Le Rhin, Tome IV

Part 6

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Le duc de Savoie, situé dans la montagne, était fort. C'était un très-grand seigneur; il était marquis de Suze, de Clèves et de Saluces, comte de Nice et de Maurienne, et il avait un million d'or de revenu. Il était l'allié des Suisses, qui désiraient un voisinage tranquille; et il était l'allié de la France, qui avait besoin de ce duc pour faire frontière aux princes d'Italie, et qui avait payé son amitié au prix du marquisat de Saluces; il était l'allié de la maison d'Autriche, à laquelle il pouvait donner ou refuser le passage dans le cas où elle aurait voulu faire marcher ses troupes du Milanez vers les Pays-Bas, _qui ne sont du tout paisibles et branlent toujours au manche_, comme disait Mazarin; enfin, il était l'allié des princes d'Allemagne, à cause de la maison de Saxe dont il descendait. Ainsi crénelé dans cette quadruple alliance, il semblait inexpugnable; mais comme il avait trois prétentions, l'une sur Genève contre la république, l'autre sur Montferrat contre le duc de Mantoue, la troisième sur l'Achaïe contre la Sublime Porte, c'était par là que la politique le saisissait de temps en temps pour le secouer ou le retourner. Le grand-duc de Toscane avait un pays qu'on appelait l'_Etat de fer_, une frontière de forteresses et une frontière de montagnes, quinze cent mille écus de revenu, dix millions d'or dans son trésor et deux millions de joyaux, cinq cents chevaux de cavalerie, trente-huit mille gens de pied, douze galères, cinq galéasses et deux galions, son arsenal à Pise, son port militaire à l'île d'Elbe, son four à biscuit à Livourne. Il était allié de la maison d'Autriche par mariage, et du duc de Mantoue par parenté; mais la Corse le brouillait avec Gênes, la question des limites avec le duc d'Urbin, moindre que lui, la jalousie avec le duc de Savoie, plus grand que lui. Le défaut de ses montagnes, c'était d'être ouvertes du côté du pape; le défaut de ses forteresses, c'était d'être des forteresses de guerre civile, plutôt faites contre le peuple que contre l'étranger; le défaut de son autorité, c'était d'être assise sur trois anciennes républiques, Florence, Sienne et Pise, fondues et réduites en une monarchie. Le duc de Mantoue était Gonzague; outre Mantoue, très-forte cité bâtie avant Troie, et où l'on ne peut entrer que par des ponts, il avait soixante-cinq villes, cinq cent mille écus de revenu, et la meilleure cavalerie de l'Italie; mais, comme marquis de Montferrat, il sentait le poids du duc de Savoie. Le duc de Modène était Est; il avait Modène et Reggio; mais, comme duc prétendant de Ferrare, il sentait le poids du pape. Le duc d'Urbin était Montefeltro; il s'étendait sur soixante milles de longueur et sur trente-cinq de largeur, avait un peu d'Ombrie et un peu de Marche, sept villes, trois cents châteaux et douze cents soldats aguerris; mais, comme voisin d'Ancône, il sentait le poids du pape et lui payait chaque année deux mille deux cent quarante écus. Au centre même de l'Italie, dans un Etat de forme bizarre qui coupait la presqu'île en deux comme une écharpe, résidait le pape, dont nous esquisserons peut-être plus loin en détail la puissance comme prince temporel. Le pape tenait dans sa main droite les clefs du paradis, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir sous sa main gauche la clef de l'Italie inférieure, Gaëte. Indépendamment de l'Etat de l'Eglise, il était souverain et seigneur direct des royaumes de Naples et de Sicile, des duchés d'Urbin et de Parme, et, jusqu'à Henri VIII, il avait reçu l'hommage des rois bretons pour l'Angleterre et l'Irlande. Il était d'autant plus maître en Italie, que Naples et Milan étaient à un roi absent. Sa grandeur morale était immense. Respecté de près, vénéré de loin, conférant sans s'amoindrir des dignités égales aux royautés, couronnant ses cardinaux de cet hexamètre hautain: _Principibus præstant et regibus æquiparantur_, pouvant donner sans perte, récompenser sans dépense et châtier sans guerre, il gouvernait toutes les princesses de la chrétienté avec la rose d'or, qui lui revenait à deux cent trente écus, et tous les princes avec l'épée d'or, qui lui revenait à deux cent quarante; et, pour faire humblement agenouiller les empereurs d'Allemagne, lesquels pouvaient mettre sur pied deux cent mille hommes, ce qui représente aujourd'hui un million de soldats, il suffisait qu'il leur montrât les bonnets et les panaches de sa garde suisse, qui lui coûtait deux cents écus par an.

