Part 8
Quand on pénètre dans l'intérieur de l'église, l'impression est à la fois variée et forte. Les fresques byzantines, les peintures flamandes, les bas-reliefs du treizième siècle, les chapelles exquises du gothique fleuri, les tombeaux néo-païens de la renaissance, les consoles délicates sculptées aux retombées des arcs-doubleaux, les armoiries coloriées et dorées, les entre-colonnements peuplés de statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles extraordinaires où tous les styles, toutes les époques, toutes les fantaisies, toutes les modes, tous les arts, vous apparaissent à la fois. Les rocailles exagérées et violentes des derniers princes-évêques, qui étaient en même temps archevêques de Mayence, font dans les coins de gigantesques coquetteries. Çà et là de larges pans de muraille, autrefois peinte et ornée, aujourd'hui nue, attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrès du goût. Cela s'appelle simplicité, sobriété, que sais-je? Oh! que «le goût» a mauvais goût! Heureusement la forêt d'arabesques et d'ornements qui emplissait la cathédrale de Worms était trop touffue pour que le goût ait pu la détruire entièrement. On en retrouve à chaque pas de magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je crois, de sacristie, j'ai admiré plusieurs merveilles du quinzième siècle: une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de laquelle est figuré Jésus entouré des apôtres, les apôtres petits comme des enfants, Jésus grand comme un géant; plusieurs pages sculpturales tirées des deux Testaments, vastes poëmes de pierre composés plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs; enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, œuvre qui fait qu'on se récrie et qu'on rêve, tant la délicatesse curieuse et parfaite des détails s'allie, sans la troubler, à la fierté sublime de l'expression.
Dans une place étroite, assez sombre et fort laide, à quelques pas de la cathédrale de Worms, à côté de ce merveilleux édifice qui se permet d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystère, la couleur et la forme, qui revêt une pensée impérissable et éternelle de tout ce prodigieux luxe d'images et de métaphores de granit; tout à côté, dis-je,--comme la critique à côté de la poésie,--une pauvre petite église luthérienne, coiffée d'un chétif dôme romain, affublée d'un méchant fronton grec, blanche, carrée, anguleuse, nue, froide, triste, morose, ennuyeuse, basse, envieuse,--proteste.
Je relis ces lignes que je viens d'écrire, et je serais presque tenté de les effacer. Ne vous y méprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre deux religions. Toute religion m'est vénérable. Le catholicisme est nécessaire à la société, le protestantisme est utile à la civilisation. Et puis, insulter Luther à Worms, ce serait une double profanation. C'est à Worms surtout que le grand homme a été grand. Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en présence de ces penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le bien et le vrai, et qui ont généreusement dépensé leur génie pour accroître, ceux-ci la foi divine, ceux-là la raison humaine. Leur œuvre est sainte pour l'univers et sacrée pour moi. Heureux et bénis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent, comme les protestants, de toute religion une philosophie.
Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville, c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour l'harmonieux, et qui admirent de tout leur cœur la tragédie française et le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au cordeau: c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part.
Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses. Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le passé est à Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse: ne concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.) Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous dise où est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes, j'aime les vieilles.
Je n'en admire pas moins cette riche plaine où Mannheim est assise, et qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se donnent la main.
Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le _Palatinat_, une belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS.
LETTRE XXVII
SPIRE.
Étymologie et histoire.--Le blé.--Le vin pied-d'oison.--La cathédrale.--Quelle pensée y saisit le voyageur.--Détail des empereurs enterrés à Spire.--Lueurs qui traversent les ténèbres de l'histoire.--1693.--1793.--SOUVIENS-TOI DE CONRAD.
Bords du Nectar, octobre.
Que vous dirai-je de Spire, ou _Speyer_, comme la nomment les Allemands, ou _Spira_, comme la nommaient les Romains? _Neomagus_, dit la légende. _Augusta Nemetum_, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée, Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs. Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les premiers siècles, les Vandales et les Alemans (_tous les hommes_, hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans, Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a plus que huit mille.
Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que les anciens registres appellent l'_incomparable_? Qu'est devenue l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des assesseurs-avocats, _lesquels_, dit une vieille charte, _sont faisans et administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire établi par Charles-le-Quint_? de cette haute juridiction, à laquelle toutes les autres étaient _dévolues et ressortissantes en dernier ressort_, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.
La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad Ier l'avait dédiée, disent les chartes, à la «benoîte Vierge Marie.» Elle est encore aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant. Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée. Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà j'aurai bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises; cette fois laissez-moi vous montrer Dieu.
De 1024 à 1308, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle, neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frédéric Barberousse, Henri VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de Cornouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à l'heure de leur mort les a portés ailleurs.
De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre, Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre points cardinaux: Lothaire II au monastère de Kœnigslutter, Othon IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric II à Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus.
Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, où est-il? dans le Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne de Kiffhœüser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de Kaiserslautern, dit la légende du Rhin.
Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires, _Clypei Militares_, hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la Pologne adopta et refléta: si bien que, même dans ces derniers siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir qui garderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à Henri Ier de France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami des diètes, qui se qualifiait _empereur des Romains_; Philippe de Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'était le triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'était Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et domptait, la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de France: si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de l'empereur qui avait l'audace d'accepter.
Hélas! quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert d'Autriche, à Gellheim, près Mayence, avait tué de sa main son cousin et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de Habsbourg tue, à Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur, Albert d'Autriche. Albert, qui était borgne et laid, et conseillé, disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipère, _sanguine viperali_, avait été surnommé le _Régicide_; Jean fut surnommé le _Parricide_.
Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés delà mystérieuse majesté de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. _Ceux de Flandres_, dit Philippe de Commines, _aiment toujours le fils de leur prince; leur prince, jamais_. L'évêque d'Olmütz écrivait au pape Grégoire X: _Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent_. Mais, dès que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on l'admire; dès qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'était donc plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de silence, de nuit et de vénération.
Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette vénération? Ecoutez.
En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une armée commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans la Gazette des entresols du Louvre: ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11 avril.--Maréchal de Boufflers, maréchal duc de Lorges, maréchal de Choiseul.--_Lieutenants généraux_: marquis de Chamilly, marquis de la Feuillée, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel, sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac.--_Maréchaux de camp_: duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg, marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont.
La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage, se répandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du Palatinat.
L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des tombeaux.
Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la mort.
Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux.
La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue encore, la majesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre, leurs bannières d'investiture, _hastas vexilliferas_. Ils vendirent à des juifs ce que des papes avaient béni. Ils brocantèrent cette pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus rien de précieux dans ces sépulcres, quand il n'y eut plus que de la poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied dans une fosse commune les crânes de neuf césars.
Voilà ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans après, en 1793, voici ce que fit Dieu:
Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal où toute la barbarie de dix siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à tout le passé du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes, déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture des rois de France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur œuvre redoutable, venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et profaner des ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient mettre de la poussière en poussière. Ecoutez ceci:--le premier spectre qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le jeter au charnier, ce fut Louis XIV.
O représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre! admirez cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis.
Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire, le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment! Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg, où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être n'eût pas été inutile au grand roi, car sur le portail principal de la sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et sévère qu'on y lit encore aujourd'hui:
MEMENTO CONRADI.
LETTRE XXVIII
HEIDELBERG.
L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de Mannheim.--Heidelberg.--L'auteur donne beaucoup d'explications sur lui-même.--La maison du chevalier de Saint-Georges.--Un verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.--Détails peu connus sur le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur dans la forêt.--Rêverie.--Enigme sculptée dans la muraille d'une masure.--Le _Chemin des philosophes_.--Soleil couchant.--Paysage.--Choses crépusculaires et mystérieuses qui commencent.--Nuit.--L'auteur au haut de la montagne.--Horrible fosse entrevue.--Aventure surnaturelle du buisson qui marche.--_Heidenloch!_--Traces des païens partout sur les bords du Rhin.--Quelques-unes des visions du soir dans ces vallées.--Neckarsteinach.--Les quatre châteaux.--Le Schwalbennest.--Légende de Bligger le Fléau.--L'auteur laisse éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes femmes.--Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.--Ce que l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.--Intérieur de la ruine.--Magnificences que l'auteur y trouve.--Le burg sans nom.--L'auteur y pénètre.--Le dedans d'une grosse tour.--Mystères.--Ce que l'auteur y voit et y entend d'effrayant à la nuit tombée.--Il se hâte de sortir du burg sans nom.--Le Neckar au crépuscule.--Le Petit-Geissberg.--Paysage qui raconte l'histoire.--Regard jeté sur les choses et sur les ombres.--Le château de Heidelberg.--Ce que c'était que le comte palatin.--Sens guelfe et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.--Les électeurs palatins avaient le goût des arts et des lettres.--Frédéric le Victorieux.--Le château de Heidelberg à vol d'oiseau.--Tous les genres de beauté y sont.--Traces des guerres.--Ce que faisait madame la palatine afin de devenir homme.--L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour diriger un peu la dévastation.--La cour intérieure.--La façade de Frédéric IV.--La façade d'Othon-Henri.--La façade de Louis le Barbu.--Les colonnes de Charlemagne.--Comparaisons de ces façades.--Tristesse.--Une remarque singulière.--Les rois et les dieux.--L'auteur se figure le château à la clarté du bombardement.--De quelle façon chaque statue de prince et d'empereur a été mutilée.--Statue de Frédéric V.--Statue de Louis V.--La tour de Frédéric le Victorieux.--Palais d'Othon-Henri.--L'intérieur.--Enumération de tous les édifices et de tous les palais que contenait le château de Heidelberg.--Les tours.--Le gros tonneau.--Détails inconnus et curieux.--Combien le gros tonneau tient de bouteilles de vin.--Ce que le vin y devient.--Les petits tonneaux.--Un des petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.--Ce qu'on aperçoit dans l'obscurité.--PERKEO.--Moralité de toutes ces sombres histoires.--Les fantômes et les revenants de Heidelberg.--Jutha.--Les deux francs-juges.--Les musiciens bossus.--La dame blanche.--Irrévérence de la dame blanche pour la signature de M. de Cobentzel.--Les deux diables que l'auteur voit en plein midi.--Détail des petites dévastations.--Les architectes.--Les invalides.--Les Anglais.--La grille du perron a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu ses vandales.--Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de lune.--Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.--Effets vertigineux des rayons lunaires.--Serrement de cœur dans les chambres désertes.--Incident.--A quel hideux fantôme l'auteur est contraint de songer.--L'incident se comporte d'une façon lugubre et inexplicable.--Colère des cariatides et des statues contre l'auteur.--Il s'enfuit dans la cour.--La lune sur les deux façades.--Retour à la ville.--POST-SCRIPTUM.--Imprécation contre les poêles.
LETTRE XXVIII
Heidelberg, octobre.
Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; _je t'en veux donner cent_, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes.