Part 7
Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur des maisons s'éclaire vaguement; les objets s'effacent comme dans une fumée; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en disant: «Nous serons à Liége dans une heure.» C'est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins des réverbérations sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme.
Ce sont des usines qui s'allument.
Quand on a passé le lieu appelé la _Petite-Flemalle_, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles; d'autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants.
Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill.
Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J'ai eu la curiosité de mettre pied à terre et de m'approcher d'un de ces antres. Là, j'ai admiré véritablement l'industrie. C'est un beau et prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers, tous ces monstres de cuivre, de tôle et d'airain que nous nommons des machines et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et terrible, mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent, déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent, hurlent avec douleur dans l'atmosphère ardente de l'usine comme des hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer.
* * * * *
Liége est une de ces vieilles villes qui sont en train de devenir villes neuves,--transformation déplorable, mais fatale!--une de ces villes où partout les antiques devantures peintes et ciselées s'écaillent et tombent et laissent voir en leur lieu des façades blanches enrichies de statues de plâtre; où les bons vieux grands toits d'ardoise chargés de lucarnes, de carillons, de clochetons et de girouettes, s'effondrent tristement, regardés avec horreur par quelque bourgeois hébété qui lit le _Constitutionnel_ sur une terrasse plate pavée en zinc; où l'octroi, temple grec orné d'un douanier, succède à la porte-donjon flanquée de tours et hérissée de pertuisanes; où le long tuyau rouge des hauts fourneaux remplace la flèche sonore des églises. Les anciennes villes jetaient du bruit, les villes modernes jettent de la fumée.
Liége n'a plus l'énorme cathédrale des princes-évêques bâtie par l'illustre évêque Notger, en l'an 1000, et démolie en 1795 par on ne sait qui; mais elle a l'usine de M. Cockerill.
Liége n'a plus son couvent de dominicains, sombre cloître d'une si haute renommée, noble édifice d'une si fière architecture; mais elle a, précisément sur le même emplacement, un théâtre embelli de colonnes à chapiteaux de fonte où l'on joue l'opéra-comique, et dont mademoiselle Mars a posé la première pierre.
Liége est encore, au dix-neuvième siècle comme au seizième, la ville des armuriers. Elle lutte avec la France pour les armes de guerre, et avec Versailles en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille cité de Saint-Hubert, jadis église et forteresse, commune ecclésiastique et militaire, ne prie plus et ne se bat plus; elle vend et achète. C'est aujourd'hui une grosse ruche industrielle. Liége s'est transformée en un riche centre commercial. La vallée de la Meuse lui met un bras en France et l'autre en Hollande, et, grâce à ces deux grands bras, sans cesse elle prend de l'une et reçoit de l'autre.
Tout s'efface dans cette ville, jusqu'à son étymologie. L'antique ruisseau _Legia_ s'appelle maintenant le _Ri-de-Coq-Fontaine_.
Du reste, il faut pourtant le dire, Liége, gracieusement éparse sur la croupe verte de la montagne de Sainte-Walburge, divisée par la Meuse en haute et basse ville, coupée par treize ponts dont quelques-uns ont une figure architecturale, entourée à perte de vue d'arbres, de collines et de prairies, a encore assez de tourelles, assez de façades à pignons volutés ou taillés, assez de clochers romans, assez de portes-donjons comme celles de Saint-Martin et d'Amercœur, pour émerveiller le poëte et l'antiquaire même le plus hérissé devant les manufactures, les mécaniques et les usines.
Comme il pleuvait à verse, je n'ai pu visiter que quatre églises:--Saint-Paul, la cathédrale actuelle, noble nef du quinzième siècle, accostée d'un cloître gothique et d'un charmant portail de la Renaissance sottement badigeonnés, et surmontée d'un clocher qui a dû être fort beau, mais dont quelque inepte architecte contemporain a abâtardi tous les angles, honteuse opération que subissent en ce moment sous nos yeux les vieux toits de notre hôtel de ville de Paris.--Saint-Jean, grave façade du dixième siècle, composée d'une grosse tour carrée à flèche d'ardoise des deux côtés de laquelle se pressent deux autres bas clochers également carrés. A cette façade s'adosse insolemment le dôme ou plutôt la bosse d'une abominable église rococo dont une porte s'ouvre sur un cloître ogival défiguré, raclé, blanchi, triste et plein de hautes herbes.--Saint-Hubert, dont l'abside romane ourlée de basses galeries à plein cintre est d'un ordre magnifique.--Saint-Denis, curieuse église du dixième siècle dont la grosse tour est du neuvième. Cette tour porte à sa partie inférieure des traces évidentes de dévastation et d'incendie. Elle a été probablement brûlée lors de la grande irruption des Normands, en 882, je crois. Les architectes romans ont naïvement raccommodé et continué la tour en briques, la prenant telle que l'incendie l'avait faite et asseyant le nouveau mur sur la vieille pierre rongée, de sorte que le profil découpé de la ruine se dessine parfaitement conservé sur le clocher tel qu'il est aujourd'hui. Cette grande pièce rouge qui enveloppe le clocher, frangée par le bas comme un haillon, est d'un effet singulier.