Au nord de l'Europe végétaient dans la pénombre polaire deux monarchies trop lointaines en apparence pour agiter le centre. Pourtant, au seizième siècle, à la demande de Henri II, Christiern II, roi de Danemark, avait pu envoyer en Ecosse dix mille soldats sur cent navires. La Suède avait trente-deux enseignes de sept cents hommes de pied chacune, treize compagnies ordinaires de cavalerie, cinquante voiles en temps de paix, soixante-dix en temps de guerre, et versait par an sept tonnes d'or, environ cent mille thalers, au trésor royal. La Suède parut peu brillante jusqu'au jour où Charles XII résuma toute sa lumière en un éclair éblouissant.

A cette époque, la France militaire parlait haut en Europe; mais la France littéraire bégayait encore. L'Angleterre, pour les nations du continent, n'était qu'une île considérable occupée d'un commencement obscur de troubles intérieurs. La Suisse, c'est là sa tâche aux yeux de l'historien, vendait des armées à qui en voulait. Celui qui écrit ces lignes visitait il y a quelques années l'arsenal de Lucerne. Tout en admirant les vitraux du seizième siècle que le sénat lucernois a failli, dit-on, laisser emporter par un financier étranger moyennant mille francs par croisée, il arriva dans une salle où son guide lui montra deux choses: une grossière veste de montagnard auprès d'une pique, et une magnifique souquenille rouge galonnée d'or auprès d'une hallebarde. La grosse veste, c'était l'habit des paysans de Sempach; la souquenille galonnée, c'était l'uniforme de la garde suisse de l'empereur d'Allemagne. Le visiteur s'arrêta devant cette triste et saisissante antithèse. Ce haillon populaire, cette défroque impériale, ce sayon de pâtre, cette livrée de laquais, c'était toute la gloire et toute la honte d'un peuple pendues à deux clous.

Des voyageurs étrangers qui parcouraient aussi l'arsenal de Lucerne s'écrièrent en passant près de l'auteur de ce livre: _Que fait cette hallebarde à côté de cette pique?_ Il ne put s'empêcher de leur répondre: _Elle fait l'histoire de la Suisse_[3].

[3] Les blâmes généraux de l'histoire admettent toujours les restrictions individuelles. Il faut circonscrire la sévérité pour rester dans le juste et dans le vrai. Sans contredit, et nonobstant tous les motifs d'économie politique pris dans un excédant de population qui se fût plus honorablement écoulé en émigrations ou en colonies, sans contredit, ces ventes d'armées faites par un peuple libre à tous les despotismes qui avaient besoin de soldats sont une chose immorale et honteuse. C'était, redisons-le, transformer des citoyens en condottieri, un homme libre en lansknecht, l'uniforme en livrée. Il est malheureusement vrai de dire qu'au dix-septième et même au dix-huitième siècle l'habit militaire des Suisses capitulés avait cet aspect. Il est triste également que le mot _Suisse_, qui éveille dans l'esprit une idée d'indépendance, puisse y éveiller aussi une idée de domesticité. Nous avons encore le _suisse_ des hôtels, le _suisse_ des cathédrales. _Il m'avait fait venir d'Amiens pour être_ suisse. Mais il serait inique d'étendre la réprobation que soulève un fait de nation, considéré dans son ensemble, à tous les individus, souvent honorables et purs, qui ont participé à ce fait ou l'ont subi. Hâtons-nous de le proclamer, sous cette livrée il y a eu des héros. Les Suisses, même capitulés, ont été souvent sublimes. Après avoir vendu leur service, qui pouvait s'acheter, ils ont donné leur dévouement, qui ne pouvait se payer. Abstraction faite de l'origine fâcheuse des concordats militaires, à un certain point de vue historique que l'auteur de ce livre est loin de répudier, les Suisses, par exemple, ont été admirables aux Tuileries. Il est beau peut-être que la nation qui, la première en Europe, a donné son sang pour la liberté naissante, l'ait donné la dernière pour la royauté mourante; et sous ce rapport le 10 août 1792 n'est pas indigne du 17 novembre 1307.

L'esquisse qu'on peut faire en son esprit de l'Europe à cette époque ne serait pas complète si l'on ne se figurait au Nord, dans le crépuscule d'un hiver éternel, une étrange figure assise, un peu en deçà du Don, sur la frontière de l'Asie. Ce fantôme, qui occupait les imaginations au dix-septième siècle, comme un génie, moitié dieu, moitié prince, des _Mille et une Nuits_, s'appelait le grand knez de Moscovie.

Ce personnage, plutôt asiatique qu'européen, plutôt fabuleux que réel, régnait sur un vaste pays périodiquement dépeuplé par les courses des Tartares. Le roi de Pologne avait la Russie noire, c'est-à-dire la terre; lui, il avait la Russie blanche, c'est-à-dire la neige. On faisait cent récits et cent contes de lui dans les salons de Paris, et, tout en s'extasiant sur les sixains de Benserade à Julie d'Angennes, on se demandait, pour varier la conversation, s'il était bien prouvé que le grand knez pût mettre en campagne trois cent mille chevaux. La chose paraissait chimérique, et ceux qui la déclaraient impossible rappelaient que le roi de Pologne Etienne était entré victorieusement en Moscovie et avait failli la conquérir avec soixante mille hommes, et qu'en 1560 le roi de Mongul était venu à Moscou avec quatre-vingt mille chevaux et l'avait brûlée. _Le knez est fort riche_, écrivait madame Pilou, _il est seigneur et maître absolu de toutes choses. Ses sujets chassent aux fourrures. Il prend pour lui les meilleures peaux et les plus chères, et se fait sa portion à sa volonté._ Les princes d'Europe, par curiosité plus encore que par politique, envoyaient au knez des ambassades presque ironiques. Le roi de France hésitait à le traiter d'altesse. C'était le temps où l'empereur d'Allemagne ne donnait au roi de Pologne que de la sérénité, et où le marquis de Brandebourg tenait à insigne honneur d'être archichambellan de l'empire. Philippe Pernistern, que l'empereur avait envoyé à Moscou pour savoir ce que c'était, était revenu épouvanté de la couronne du knez, qui surpassait en valeur, disait-il, les quatre couronnes réunies du pape, du roi de France, du roi catholique et de l'empereur. Sa robe était _toute semée de diamants, rubis, émeraudes et autres pierres grosses comme des noisettes_. Pernistern avait rapporté en présent à l'empereur d'Allemagne _huit quarantaines de zoboles et de martres zibelines, dont chacune fut estimée à Vienne deux cents livres_. Il ajoutait, du reste, que _les Circassiens des cinq montagnes étaient pour ce prince un grand embarras_. Il estimait l'infanterie moscovite à _vingt mille hommes_. Quoi qu'il en fût de ces narrations orientales, c'était une distraction pour l'Europe, occupée alors de tant de grosses guerres, d'écouter de temps en temps le petit cliquetis d'épées divertissant et lointain que faisait dans son coin le knez de Moscovie ferraillant avec le précop, prince des Tartares.

On n'avait sur sa puissance et sa force que des idées très-incertaines. Quant à lui, plus loin que le roi de Pologne, plus loin que le roi de Hongrie, majesté à tête rasé et à moustaches longues, plus loin que le grand-duc de Lithuanie, prince déjà fort sauvage à voir, habillé d'une pelisse et coiffé d'un bonnet de fourrures, on l'apercevait assez nettement, immobile sur une sorte de chaire-trône, entre l'image de Jésus et l'image de la Vierge, crossé, mitré, les mains pleines de bagues, vêtu d'une longue robe blanche comme le pape, et entouré d'hommes couverts d'or de la tête aux pieds. Quand des ambassadeurs européens étaient chez lui, il changeait de mitre tous les jours pour les éblouir.

