Le Rideau levé; ou l'Education de Laure

Chapter 4

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Quelques parures que j'eusse auparavant portées, je me trouvais alors bien plus belle de ma seule beauté; je me regardais dans les glaces avec une complaisance satisfaite, un contentement singulier. Je paraissais d'une blancheur éblouissante, mes petits tétons, si jeunes encore, s'élevaient sur mon sein comme deux demi-boules parfaitement rondes, relevées de deux petits boutons d'une couleur de chair rose; un duvet clair ombrageait une jolie motte grasse et rebondie qui, faiblement entrouverte, laissait apercevoir un bout de clitoris semblable à celui d'une langue entre deux lèvres; il appelait le plaisir et la volupté. Une taille fine et bien prise, un pied mignon surmonté d'une jambe déliée et d'une cuisse arrondie, des fesses dont les pommettes étaient légèrement colorées, des épaules, un cou, une chute de reins charmante et la fraîcheur d'Hébé. Non, l'Amour ne m'eût rien disputé s'il eût été de mon sexe. Tels étaient les éloges que Lucette et mon papa faisaient à l'envi de ma personne. Je nageais dans la joie et l'ivresse de l'amour-propre. Plus je me croyais bien, plus ils me trouvaient telle, et plus j'étais enchantée que ce papa si cher à mon coeur eût une entière jouissance de tout ce que je possédais. Il m'examinait, il m'admirait; ses mains, ses lèvres ardentes se portaient sur toutes les parties de. mon corps. Nous avions, l'un et l'autre, l'ardeur de deux jeunes amants qui n'ont rencontré que des obstacles, et qui vont enfin jouir du prix de leur attente et de leur amour.

Je souhaitais vivement le voir dans l'état où j'étais; je l'en pressai avec instance; il y fut bientôt. Lucette le dégagea de tous ses vêtements; il me coucha sur le lit, mes fesses posées sur le coussin. Je tenais en main le couteau sacré qui devait à l'instant immoler mon pucelage. Ce vit que je caressais avec passion, semblable à l'aiguillon de l'abeille, était d'une raideur à me prouver qu'il percerait rigoureusement la rose qu'il avait soignée et conservée avec tant d'attention. Mon imagination brûlait de désir; mon petit conin tout en feu appétait ce cher vit, que je mis aussitôt dans la route. Nous nous tenions embrassés, serrés, collés l'un sur l'autre; nos bouches, nos langues se dévoraient. Je m'apercevais qu'il me ménageait; mais passant mes jambes sur ses fesses et le pressant bien fort, je donnai un coup de cul qui le fit enfoncer jusqu'où il pouvait aller, La douleur qu'il sentit et le cri qui m'échappa furent ceux de sa victoire. Lucette, passant alors sa main entre nous, me branlait, tandis que, de l'autre, elle chatouillait le trou de mon cul. La douleur, le plaisir mélangés, le foutre et le sang qui coulaient, me firent ressentir une sublimité de plaisir et de volupté inexprimables. J'étouffais, je mourais; mes bras, mes jambes, ma tête tombèrent de toutes parts; je n'étais plus à force d'être. Je me délectais dans ces sensations excessives, auxquelles on peut à peine suffire. Quel état délicieux! Bientôt, j'en fus retirée par de nouvelles caresses; il me baisait, me suçait, me maniait les tétons, les fesses, la motte; il relevait mes jambes en l'air pour avoir le plaisir d'examiner, sous un autre point de vue, mon cul, mon con, et le ravage qu'il y avait fait. Son vit que je tenais, ses couilles que Lucette caressait, reprirent bientôt leur fermeté. Il me le remit. Le passage facilité ne nous fit plus sentir, dès qu'il fut entré, que des ravissements. Lucette, toujours complaisante, renouvela ses chatouillements, et je retombai dans l'apathie voluptueuse que je venais d'éprouver.

Mon papa, fier de sa victoire et charmé du sacrifice que mon coeur lui avait fait, prit le coussin qui était sous moi, teint du sang qu'il avait fait couler, et le serra avec le soin et l'empressement de l'amant le plus tendre, comme un trophée de sa conquête. Il revint bientôt à nous:

-- Ma Laure, chère et aimable fille, Lucette a multiplié tes plaisirs: n'est-il pas juste de les lui faire partager?