Comme j'allais de Saint-Denis à Saint-Hubert par un labyrinthe d'anciennes rues basses et étroites, ornées çà et là de madones au-dessus desquelles s'arrondissent comme des cerceaux concentriques de grands rubans de fer-blanc chargés d'inscriptions dévotes, j'ai coudoyé tout à coup une vaste et sombre muraille de pierre percée de larges baies en anses de panier et enrichie de ce luxe de nervures qui annonce l'arrière-façade d'un palais du moyen âge. Une porte obscure s'est présentée, j'y suis entré, et, au bout de quelques pas, j'étais dans une vaste cour. Cette cour, dont personne ne parle et qui devrait être célèbre, est la cour intérieure du palais des princes ecclésiastiques de Liége. Je n'ai vu nulle part un ensemble architectural plus étrange, plus morose et plus superbe. Quatre autres façades de granit surmontées de quatre prodigieux toits d'ardoise, portées par quatre galeries basses d'arcades-ogives, qui semblent s'affaisser et s'élargir sous le poids, enferment de tous côtés le regard. Deux de ces façades parfaitement entières offrent le bel ajustement d'ogives et de cintres surbaissés qui caractérise la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième. Les fenêtres de ce palais clérical ont des meneaux comme des fenêtres d'église. Malheureusement les deux autres façades, détruites par le grand incendie de 1734, ont été rebâties dans le chétif style de cette époque et gâtent un peu l'effet général. Cependant leur sécheresse n'a rien qui contrarie absolument l'austérité du vieux palais. L'évêque qui régnait il y a cent cinq ans se refusa sagement aux rocailles et aux chicorées, et on lui fit deux façades mornes et pauvres; car telle est la loi de cette architecture du dix-huitième siècle, il n'y a pas de milieu: des oripeaux ou de la nudité; clinquant ou misère.
La quadruple galerie qui enferme la cour est admirablement conservée. J'en ai fait le tour. Rien de plus curieux à étudier que les piliers sur lesquels s'appuient les retombées de ces larges ogives surbaissées. Ces piliers sont en granit gris comme tout le palais.--Selon qu'on examine l'une ou l'autre des quatre rangées, le fût du pilier disparaît jusqu'à la moitié de sa longueur, tantôt par le haut, tantôt par le bas, sous un renflement enrichi d'arabesques. Pour toute une rangée de piliers, la rangée occidentale, le renflement est double et le fût disparaît entièrement. Il n'y a là qu'un caprice flamand du seizième siècle. Mais ce qui rend l'archéologue perplexe, c'est que les arabesques ciselées sur ces renflements, c'est que les chapiteaux de ces piliers, naïvement et grossièrement sculptés, chargés, aux tailloirs près, de figures chimériques, de feuillages impossibles, d'animaux apocalyptiques, de dragons ailés presque égyptiens et hiéroglyphiques, semblent appartenir à l'art du onzième siècle; et pour ne pas rendre ces piliers courts, trapus et gibbeux à l'architecture byzantine, il faut se souvenir que le palais princier-épiscopal de Liége ne fut commencé qu'en 1508 par le prince Erard de la Mark, qui régna trente-deux ans.
Ce grave édifice est aujourd'hui le palais de justice. Des boutiques de libraires et de bimbelotiers se sont installées sous toutes les arcades. Un marché aux légumes se tient dans la cour. On voit les robes noires des praticiens affairés passer au milieu des grands paniers pleins de choux rouges et violets. Des groupes de marchandes flamandes réjouies et hargneuses jasent et se querellent devant chaque pilier; des plaidoiries irritées sortent de toutes les fenêtres; et dans cette sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme un cloître dont elle a la forme, se croise et se mêle perpétuellement aujourd'hui la double et intarissable parole de l'avocat et de la commère, le bavardage et le babil.
