Part 11
Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, Gustave-Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les Romains en ruine; au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les Palatins en ruine; au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c'est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer, profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers, c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.
Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu et qui submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible.
Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif, qui rongea la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.
Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.
Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans l'air ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur valeur politique, il se forme des nœuds d'événements comme il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.
Heidelberg est une de ces villes.
Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne à vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant; cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Etéocle et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ier d'Espagne l'empereur Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur, _votre simoniaque Balthazar Kossa_. Un siècle après, Luther se réfugie à Mannheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric. J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric le Victorieux, le grand Titan de Heidelberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême malgré l'empereur, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là, pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe; la guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a lancé l'excommunication; Louis XIV y a lancé la foudre.
On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 1764, la veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage pompadour); la veille de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en 1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragédie, _par un coup de tonnerre_.
Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure, de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar, se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château. Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans David il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a au-dessous d'elle son inscription, qui achève d'expliquer la pensée hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué on lit:
LE DUC JOSUÉ (HERZOG JOSHUA) PAR L'AIDE DE DIEU A FAIT PERIR TRENTE ET UN ROIS
Samson, dans sa légende, devient presque un électeur palatin:
SAMSON LE FORT ÉTAIT LE LIEUTENANT DE DIEU ET GOUVERNA ISRAEL DURANT VINGT ANS
Hercule, c'est Frédéric II, qui dit, après avoir sauvé deux fois l'Allemagne et battu les Turcs à la tête de l'armée de la confédération germanique:
JE SUIS HERCULE FILS DE JUPITER CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX BIEN CONNU
David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d'une main et la tête du géant de l'autre, c'est l'usurpateur légitimé par la gloire, Frédéric le Victorieux, qui semble dire à l'empereur Adolphe:
DAVID ÉTAIT UN JEUNE GARÇON COURAGEUX ET PRUDENT A L'INSOLENT GOLIATH IL A TRANCHÉ LA TÊTE
Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti.
C'était, en effet, un grand et formidable prince que l'électeur palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis Charles-Quint il le joignait à ses armes.
Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle Rupert l'Ancien fondait l'Université de Heidelberg; au dix-septième le palatin Charles était docteur de l'Université d'Oxford. Othon le Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants. Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François Ier, comme plus tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. _Molte volte_, dit Paul Lamozzo, _si dilettava di prendere lo stilo in mano e esercitarsi nel disegnare e dipingere_.
C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire et dont le vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire n'a pas de figure plus fière. Il débute par l'usurpation, car son pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il défend le Palatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape; il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes; il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim; il donne au margrave Charles de Bade, à l'évêque Georges de Metz, au comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses prisonniers le fameux _repas sans pain_; il déclare la guerre aux burgraves-bandits et en purge le Neckar comme Barberousse et Rodolphe de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.
Héros à double profil dans lequel la Providence ébauchait d'avance ces deux grands hommes.
Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus illustre habitant.
Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé.
Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet, des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus, comme à la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à Meung-sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme à Chambord, de la terreur comme à Chillon.
Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les entrailles des maîtresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée et de la salle des Chevaliers par où sautait la palatine afin de tâcher de _devenir homme_. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.
Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui a été la tour de la cloche; et, à son centre, d'un hôtel à deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si j'avais eu l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade. Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.
Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement _utilisé_ en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien, lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les Noces de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg.
[2] Premier rang à partir du haut du palais: Charlemagne, empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc de Bavière et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe Ier, palatin. Deuxième rang: Louis de Bavière, empereur; Rupert II, empereur; Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux, palatin; Frédéric II, palatin; Othon-Henri, palatin. Quatrième rang: quatre palatins: Frédéric le Pieux, Louis, Jean-Casimir, et Frédéric IV, constructeur du palais.
La maison palatine remontait par les femmes à Charlemagne.
Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se fait jour.
Les deux façades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur à cette cour sont en grès rouge et les statues qui les couvrent sont en grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.
Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange destinée des chefs-d'œuvre de marbre et de pierre; un stupide passant les défigure, un absurde boulet les anéantit; et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano, perdu dans l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire, c'est l'oubli.
Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.
Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés sans les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son sceptre.
Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont là encore, défendant leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jehovah.
Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers entourant Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leur crâne de fer; les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.
Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à cette ruine qui a été la Grosse-Tour.
Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa; puis à Christian IV, roi de Danemark, qui la refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait l'exil.
Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême, d'où la guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.
Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la _tour jamais vide_ est vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y a plus de lions dans la Tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa _Grosse-Tour_, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.
Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce palais-forteresse. C'était la _Tour de Frédéric le Victorieux_.
Vers 1455, Frédéric Ier, voulant rendre son château inexpugnable, fit élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts pieds, bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit dresser dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d'énormes anneaux de fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière petit-neveu Frédéric IV exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone.--Quand cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.
Aujourd'hui la _Tour de Frédéric le Victorieux_ s'appelle la _Tour Fendue_.