Au delà de la Moscovie et du grand knez, dans plus d'éloignement et dans moins de lumière, on pouvait distinguer un pays immense au centre duquel brillait dans l'ombre le lac de Caniclu, plein de perles, et où fourmillaient, échangeant entre eux des monnaies d'écorce d'arbres et de coquilles de mer, des femmes fardées, habillées, comme la terre non cultivée, de noir en été et de blanc en hiver, et des hommes vêtus de peaux humaines écorchées sur leurs ennemis morts. Dans l'épaisseur de ce peuple qui pratiquait farouchement une religion composée de Mahomet, de Jésus-Christ et de Jupiter, dans la ville monstrueuse de Cambalusa, habitée par cinq mille astrologues et gardée par une innombrable cavalerie, on entrevoyait, au milieu des foudres et des vents, assis, jambes croisées, sur un tapis circulaire de feutre noir, le grand khan de Tartarie, qui répétait par intervalles d'un air terrible ces paroles gravées sur son sceau: _Dieu au ciel, le grand khan sur terre._

Les oisifs parisiens racontaient du khan, comme du knez, force choses merveilleuses. L'empire du khan des Tartares avait été fondé, disait-on, par le maréchal Canguiste, que nous nommons aujourd'hui Gengis-Khan. L'autorité de ce maréchal était telle, qu'il fut obéi un jour par sept princes auxquels il avait commandé de tuer leurs enfants. Ses successeurs n'étaient pas moindres que lui. Le nom du grand khan régnant était écrit au fronton de tous les temples en lettres d'or, et le dernier des titres de ce prince était _âme de Dieu_. Il partageait avec le grand knez la royauté des hordes. Un jour, apprenant par les astrologues que la ville de Cambalusa devait se révolter, Cublai-Khan en fit faire une autre à côté, qu'il appela Taïdu. Voilà ce que c'était que le grand khan.

Au dix-septième siècle, n'oublions pas qu'il n'y a de cela que deux cents ans, il y avait hors d'Europe, au Nord et à l'Orient, une série fantastique de princes prodigieux et incroyables, échelonnés dans l'ombre; mirage étrange, fascination des poëtes et des aventuriers, qui au treizième siècle avait fait rêver Dante et partir Marco Polo. Quand on allait vers ces princes, ils semblaient reculer dans les ténèbres; mais en cherchant leur empire on trouvait tantôt un monde, comme Colomb, tantôt une épopée, comme Camoens. Vers la frontière septentrionale de l'Europe, la première de ces figures extraordinaires, la plus rapprochée et la mieux éclairée, c'était le grand-duc de Lithuanie; la deuxième, distincte encore, c'était le grand knez de Moscovie; la troisième, déjà confuse, c'était le grand khan de Tartarie; et au delà de ces trois visions, le grand shérif sur son trône d'argent, le grand sophi sur son trône d'or, le grand zamorin sur son trône d'airain, le grand mogol entouré d'éléphants et de canons de bronze, le sceptre étendu sur quarante-sept royaumes; le grand lama, le grand cathay, le grand daïr, de plus en plus vagues, de plus en plus étranges, de plus en plus énormes, allaient se perdant les uns derrière les autres dans les brumes profondes de l'Asie.

II

Sauf quelques détails qui viendront en leur lieu et qui ne dérangeront en rien cet ensemble, telle était l'Europe au moment que nous avons indiqué. Comme on l'a pu reconnaître, le doigt divin, qui conduit les générations de progrès en progrès, était dès lors partout visible dans la disposition intérieure et extérieure des éléments qui la constituaient, et cette ruche de royaumes et de nations était admirablement construite pour que déjà les idées y pussent aller et venir à leur aise et faire dans l'ombre la civilisation.

A ne prendre que l'ensemble, et en admettant les restrictions qui sont dans toutes les mémoires, ce travail, qui est la véritable affaire du genre humain, se faisait au commencement du dix-septième siècle en Europe mieux que partout ailleurs. En ce temps où vivaient, respirant le même air, et par conséquent, fût-ce à leur insu, la même pensée, se fécondant par l'observation des mêmes événements, Galilée, Grotius, Descartes, Gassendi, Harvey, Lope de Vega, Guide, Poussin, Ribera, Van Dyck, Rubens, Guillaume d'Orange, Gustave-Adolphe, Walstein, le jeune Richelieu, le jeune Rembrandt, le jeune Salvator Rosa, le jeune Milton, le jeune Corneille et le vieux Shakspeare, chaque roi, chaque peuple, chaque homme, par la seule pente des choses, convergeaient au même but, qui est encore aujourd'hui la fin où tendent les générations, l'amélioration générale de tout par tous, c'est-à-dire la civilisation même. L'Europe, insistons sur ce point, était ce qu'elle est encore, un grand atelier où s'élaborait en commun cette grande œuvre.