Au-dessus des grands toits du palais apparaît une haute et massive tour carrée en briques. Cette tour, qui était jadis le beffroi du prince-évêque, est maintenant la prison des filles publiques; triste et froide antithèse que le bourgeois voltairien d'il y a trente ans eût faite _spirituellement_, que le bourgeois utilitaire et positif d'à présent fait bêtement.
En sortant du palais par la grande porte, j'en ai pu contempler la façade actuelle, œuvre glaciale et déclamatoire du désastreux architecte de 1734. On croirait voir une tragédie de Lagrange-Chancel en marbre et en pierre. Il y avait sur la place, devant cette façade, un brave homme qui voulait absolument me la faire admirer. Je lui ai tourné le dos sans pitié, quoiqu'il m'ait appris que Liége s'appelle en hollandais _Luik_, en allemand _Lüttich_ et en latin _Leodium_.
La chambre où je logeais à Liége était ornée de rideaux de mousseline sur lesquels étaient brodés, non des bouquets, mais des melons. J'y ai admiré aussi des gravures triomphantes figurant, à l'honneur des alliés, nos désastres de 1814, et nous humiliant cruellement dans notre langue. Voici textuellement la _légende_ imprimée au bas d'une de ces images: «BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE, le 21 mars 1814. La plupart de la garnison de cette place, composée de la garde ancienne (probablement la _vieille garde_) fit fait prisonniers, et les alliés entrèrent vainquereuse à Paris le 2 avril.»
LETTRE VIII
LES BORDS DE LA VESDRE.--VERVIERS.
Le voyageur apaise une querelle en se sacrifiant et en se satisfaisant.--Paysage de la Vesdre.--Eglogues.--Les vers d'Ovide mis en scène par le bon Dieu.--Quartiers de rochers qui pleuvent.--Ne traversez pas une idylle dans laquelle on fait un chemin de fer.--Verviers.--Les trois quartiers de Verviers.--Le marmot et la pipe.--Malheureuse ville si les cheminées y fument comme les enfants.--Limbourg.--La palais, la guérite, la frontière.
Aix-la-Chapelle, 4 août.
Hier, à neuf heures du matin, comme la diligence de Liége à Aix-la-Chapelle allait partir, un brave bourgeois wallon ameutait les passants, se refusant à monter sur l'impériale, et me rappelant par l'énergie de sa résistance ce paysan auvergnat _qui avait payé pour être dans la boîte et non sur l'opéra_. J'ai offert de prendre la place de ce digne voyageur, je suis monté sur l'opéra; tout s'est apaisé et la diligence est partie.
Bien m'en a pris. La route est gaie et charmante. Ce n'est plus la Meuse, mais c'est la Vesdre. La Meuse s'en va par Maëstricht et Ruremonde à Rotterdam et à la mer.
La Vesdre est une rivière-torrent qui descend de Saint-Cornelis-Munster entre Aix-la-Chapelle et Duren, à travers Verviers et Chauffontaines, jusqu'à Liége, par la plus ravissante vallée qu'il y ait au monde. Dans cette saison, par un beau jour, avec le ciel bleu, c'est quelquefois un ravin, souvent un jardin, toujours un paradis.--La route ne quitte pas un moment la rivière. Tantôt elles traversent ensemble un heureux village entassé sous les arbres avec un pont rustique devant chaque porte; tantôt, dans un pli solitaire du vallon, elles côtoient un vieux château d'échevin avec ses tours carrées, ses hauts toits pointus et sa grande façade percée de quelques rares fenêtres, fier et modeste à la fois comme il convient à un édifice qui tient le milieu entre la chaumière du paysan et le donjon du seigneur. Puis le paysage prend tout à coup une voix bruyante et joyeuse, et au tournant d'une colline l'œil entrevoit, sous une touffe de tilleuls et d'aunes qui laissent passer le soleil, cette maison basse et cette grosse roue noire inondée de pierreries qu'on appelle un moulin à eau.
