Part 10
Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le ciel pour plafond.
Qu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez: je m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la lune et le désert ne m'en disent; j'écarte les ronces avec ma canne, je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche sur cette ombre.
En ce moment-là j'entends une voix grave et cassée prononcer distinctement derrière moi ce mot: _Heidenloch_.
Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie: _trou des Païens_.
Je me retourne.
Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. Rien de plus.
Seulement il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute broussaille que je n'ai pas encore remarquée.
Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à explorer le bord de la fosse.
Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière moi les trois syllabes étranges: _Heidenloch_.
Pour le coup, je me retourne vivement, et à mon tour je dis à haute voix: _Qui est là?_
En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est rapprochée de quelques pas.
Je répète: _Qui est là?_ et, au moment où j'allais marcher résolûment à elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la troisième fois la voix décrépite qui dit: _Heidenloch_.
Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit et me montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à gros nœuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle me regardait avec ses yeux gris en répétant: _Heidenloch! Heidenloch!_
On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son arbre sur son dos.
C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger et qui lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des géants.
Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus énorme fagot.
Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace gracieuse, qui était il y a cinquante ans un frais et charmant sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et, au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.
Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant le _trou des Païens_, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp romain ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli, dont les parois silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.
Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.
Au reste, les païens, c'est-à-dire les Sicambres, selon les uns, et les Romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autre _trou des Païens_ aussi nommé Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne Vinicella, il y a la _rue des Païens_, Heidengass; et à Wiesbade, l'ancien Visibadum, il y a le _mur des Païens_, Heidenmauer.
Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le _pont des Païens_, Heidenbrukke, parce qu'il me paraît évident que c'est la ruine d'un pont bâti là par les Suédois pendant la guerre de trente ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin au dix-septième siècle, c'est la grande guerre classique, la guerre romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente ans.
Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent la parole aux passants.
L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine: une porte cintrée en bas, deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux de braise.
A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à des ruines et les ruines à des rochers.
Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.
Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives.
Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se regardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles et d'où elle observe depuis six cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures cet ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.
Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach.
De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complétement ruinés, dévastés et déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.
L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui _Schwalbennest_, ce qui veut dire le _nid d'hirondelle_. Il est en effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès rouge.
C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.
Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point.
L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire.
La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties le Fléau extermina les assiégeants.
Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.
Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.
Quand Bligger entendit lire au pied de sa muraille, par un des bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa les épaules.
Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.
Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher d'où le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.
Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le pavé.
Il était mort.
Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier de pierre, qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach.
Cette famille est aujourd'hui éteinte.
Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les mariages des rois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est petit: moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant à moi, Homère me paraît si sublime, que je range l'_Iliade_ parmi les contes de bonnes femmes.
A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu'il écrit à propos de Macbeth: _Multa hic fabulose affingunt; sed, quia theatris aut fabulis milesiis sunt aptiora quam historiæ, ea omitto._ Ce que Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakspeare.
Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald assassina, dans le château de Fores, le roi Duff, il y eut des prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.
Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de l'histoire, c'est de l'épopée.
Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fière et sombre mine. C'est un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis; une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne presque en surplomb sur le Neckar.
J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle de la porte: _Quand la porte du tombeau s'est fermée sur une famille pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se fermer._
L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle, où a résonné la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique.
L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus formidable encore que le Nid-d'Hirondelle.
Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme imprime la forme à l'édifice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un rocher percé comme un poumon de trous et de cœcums; c'est un énorme madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.
Je suis entre là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve.
Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.
La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angles du mur, et que j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier: c'étaient quatre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurez-vous le dedans du moule où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d'onagres on de fauconneaux. Du point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur la colline; et, par la quatrième, à sa gauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette serre d'aigle, qui avait pour ongles quatre machines de guerre, était l'intérieur de la tour ronde.
Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.
Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit être charmante.
Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre d'aucun n'en est ressortie.
Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaiement à travers le tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans nom, au crépuscule, c'est la même chose, devenue horrible. Tous les monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau, le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les branches. Et puis, des grondements sourds, des frappements bizarres, des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans d'autres instants, on croit entendre marcher dans le taillis à quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent d'eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une chouette qui vous regarde.
Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide, m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or, dans un écartement de montagnes.
Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.
Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà. La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent dans les rapides comme des flèches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni passants, ni maisons, la vallée est muette, la rivière est déserte, et les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer le soir à fleur d'eau.
Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier. Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais la «même chose», et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.
Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline que l'on appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une forteresse bâtie par Conrad de Hohenstauffen, comte du Saint-Empire, duc des Francs et beau-frère de l'empereur Barberousse. Des débris de cette forteresse, incendiée en 1278 en même temps que la ville de Heidelberg, les Suédois firent en 1633 un retranchement en pierres sèches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre.
La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'Océan vu de la falaise de Boisrosé. L'horizon est immense. Mannheim, Philippsburg, les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les Vosges.
A droite, sur le Heiligenberg, coupe boisée qu'on appelait il y a deux mille ans le _mont Pirus_, et il y a mille ans le _mons Abrahæ_, des ruines qu'on aperçoit racontent la même histoire que les ruines du donjon de Conrad sur le Geissberg. Les Romains avaient érigé là un temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par le comte de Tilli, s'emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l'abbaye romane de Théodroch, et construisirent avec les décombres des batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui, avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des villages voisins font des cabanes.
Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.