Je me jetai à son cou, je l'attirai sur le lit; il la prit dans ses bras et la mit à côté de moi; je la troussai d'abord et je la trouvai toute mouillée.

-- Que tu es émue, ma chère bonne, je veux te rendre une partie du plaisir que j'ai eu.

Je pris la main de mon papa, je lui introduisis un de ses doigts qu'il faisait entrer et reparaître, et je la branlai. Elle ne tarda pas à tomber dans l'extase d'où je venais de sortir.

Ah! chère Eugénie, que ce jour eut de charmes pour moi! Je te l'avoue, tendre amie, il a été le plus beau de ma vie et le premier où j'ai connu les délices de la volupté dans leur plus haut degré. Je le rappelle encore à ma mémoire avec un saisissement de satisfaction que je ne peux te rendre; mais, en même temps, avec un cruel serrement de coeur. Faut-il que ce souvenir, qui me cause tant de plaisir et de joie, fasse naître en même temps les regrets les plus amers? Écartons pour un moment cette image si triste pour mon âme.

Il régnait dans ce cabinet une douce chaleur; je me sentais si bien dans l'état où j'étais que je ne voulus rien mettre sur moi; j'étais d'une gaieté folle: je prétendis souper parée de mes seuls appas. Lucette, attentive, avait eu le soin d'écarter tous les domestiques et de jeter un voile épais sur la malignité de leurs regards; elle eut la complaisance d'apporter seule et de préparer tout ce qu'il fallait, et ferma les portes avec soin. Je ne fus pas contente que je ne l'eusse mise dans la situation où nous étions: je fis voler loin d'elle tout ce qui la couvrait; elle était charmante à mes yeux. Nous nous mîmes à table. Mon papa était, entre nous deux, l'objet de nos caresses, qu'il nous rendait tour à tour. Les glaces répétaient cette charmante scène; nos grâces et nos attitudes étaient variées par les saillies qu'inspirait un vin délicat; son coloris brillant y répandait même des nuances différentes: nous ressentîmes bientôt les effets de sa vertu et de nos attouchements. Nos cons étaient enflammés; son vit avait repris toute sa raideur et sa dureté. Dans un état aussi animé, aussi pressant, la table nous déplut; nous courûmes, nous volâmes sur le lit. Dans ce jour, qui m'était uniquement consacré, je fus encore plongée dans les délices d'une volupté suprême; il se coucha sur ma gauche, ses cuisses passées sous les miennes qui étaient relevées; son vit se présentait fièrement à l'entrée. Lucette se mit sur moi, ma tête entre ses genoux; son joli con était sous mes yeux; je l'entrouvrais, je le chatouillais, je caressais ses fesses qui étaient en l'air; son ventre rasait mes tétons; ses cuisses étaient entre mes bras; tout excitait, tout animait la flamme du désir. Elle écarta les lèvres de mon petit conin, qui était d'un rouge vif; je l'engageai d'y mettre l'éponge pour que mon papa jouît de moi sans inquiétude et pût décharger dedans. Il était sensible et douloureux: dès qu'on y touchait, je souffrais; cependant, malgré cette sensation douloureuse, je l'endurai dans l'espérance que j'en aurais bientôt de plus agréable. Lucette conduisit le vit de mon papa dans le chemin dont elle avait écarté tous les dangers, et qui n'était plus semé que de fleurs: il s'y précipita; il enfonça; elle me branlait en même temps, et je lui rendais un pareil service, tandis qu'il faisait avec son doigt, dans le con de ma bonne, le même mouvement que son vit faisait dans le mien. Ces variétés, ces attitudes, cette multiplicité d'objets et de sensations dans les approches du plaisir en augmentaient infiniment les délices. Nous le sentîmes venir à nous; mais prêts à nous échapper comme l'éclair étincelant fuit à nos regards, nous en savourâmes au moins toute l'étendue dans un délectable anéantissement, dont la douceur et les charmes ne peuvent qu'être sentis. Nous commencions à être fatigués. Lucette se releva, fut mettre ordre à tout et, dès qu'elle fut de retour, nous nous mîmes dans un lit, entre les bras les uns des autres, où nous passâmes une huit préférable pour nous au jour le plus pompeux.