Entre Chauffontaines et Verviers la vallée m'apparaissait avec une douceur virgilienne. Il faisait un temps admirable, de charmants marmots jouaient sur le seuil des jardins, le vent des trembles et des peupliers se répandait sur la route, de belles génisses, groupées par trois ou quatre, se reposaient à l'ombre gracieusement couchées dans les prés verts. Ailleurs, loin de toute maison, seule au milieu d'une grande prairie enclose de haies vives, paissait majestueusement une admirable vache digne d'être gardée par Argus. J'entendais une flûte dans la montagne.
Mercurius septem mulcet arundinibus.
De temps en temps la cheminée d'une usine ou une longue pièce de drap séchant au soleil près de la route, venait interrompre ces églogues.
Le chemin de fer qui traverse toute la Belgique d'Anvers à Liége et qui veut aller jusqu'à Verviers, va trouer ces collines et couper ces vallées.
Ce chemin, colossale entreprise, percera la montagne douze ou quinze fois. A chaque pas on rencontre des terrassements, des remblais, des ébauches de ponts et de viaducs; ou bien on voit au bas d'une immense paroi de roche vive une petite fourmilière noire occupée à creuser un petit trou. Ces fourmis font une œuvre de géants.
Par instants, dans les endroits où ces trous sont déjà larges et profonds, une haleine épaisse et un bruit rauque en sortent tout à coup. On dirait que la montagne violée crie par cette bouche ouverte. C'est la mine qui joue dans la galerie. Puis la diligence s'arrête brusquement, les ouvriers qui piochaient sur un terrassement voisin s'enfuient dans toutes les directions, un tonnerre éclate, répété par l'écho grossissant de la colline, des quartiers de roche jaillissent d'un coin du paysage et vont éclabousser la plaine de toutes parts. C'est la mine qui joue à ciel ouvert. Pendant cette station, les voyageurs se racontent qu'hier un homme a été tué et un arbre coupé en deux par un de ces blocs qui pesait vingt mille, et qu'avant-hier une femme d'ouvrier qui portait _le café_ (non la soupe) à son mari a été foudroyée de la même façon.--Cela aussi dérange un peu l'idylle.
Verviers, ville insignifiante d'ailleurs, se divise en trois quartiers qui s'appellent la _Chick-Chack_, la _Basse-Crotte_ et la _Dardanelle_. J'y ai remarqué un petit garçon de six ans qui fumait magistralement sa pipe, assis sur le seuil de sa maison.
En me voyant passer, ce marmot fumeur a éclaté de rire. J'en ai conclu que je lui semblais fort ridicule.
Après Verviers, la route côtoie encore la Vesdre jusqu'à Limbourg. Limbourg, cette ville comtale, ce pâté dont Louis XIV _trouvait la croûte si dure_, n'est plus aujourd'hui qu'une forteresse démantelée, pittoresque couronnement d'une colline.
Un moment après, le terrain s'aplatit, la plaine se déclare, une grande porte s'ouvre à deux battants: c'est la douane; une guérite chevronnée de noir et de blanc du haut en bas apparaît; on est chez le roi de Prusse.
LETTRE IX
AIX-LA-CHAPELLE.--LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE.
Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle.--Charlemagne y est né et y est mort.--La Chapelle.--Architecture du portail, à laquelle l'auteur mêle une parenthèse.--Légende du diable, qui est moins bête que les bourgeois, et du moins qui a plus d'esprit que le diable.--La parenthèse se ferme et la chapelle se rouvre.--Aspect de l'église.--Ensemble.--Détail.--Le tombeau de Charlemagne.--L'auteur invective le système décimal. Tout ce qu'il y a dans l'armoire.--Eblouissement et admiration.--Où sont les trois couronnes de Charlemagne. Autres armoires.--Autres trésors.--La chaire.--Le chœur.--L'orgue.--L'aigle d'Othon III.--Le cœur de M. Antoine Berdolet.--Destinée des sarcophages.--Les empereurs ne gardent rien, pas même un tombeau.--Charlemagne prend son sarcophage à Auguste.--Barberousse prend sa chaise à Charlemagne.--Le Hochmunster.--Le fauteuil de marbre. Comment était Charlemagne dans le sépulcre.--Profanation de Barberousse.--Mort de Barberousse.--Bruits qui courent sur son compte depuis six cents ans.--L'auteur refait le tombeau de Charlemagne.--Visite de l'empereur en 1804.--Napoléon devant le fauteuil de Charlemagne.--Visite des empereurs et des rois alliés en 1814.--Rapprochements.--De qui l'auteur tient tous ces détails.--Le sapeur du 56e régiment.--Les chats-moines.--Ne riez pas des noms populaires avant d'avoir examiné les noms aristocratiques.--L'hôtel de ville.--La tour de Granus.--Rêverie crépusculaire.