Deux seuls intérêts, séparés dans un but égoïste de l'activité universelle, épiant sans cesse pour choisir leur moment le vaste atelier européen, l'un procédant par invasion, l'autre par empiétement; l'un bruyant et terrible dans son allure, brisant de temps à autre les barrières et faisant brèche à la muraille; l'autre habile, adroit et politique, se glissant par toute porte entr'ouverte, tous deux gagnant continuellement du terrain, troublaient, pressaient entre eux et menaçaient alors l'Europe. Ces deux intérêts, ennemis d'ailleurs, se personnifiaient en deux empires, et ces deux empires étaient deux colosses.

Le premier de ces deux colosses, qui avait pris position sur un côté du continent au fond de la Méditerranée, représentait l'esprit de guerre, de violence et de conquête: la barbarie. Le second, situé de l'autre côté, au seuil de la même mer, représentait l'esprit de commerce, de ruse et d'envahissement: la corruption. Certes, voilà bien les deux ennemis naturels de la civilisation.

Le premier de ces deux colosses s'appuyait puissamment à l'Afrique et à l'Asie. En Afrique il avait Alger, Tunis, Tripoli de Barbarie et l'Egypte entière d'Alexandrie à Syène, c'est-à-dire toute la côte depuis le Peñon de Velez jusqu'à l'isthme de Suez; de là il s'enfonçait dans l'Arabie Troglodyte, depuis Suez sur la mer Rouge jusqu'à Suakem.

Il possédait trois des cinq tables en lesquelles Ptolémée a divisé l'Asie, la première, la quatrième et la cinquième.

Posséder la première table, c'était avoir le Pont, la Bithynie, la Phrygie, la Lycie, la Paphlagonie, la Galatie, la Pamphylie, la Cappadoce, l'Arménie Mineure, la Caramanie, c'est-à-dire tout le Trapezus de Ptolémée depuis Alexandrette jusqu'à Trébisonde.

Posséder la quatrième table, c'était avoir Chypre, la Syrie, la Palestine, tout le rivage depuis Firamide jusqu'à Alexandrie, l'Arabie Déserte et l'Arabie Pétrée, la Mésopotamie et Babylone, qu'on appelait Bagadet.

Posséder la cinquième table, c'était avoir tout ce qui est compris entre deux lignes, dont l'une monte de Trébisonde au nord jusqu'à l'Hermanassa de Ptolémée et jusqu'au Bosphore Cimmérien, que les Italiens appelaient Bouche-de-Saint-Jean, et dont l'autre, entamant l'Arabie Heureuse, va de Suez à l'embouchure du Tigre.

Outre ces trois immenses régions, il avait la Grande-Arménie et tout ce que Ptolémée met dans la troisième table d'Asie jusqu'aux confins de la Perse et de la Tartarie.

Ainsi ses domaines d'Asie touchaient au nord l'Archipel, la mer de Marmara, la mer Noire, le Palus-Méotide et la Sarmatie asiatique; au levant la mer Caspienne, le Tigre et le golfe Persique, qu'on nommait mer d'Elcalif; au couchant le golfe Arabique, qui est la mer Rouge; au Midi l'Océan des Indes.

En Europe, il avait l'Adriatique à partir de Knin, au-dessus de Raguse, l'Archipel, la Propontide, la mer Noire jusqu'à Caffa, en Crimée, qui est l'ancienne Théodosie; la Haute-Hongrie jusqu'à Bude; la Thrace, aujourd'hui la Roumélie; toute la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine, l'Epire, l'Achaïe et la Morée; presque toute l'Illyrie; la Dalmatie, la Bosnie, la Servie, la Dacie et la Bulgarie; la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie, dont les trois vayvodes étaient à lui; tout le cours du Danube depuis Watzen jusqu'à son embouchure.