Hélas! chère Eugénie, pourquoi l'imagination va-t-elle toujours au-delà de la réalité qui suffit seule à notre bonheur? Je croyais que tous les jours allaient le disputer à celui qui m'avait procuré tant de plaisirs; mais mon père, plus soigneux, plus délicat peut-être, et veillant sans interruption à ma santé, m'engagea le lendemain à reprendre ce fatal caleçon:

-- Ma chère Laurette, je ne te le cache pas, je me défie de toi, de nous tous; ton tempérament n'est pas encore assez formé pour que je t'abandonne à toi-même, et tu m'es trop chère pour que je ne cherche pas à te ménager avec toute l'attention qui peut dépendre de moi. Cependant, tu jouiras de nos caresses, tu nous en feras; sans gêne avec toi, tu partageras en quelque façon nos plaisirs; et de temps en temps nous te réserverons une nuit pareille, que tu trouveras d'autant plus agréable que tu l'attendras avec impatience. Enfin si tu veux me plaire, tu te prêteras à ce que je désire de toi et tu y consentiras avec complaisance.

C'était un moyen assuré de ne pas me faire regarder cet emprisonnement comme insupportable. Ne crois pas non plus, ma chère, que ce soit par un trait de jalousie: tu verras bientôt le contraire. Je te laisse donc faire. Ah! chère Eugénie, que je m'en suis bien trouvée.

Il y avait déjà près de dix-neuf mois que j'avais passé l'heureuse soirée dont je viens de te retracer le tableau, lorsque j'eus le chagrin de voir l'éloignement de Lucette.

Son père, qui demeurait en province, la rappela près de lui: une maladie dangereuse lui fit désirer absolument son retour avant de mourir. Son départ nous causa la peine la plus sensible; nos larmes sincères furent confondues avec les siennes; pour moi, je ne pouvais retenir mes sanglots, qui ne furent enfin suspendus que par l'espérance et le désir qu'elle nous témoignait de revenir au plus tôt. Mais, peu de temps après la mort de son père, elle tomba dans une maladie de langueur dont elle eut beaucoup de peine à se rétablir pendant plus de deux ans. Son père lui avait laissé un bien-être qui la fit rechercher dans son canton; elle ne voulait entendre parler de qui que ce soit; elle trouvait, suivant ses lettres, une si grande différence entre mon papa et tous ceux qui se présentaient pour elle qu'elle en était révoltée. Enfin, elle ne voulait écouter aucune proposition de mariage et ne soupirait qu'après son retour avec nous. Néanmoins, sollicitée par sa mère et ses autres parents, qui lui représentaient les avantages qu'elle y trouvait et le besoin que sa mère, infirme, avait d'elle, la complaisance arracha son consentement contre son gré, après avoir cependant consulté mon papa en qui elle avait la plus entière confiance. Comme le parti qui s'offrait était effectivement très avantageux, il se crut obligé par ses principes de lui conseiller de l'accepter, ce qu'il fit avec une véritable répugnance, m'ayant assuré plusieurs fois qu'il avait un pressentiment de son malheur, auquel il ne voulait pourtant pas ajouter foi, le regardant comme une faiblesse.

Cependant, elle mourut des suites de sa première couche.

Je regrettais souvent l'éloignement de Lucette, que je regardais perdue pour moi, mais je me consolais dans les bras de ce cher et tendre papa. J'avais enfin totalement quitté cet habillement secret que j'avais si souvent maudit; mais la langueur de Lucette, de quelque cause qu'elle pût venir, ajoutant du poids aux réflexions qu'il avait déjà faites et aux nouvelles dont il me faisait part, le détermina à me ménager avec plus d'attention qu'il n'en avait mis à son égard, en me faisant sentir combien cela était nécessaire à ma constitution délicate. Je me rendais à ses raisons, avec d'autant plus de facilité que j'avais en lui la foi la plus complète. Comme il s'éloignait peu de moi et que je couchais toujours avec lui, il me veillait et m'arrêtait souvent lorsque je cédais à mes désirs avec trop d'ardeur.

Depuis le départ de Lucette, il avait fait plusieurs changements dans son appartement; on ne pouvait plus entrer dans ma chambre qu'en passant par la sienne. Il avait répandu dans son domestique un air de sévérité sur ce sujet, qui nous faisait quelquefois rire ensemble. Nos lits étaient appuyés contre le même mur qu'il avait fait percer; et dans les doubles cloisons qui couvraient le fond de nos alcôves il avait fait pratiquer des panneaux à coulisses, qui s'ouvraient par un ressort que nous seuls connaissions. Il faisait emporter tous les soirs la clef de ma chambre par une femme qu'il avait prise à la place de Lucette, et que nous tenions tout à fait dans le rang de domestique; mais, quand nous étions dégagés de tout incommode, je passais par les coulisses et je venais, dans ses bras, jouir d'un sommeil doux et tranquille que me procuraient ces nuits heureuses, suivies des jours les plus agréables.

Ce fut dans une de ces charmantes nuits qu'il me fit goûter une nouvelle sorte de plaisir, dont je n'avais pas d'idée; que non seulement je ne trouvai pas moins délicieux, mais encore qui me parut des plus vifs:

-- Ma chère Laure, aimable enfant, tu m'as donné ta première fleur; mais tu possèdes un autre pucelage que tu ne dois ni ne peux me refuser si je te suis toujours cher.

-- Ah! si tu me l'es! Qu'ai-je donc en moi, cher papa, dont tu ne puisses disposer à ton gré et qui ne soit pas à toi? Heureuse quand je puis faire tout ce qui peut contribuer à ta satisfaction, mon bonheur est établi sur elle!

-- Fille divine, tu m'enchantes, la nature et l'amour ont pris plaisir à former tes grâces; partout en toi séjourne la volupté, elle se présente avec mille attraits différents dans toutes les parties de ton corps; dans une belle femme qu'on adore, et qui paie d'un semblable amour, mains, bouche, aisselles, tétons, cul, tout est con.

-- Eh bien! choisis, tu es le maître et je suis toute à tes désirs.

Il me fit mettre sur le côté gauche, mes fesses tournées vers lui. Et, mouillant le trou de mon cul et la tête de son vit, il l'y fit entrer doucement. La difficulté du passage levée ne nous présenta plus qu'un nouveau chemin semé de plaisirs accumulés; et, soutenant ma jambe de son genou relevé, il me branlait, en enfonçant de temps en temps le doigt dans mon con. Ce chatouillement réuni de toutes parts avait bien plus d'énergie et d'effet; quand il reconnut que j'étais au moment de ressentir les derniers transports, il hâta ses mouvements, que je secondais des miens. Je sentis le fond de mon cul inondé d'un foutre brûlant, qui produisit de ma part une décharge abondante. Je goûtais une volupté inexprimable, toutes les parties sensibles y concouraient, mes transports et mes élans en faisaient une démonstration convaincante; mais je ne les devais qu'à ce vit charmant, pointu, retroussé et peu puissant, porté par un homme que j'adorais.

-- Quel séduisant plaisir, chère Laurette! et toi, belle amie, qu'en dis-tu? Si j'en juge par celui que tu as montré, tu dois en avoir eu beaucoup!

-- Ah! cher papa, infini, nouveau, inconnu, dont je ne peux exprimer les délices, et dont les sensations voluptueuses sont multipliées au-delà de tout ce que j'ai éprouvé jusqu'à présent.

-- En ce cas, ma chère enfant, je veux une autre fois y répandre plus de charmes encore, en me servant en même temps d'un godemiché, et je réaliserai par ce moyen l'Y grec du Saint-Père.

-- Papa, qu'est-ce donc qu'un godemiché?

-- Tu le verras, ma Laure, mais il faut attendre un autre jour.