Aix-la-Chapelle, 6 août.
Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est une fontaine minerale, chaude, froide, ferrugineuse, sulfureuse; pour le touriste, c'est un pays de redoutes et de concerts; pour le pèlerin, c'est la châsse des grandes reliques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la Vierge, sang de l'enfant Jésus, nappe sur laquelle fut décapité saint Jean-Baptiste; pour l'antiquaire-chroniqueur, c'est une abbaye noble de filles à abbesse immédiate héritière du couvent d'hommes bâti par saint Grégoire, fils de Nicéphore, empereur d'Orient; pour l'amateur de chasses, c'est l'ancienne vallée des sangliers, _Porcetum_ dont on a fait _Borcette_; pour le manufacturier, c'est une source d'eau lessiveuse propre au lavage des laines; pour le marchand, c'est une fabrique de draps et de casimirs, d'aiguilles et d'épingles; pour celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chasseur, ni antiquaire, ni pèlerin, ni touriste, ni malade, c'est la ville de Charlemagne.
Charlemagne en effet est né à Aix-la-Chapelle, et il y est mort. Il y est né dans le vieux palais demi-romain des rois francs, dont il ne reste plus que la tour de Granus, enclavée aujourd'hui dans l'hôtel de ville. Il y est enterré dans l'église qu'il avait fondée deux ans après la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le pape Léon III bénit en 804, et pour la dédicace de laquelle, dit la tradition, deux évêques de Tongres, morts et ensevelis à Maëstricht, sortirent de leurs sépulcres afin de compléter dans cette cérémonie les trois cent soixante-cinq archevêques et évêques représentant les jours de l'année.
Cette historique et fabuleuse église, qui a donné son nom à la ville, a subi, depuis mille ans, bien des transformations.
A peine arrivé à Aix, je suis allé à la chapelle.
Si l'on aborde l'église par la façade, voici comment elle se présente:
Un portail du temps de Louis XV en granit gris-bleu avec des portes de bronze du huitième siècle, adossé à une muraille carlovingienne que surmonte un étage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces archivoltes un bel étage gothique richement ciselé où l'on reconnaît l'ogive sévère du quatorzième siècle; et pour couronnement une ignoble maçonnerie en brique à toit d'ardoise qui date d'une vingtaine d'années. A la droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze romain, est posée sur un pilier de granit, et de l'autre côté, sur un autre pilier, il y a une louve d'airain, également antique et romaine, qui se tourne à demi vers les passants la gueule entr'ouverte et les dents serrées.
(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse. Cette pomme de pin a un sens, et cette louve aussi, ou ce loup, car je n'ai pu reconnaître bien clairement le sexe de cette bête de bronze. Voici à ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses du pays:
Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l'on commença. On creusa les fondements, on éleva les murailles, on ébaucha la charpente, et pendant six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux et de cognées. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux pèlerins, on mit un bassin d'étain à la porte de l'église; mais à peine s'il y tomba quelques targes et quelques liards à la croix. Que faire? Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le lierre et toutes les insolentes plantes des ruines s'emparaient déjà des pierres neuves de l'édifice abandonné. Fallait-il donc laisser là l'église? Le magnifique sénat des bourgmestres était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, un inconnu, de haute taille et de belle mine.
--Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous êtes tout effarés. Votre église vous tient au cœur? Vous ne savez comment la finir? On dit que c'est l'argent qui vous manque?
--Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait un million d'or.
--Le voici, dit le gentilhomme; et, ouvrant une fenêtre, il montre aux bourgmestres un grand chariot arrêté sur la place à la porte de la maison de ville. Ce chariot était attelé de dix jougs de bœufs et gardé par vingt nègres d'Afrique armés jusqu'aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard un des sacs dont le chariot était chargé, puis tous deux remontent, l'étranger et le bourgeois. On vida la sacoche devant le sénat: elle était en effet pleine d'or.
Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à l'étranger:
--Qui êtes-vous, monseigneur?