Il possédait en rivages de mer onze mille deux cent quatre-vingts milles d'Italie, et en surface de terre un million deux cent trois mille deux cent dix-neuf milles carrés.

Qu'on se figure ce géant de neuf cents lieues d'envergure et de onze cents lieues de longueur couché sur le ventre en travers du vieux monde, le talon gauche en Afrique, le genou droit sur l'Asie, un coude sur la Grèce, un coude sur la Thrace, l'ombre de sa tête sur l'Adriatique, l'Autriche, la Hongrie et la Podolie, avançant sa face monstrueuse tantôt sur Venise, tantôt sur la Pologne, tantôt sur l'Allemagne, et regardant l'Europe.

L'autre colosse avait pour chef-lieu, sous le plus beau ciel du monde, une presqu'île baignée au levant par la Méditerranée, au couchant par l'Océan, séparée de l'Afrique par un étroit bras de mer, et de l'Europe par une haute chaîne de montagnes. Cette presqu'île contenait dix-huit royaumes, auxquels il imprimait son unité.

Il tenait Serpa et Tanger, qui sont les verrous du détroit de Gibraltar, et, selon qu'il lui plaisait de l'ouvrir et de le fermer, il faisait de la Méditerranée une mer ou un lac. De sa presqu'île il répandait ses flottes dans cette mer par vingt-huit grands ports métropolitains; il en avait trente-sept sur l'Océan.

Il possédait en Afrique le Peñon de Velez, Melilla, Oran, Marzalcabil, qui est le meilleur havre de la Méditerranée, Nazagan et toute la côte depuis le cap d'Aguirra jusqu'au cap Gardafu; en Amérique, une grande partie de la presqu'île septentrionale, la côte de Floride, la Nouvelle-Espagne, le Yucatan, le Mexique et le cap de Californie, le Chili, le Pérou, le Brésil, le Paraguay, toute la presqu'île méridionale jusqu'aux Patagons; en Asie, Ormuz, Diu, Goa, Malacca, qui sont les quatre plus fortes places de la côte; Daman, Bazin, Zanaa, Ciaul, le port de Colomban; les royaumes de Camanor, de Cochin et de Colan, avec leurs forteresses, et, Calicut excepté, tout le rivage de l'océan des Indes, de Daman à Melipour.

Il avait dans la mer, et dans toutes les mers, les trois îles Baléares, les douze îles Canaries, les Açores, Santo Puerto, Madère, les sept îles du Cap-Vert, Saint-Thomas, l'Ile-Dieu, Mozambique, la grande île de Baaren, l'île de Manar, l'île de Ceylan; quarante des îles Philippines, dont la principale, Luzan, est longue de deux cents lieues; Porto-Rico, Cuba, Saint-Domingue; les quatre cents îles Lucayes et les îles de la mer du Nord, dont on ne savait pas le nombre.

C'était avoir à soi toute la mer, presque toute l'Amérique, et en Afrique et en Asie à peu près tout ce que l'autre colosse ne possédait pas.

En Europe, outre sa vaste presqu'île, centre de sa puissance et de son rayonnement, il avait la Sardaigne et la Sicile, qui sont trop des royaumes pour n'être comptées que comme des îles. Il tenait l'Italie par les deux extrémités, par le royaume de Naples et par le duché de Milan, qui tous deux étaient à lui. Quant à la France, il la saisissait peut-être plus étroitement encore, et les trois Etats qu'il avait sur ses frontières, traçant une sorte de demi-cercle, le Roussillon, la Franche-Comté et la Flandre, étaient comme son bras passé autour d'elle.

Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le second, c'était l'Espagne.

III

Ces deux empires inspiraient à l'Europe, l'un une profonde terreur, l'autre une profonde défiance.

Par la Turquie, c'était l'esprit de l'Asie qui se répandait sur l'Europe; par l'Espagne, c'était l'esprit de l'Afrique.

L'islamisme, sous Mahomet II, avait enjambé formidablement l'antique passage du Bœuf, Bos-Poros, et avait insolemment planté sa queue de cheval attachée à une pique dans la ville qui a sept collines comme Rome, et qui avait eu des églises quand Rome n'avait encore que des temples.