les communiquent lorsqu'ils les ont trouvés. Il y en a, ma chère Laure, de ces hommes bienfaisants qui, sans redouter le blâme et les cris des sots, sont utiles, non seulement à leurs contemporains mais encore à la postérité, en découvrant sans fard et sans déguisement tout ce qu'ils ont acquis pour prévenir et parer aux accidents qui résultent de la prostitution des femmes.
"C'est encore ici, ma Laurette, un des avantages de l'éponge. Mais elle ne suffit pas seule; il s'agit de l'imbiber avant d'une liqueur où se trouve répandu un sel dont la ténuité est infinie, qui, par ses préparations étant un alcali puissant, s'unit avec précipitation aux sels acides de la liqueur viciée, absorbe dans l'instant leur action, en détruit la nature, les réduit au moment même en sels neutres et préserve par conséquent de contagion dans l'union des sexes dont l'un ou l'autre serait infecté.
"Qu'une femme trempe l'éponge dans cette eau composée, qu'elle se l'introduise, elle peut sans risque s'unir de suite à plusieurs hommes; elle peut même recevoir un homme malsain; ou, dans le cas de la contagion, ayant soin, pour plus de sûreté, de la retirer avec son petit cordon aussitôt qu'il est dehors, de se laver et de s'injecter de la même eau, ou bien de remettre à chaque fois une éponge imbibée de la même composition; on peut ensuite laver ces éponges dans une quantité assez étendue d'eau simple, et s'en servir de nouveau en les retrempant dans l'eau composée.
"Si c'est un homme sain qui se joint à une femme qui ne l'est pas, il peut de même lui introduire cette éponge trempée de cette composition, ayant attention, quand il sera dehors, de tremper le membre décalotté dans cette eau qu'on aura soin de mettre dans un vase de verre, de faïence ou de porcelaine. Et, pour plus de sûreté, il en fera couler par injection dans le canal, avec une petite seringue d'ivoire, et non de métal. S'il était d'une sensation très délicate dans cette partie, cette eau composée serait coupée par moitié avec de l'eau de rose ou de plantain. Je ne te dis rien, ma chère Laure, dont je ne sois très assuré par nombre d'expériences.
"Je pourrais, ma chère Laure, t'apporter encore nombre d'autres raisons pour te prouver que la nature n'a pas donné le même droit aux femmes pour être infidèles; mais il est constant qu'elle a mis dans leur coeur et dans leur manière d'être plus d'inconstance que dans notre sexe. On est fort heureux, quand un objet nous touche sensiblement, de ne pas essuyer cet événement, et, dût-il nous en coûter quelque chose, il faut savoir faire un petit sacrifice pour éviter une perte totale."
(Fin du discours du père)
Dieux! chère Eugénie, qu'il lisait bien dans notre coeur! tu l'avoueras sans doute avec moi. Il dégagea mon âme, par cet exposé de ses sentiments, d'un poids qui la surchargeait; il lui rendit sa tranquillité et la remplit d'une joie parfaite. Je voulais cependant encore éclaircir un soupçon que nos scènes de la campagne m'avaient donné, et je souhaitais qu'il se vérifiât pour ôter tout retour aux regrets que j'avais éprouvés; mais je n'eus pas lieu de tirer cet avantage de la demande que je lui fis:
-- Je désire, cher papa, te faire une question sur laquelle je te prie de me satisfaire sans déguisement.
-- Quoi donc? ma Laurette, pourrais-je en avoir pour toi, et te donner cet indigne exemple après avoir cherché moi-même à te rendre toujours sincère? Parle, la vérité dans ma bouche ne sera pas même fardée.
-- Quand nous avons été la première fois à la campagne avec Rose et Vernol, après t'avoir entendu dire à quelle condition tu te prêtais à ma folie, je me suis persuadée que la vue des grâces de ce beau garçon avait fait naître tes désirs comme il avait excité les miens, et que, pour en jouir, tu avais consenti de céder aux siens en exigeant cette obligation de lui. Ma persuasion était-elle fondée?
-- Que tu t'es trompée, ma chère enfant! j'avais des désirs, il est vrai, tu en voyais les signes certains. Eh! qui n'en aurait pas eu? Mais les attraits et les charmes répandus sur toute ta personne en étaient les principaux mobiles; la scène y ajoutait, mais Vernol n'y était pour rien. Je t'avoue même que le goût de beaucoup d'hommes pour leur sexe me paraît plus que bizarre, quoiqu'il soit répandu chez toutes les nations de la terre; outre qu'il viole les lois de la nature, il me paraît extravagant, à moins qu'on ne se trouve dans une disette absolue de femmes; alors la nécessité est la première de toutes les lois. C'est ce qu'on voit dans les pensions, dans les collèges, dans les vaisseaux, dans les pays où les femmes sont renfermées; et ce qu'il y a de malheureux, ce goût, une fois pris, est préféré. Je ne vois pas du même oeil celui des femmes pour le leur; il ne me paraît pas extraordinaire, il tient même plus à leur essence, tout les y porte, quoiqu'il ne remplisse pas les vues générales; mais au moins il ne les distrait pas ordinairement de leur penchant pour les hommes. En effet, la contrainte presque générale où elles se trouvent, la clôture sous laquelle on les tient, les prisons dans lesquelles elles sont renfermées chez presque toutes les nations, leur présentent l'idée illusoire du bonheur et du plaisir entre les bras d'une autre femme qui leur plaît; point de dangers à courir, point de jalousie à essuyer de la part des hommes, point de médisance à éprouver, une discrétion certaine, plus de beautés, de grâces, de fraîcheur et de mignardises.