Le lendemain je ne lui parlai que de cela; je voulais le voir absolument; je le pressai tant qu'il fallut enfin qu'il me le montrât. J'en fus surprise; je désirais qu'il m'en fît faire l'essai le soir même, mais il me remit au surlendemain. Je veux, ma chère, faire avec toi, comme papa me fit alors; je ne t'en ferai la description que dans une autre scène où nous le mîmes en usage. Je t'en ai déjà parlé de vive voix, et je regrettais de ne pas l'avoir dans nos caresses où j'aurais avec tant de plaisir joué le rôle d'un amant tendre avec toi; mais je ne l'oublierai sûrement pas quand j'irai retrouver ma consolation dans tes bras.

Malgré la distance qu'il mettait dans les plaisirs qu'il me procurait, il n'y avait aucune sorte de variété qu'il n'y répandît pour y ajouter de nouveaux attraits; il m'était d'autant plus facile de les y trouver que je l'aimais avec toute la passion dont j'étais capable. Quelquefois il se mettait sur moi, sa tête entre mes cuisses et la mienne entre ses genoux; il couvrait de sa bouche ouverte et brûlante toutes les lèvres de mon con; il les suçait, il enfonçait sa langue entre deux, du bout il branlait mon clitoris, tandis qu'avec son doigt ou le godemiché il animait, il inondait l'intérieur. Je suçais moi-même la tête de son vit; je la pressais de mes lèvres; je la chatouillais de ma langue; je l'enfonçais tout entier, je l'aurais avalé. Je caressais ses couilles, son ventre, ses cuisses et ses fesses. Tout est plaisir, charmes, délices, chère amie, quand on s'aime aussi tendrement et avec autant de passion.

Telle était la vie délicieuse et enchantée dont je jouissais depuis le départ de ma chère bonne. Déjà huit ou neuf mois s'étaient écoulés, qui m'avaient paru fuir bien rapidement.

Le souvenir et l'état de Lucette étaient les seuls nuages qui se montraient dans les beaux jours que je passais alors; variés par mille plaisirs, suivis de nuits qui m'intéressaient encore davantage, je faisais consister toute ma satisfaction et ma félicité à les voir disparaître pour employer tous les moments qu'ils me laissaient entre les bras de ce tendre et aimable papa, que j'accablais de mes baisers et de mes caresses. Il me chérissait uniquement, mon âme était unie à la sienne, je l'aimais à un degré que je ne puis te peindre.

Mais, chère Eugénie, que vas-tu penser de ton amie sur une confession que je ne t'ai pas encore faite? Quelle scène nouvelle tu vas voir paraître, et quel fondement peut-on faire sur soi-même? A quel degré d'extravagance l'imagination exaltée n'entraîne-t-elle pas? Qui peut donc répondre de ses caprices et de son tempérament? Si le coeur est toujours le même, s'il est plein des mêmes sentiments, faut-il que des désirs violents, souvent pour un vain fantôme qu'on se crée, nous poussent au-delà du but où nous devrions nous arrêter et nous mènent bien plus loin que nous ne devrions aller? J'en suis un exemple frappant.

Dois-je te faire cet aveu? Oui, ne cachons rien à l'amie de mon coeur; je rougis moins de te le dire que d'en avoir eu la folie. Une circonstance va te la développer tout entière, et te fera voir en même temps la bonté, la douceur et le vif intérêt de mon père pour moi, la justesse de son esprit, la force de son âme, de son attachement et de sa complaisance. Elle me fit connaître plus que jamais à quel point il méritait tout mon coeur et mon amour; aussi son image le remplira-t-elle toujours, et ne s'en effacera qu'avec ma vie.

Dans la même maison que nous occupions végétait une vieille dévote, veuve et âgée, qui ne croyait son temps bien employé qu'en passant la plus grande partie du jour à courir les églises. Elle avait trois enfants. L'aîné, débauché dans toute l'étendue de l'expression, ne fréquentait que la plus mauvaise compagnie; à peine le connaissions-nous de vue. Jouissant du bien qui lui revenait de son père, il le dissipait avec profusion. Son frère, de beaucoup plus jeune, avait quelques mois au-dessus de seize ans lorsqu'il quitta le collège pour revenir chez sa mère. C'était un garçon beau comme on peint l'Amour, d'une humeur égale et d'un caractère fort doux. Ils avaient une soeur fort gentille, qui atteignait ses quinze ans et demi.

Représente-toi, chère Eugénie, une petite brune claire, teint animé, oeil vif, nez troussé, bouche agréable et vermeille, taille découplée, toute mignonne, d'une vivacité pétulante, folle autant qu'il se puisse, et outre cela très amoureuse; mais fine, et en même temps discrète sur ce qui pouvait avoir trait à ses plaisirs. Tous les jours elle plaisantait sur les sermons que lui faisait de temps en temps sa bonne dévote de mère. J'avais lié connaissance avec elle plus particulièrement huit ou neuf mois après le départ de Lucette et, par cette occasion, j'avais fait celle de son jeune frère lorsqu'il revint avec elle. Souvent ils venaient me voir et il ne se passait guère de jours que nous ne fussions ensemble. Sa mère en était d'autant plus satisfaite qu'elle me donnait journellement pour exemple à sa fille. Il est vrai que je tenais de la nature et de l'éducation que je recevais de mon papa un air plus réservé. Ne penses-tu pas, Eugénie, avec moi que si, dans nos usages, l'amour dégrade nos réputations, l'imprudence dans le choix et dans la conduite y contribue totalement, et surtout ces airs de coquetterie, ces façons libres et qui ne tiennent à rien, quoique souvent elles ne vont pas plus loin; tandis qu'une hypocrite, une dévote, une femme attentive aux dehors les sauvent en jouissant sous le voile du mystère; mais elles conservent leur réputation sous ces apparences; elles font bien, et mieux encore si elles ont la prudence de mettre un frein à leur langue sur la conduite des autres; modération qui détourne les curieux ou les intéressés de l'examen recherché qu'ils pourraient faire. Encore une fois, ce n'est pas dans le fait, c'est dans les manières et par un mauvais choix qu'on se perd.

Je m'aperçus bientôt que mon père les étudiait avec attention; il jugea Vernol et sa soeur. Il me dit que Rose en savait plus que sa nourrice ne lui en avait enseigné, et que si, sur le plaisir et la jouissance, elle était plus ignorante que moi, ce dont il doutait, elle avait grande disposition à en apprendre davantage, et que si j'étais curieuse de juger de ses connaissances, je pouvais l'éprouver. Les différents badinages où je l'engageai depuis me mirent à même d'en porter le même jugement. Mais il s'expliqua peu sur Vernol.

Mes talents s'étaient perfectionnés. Musicienne, pinçant la harpe avec délicatesse, chantant avec goût, déclamant avec intelligence, j'avais formé une société où j'admis Rose et Vernol. Bientôt il eut par là le moyen de me faire apercevoir la passion qu'il avait prise pour moi. Il me cherchait, il me suivait sans cesse, les prétextes ne lui manquaient pas. Ses rôles étaient animés, remplis d'attention, de soins, de complaisance: tout me disait ce qu'il n'osait prononcer.

Je m'en aperçus, et, lorsque j'en fus persuadée, j'en fis part à mon papa avec ce ton et ce sourire qui annoncent la plaisanterie:

-- Laure, je l'ai soupçonné dès les premiers instants; ses yeux, son teint deviennent plus animés quand il est près de toi; son air quelquefois embarrassé et toutes ses démarches le décèlent. Eh bien! ma fille, avec cette connaissance de son amour pour toi, que ressens-tu pour lui?

Je ne m'étais pas encore consultée, ma chère Eugénie, je n'avais pas fouillé dans les replis de mon âme et, croyant n'avoir pour Vernol que ce sentiment qu'on nomme amitié, je lui en parlai sur ce ton. Mais un service de mon père, en me demandant si c'était là tout, suffit pour me faire rentrer en moi, et je reconnus bientôt, en y réfléchissant, que la présence de Vernol m'animait, et que lorsqu'il n'était pas avec sa soeur il me manquait quelque chose; car, sans y faire attention, je demandais à Rose avec une sorte d'empressement ce que son frère était devenu. Je ne pouvais concevoir comment je m'étais éprise d'un tel caprice avec lequel mon coeur était si peu d'accord. Sa figure, il est vrai, me charmait; sa douceur et ses soins en augmentaient les attraits.