Le Rhin, Tome I

Part 16

Chapter 162,199 wordsPublic domain

Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s'écartent, et l'on voit surgir brusquement au sommet d'une colline boisée une admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen âge, un des plus redoutables entre ces chevaliers bandits qui se surnommaient eux-mêmes _fléaux du pays_ (landschaden). La ville voisine avait beau se lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonné à la diète de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit, continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et vivait, excommunié par l'Eglise, condamné par la diète, traqué par l'empereur, jusqu'à ce que sa barbe blanche lui descendit sur le ventre. Je suis entré dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien, dans cette caverne de voleurs homériques, que des scabieuses sauvages, l'ombre déchirée des fenêtres errant sur les décombres, deux ou trois vaches qui paissent l'herbe des ruines, un reste d'armoiries mutilées par le marteau au-dessus de la grande porte, et çà et là, sous les pieds du voyageur, des pierres écartées par le passage des reptiles.

J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un village disparu qui s'appelle le _village des Barbiers_. Voici ce que c'était que le village des barbiers:

Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à cause de ses nombreuses croisades, eut un jour l'idée de lui couper la barbe. C'était là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à empereur. Il arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empereur Barberousse, passant à Bacharach, devait être endormi, puis rasé par un des nombreux barbiers de la ville. Or, Barberousse, n'étant encore que duc de Souabe, avait obligé, du temps de ses amours avec la belle Gela, une vieille fée de la Wisper qui résolut de contrecarrer le diable. La petite fée, grosse comme une sauterelle, alla trouver un géant très-bête de ses amis, et le pria de lui prêter son sac. Le géant y consentit et s'offrit même gracieusement à accompagner la fée, ce qu'elle accepta. La petite fée se grandit probablement un peu, puis alla à Bacharach dans la nuit même qui devait précéder le passage de Barberousse, prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils dormaient profondément, et les mit dans le sac du géant. Après quoi elle dit au géant de charger ce sac sur ses épaules et de l'emporter bien loin, n'importe où. Le géant, qui, à cause de la nuit et de sa bêtise, n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obéit et s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi avec le sac sur son dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cognés pêle-mêle les uns contre les autres, commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le sac. Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il passait par-dessus le Reichenberg et qu'il levait un peu la jambe à cause de la grande tour, un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche, l'en tira et fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers tombèrent, un peu gâtés et meurtris, dans les broussailles en poussant d'effroyables cris. Le géant crut avoir sur son dos un nid de diables et se sauva à toutes jambes. Le lendemain, quand l'empereur passa à Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays; et, comme Belzébuth y arrivait de son côté, un corbeau railleur perché sur la porte de la ville dit au sire diable: «Mon ami, tu as au milieu du visage une chose très-grosse que tu ne pourrais voir dans la meilleure glace, c'est-à-dire un pied de nez.» Depuis cette époque, il n'y a plus de barbiers à Bacharach. Le fait certain, c'est qu'aujourd'hui même il est impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant aux barbiers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit même où ils étaient tombés, et y bâtirent un village qu'on nomma le _village des barbiers_. C'est ainsi que l'empereur Frédéric Ier, dit Barberousse, conserva sa barbe et son surnom.

Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la Vallée-Suisse et le Reichenberg, il y a encore près de Saint-Goar le Rheinfels, dont je vous ai dit un mot tout à l'heure.

Toute une montagne évidée à l'intérieur avec des crêtes de ruines sur sa tête; deux ou trois étages d'appartements et de corridors souterrains qui paraissent avoir été creusés par des taupes colossales; d'immenses décombres, des salles démesurées dont l'ogive a cinquante pieds d'ouverture; sept cachots avec leurs oubliettes pleines d'une eau croupie qui résonne, plate et morte, au choc d'une pierre; le bruit des moulins à eau dans la petite vallée derrière le château, et par les crevasses de la façade le Rhin avec quelque bateau à vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux yeux jaunes cheminant à fleur d'eau et dressé à porter sur son dos des hommes et des voitures; un palais féodal des landgraves de Hesse changé en énorme masure; des embrasures de canons et de catapultes, qui ressemblent à ces loges de bêtes fauves des vieux cirques romains, où l'herbe pousse; par endroits, à demi engagée dans l'antique mur éventré, une vis de Saint-Gilles ruinée et comblée, dont l'hélice fruste a l'air d'un monstrueux coquillage antédiluvien; les ardoises et les basaltes non taillées qui donnent aux archivoltes des profils de scies et de mâchoires ouvertes; de grosses douves ventrues tombées tout d'une pièce, ou, pour mieux dire, couchées sur le flanc comme si elles étaient fatiguées de se tenir debout; voilà le Rheinfels. On voit cela pour deux sous.

Il semble que la terre ait tremblé sous cette ruine. Ce n'est pas un tremblement de terre, c'est Napoléon qui y a passé. En 1807 l'empereur a fait sauter le Rheinfels.

Chose étrange! tout a croulé, excepté les quatre murs de la chapelle. On ne traverse pas sans une certaine émotion mélancolique ce lieu de paix préservé seul au milieu de cette effrayante citadelle bouleversée. Dans les embrasures des fenêtres on lit ces graves inscriptions, deux par chaque fenêtre:--_Sanctus Franciscus de Paula vixit 1500. Sanctus Franciscus vixit 1526.--Sanctus Dominicus vixit..._ (effacé). _Sanctus Albertus vixit 1292.--Sanctus Norbertus, 1150. Sanctus Bernardus, 1139.--Sanctus Bruno, 1115. Sanctus Benedictus, 1140._--Il y a encore un nom effacé; puis, après avoir ainsi remonté les siècles chrétiens d'auréole en auréole, on arrive à ces trois lignes majestueuses:--_Sanctus Basilius magnus, episc. Cæsareæ Cappadoci, magister monachorum orientalium, vixit anno 372._--A côté de Basile le Grand, sous la porte même de la chapelle, sont inscrits ces deux noms: _Sanctus Antonius magnus. Sanctus Paulus eremita..._--Voilà tout ce que la bombe et la mine ont respecté.

Ce château formidable, qui s'est écroulé sous Napoléon, avait tremblé devant Louis XIV. L'ancienne _Gazette de_ _France_, qui s'imprimait au bureau de l'Adresse, dans les entresols du Louvre, annonce, à la date du 23 janvier 1693, que «le landgrave de Hesse-Cassel prend possession de la ville de Saint-Goar et du Rheinfels à lui cédés par le landgrave Frédéric de Hesse, résolu d'aller finir ses jours à Cologne.» Dans son numéro suivant, à la date du 5 février, elle fait savoir que «cinq cents paysans travaillent avec les soldats aux fortifications du Rheinfels.» Quinze jours après, elle proclame que «le comte de Thingen fait tendre des chaînes et construire des redoutes sur le Rhin.» Pourquoi ce landgrave qui s'enfuit? Pourquoi ces cinq cents paysans qui travaillent mêlés aux soldats? Pourquoi ces redoutes et ces chaînes tendues en hâte sur le Rhin? C'est que Louis le Grand a froncé le sourcil. La guerre d'Allemagne va recommencer.

Aujourd'hui le Rheinfels, à la porte duquel est encore incrustée dans le mur la couronne ducale des landgraves, sculptée en grès rouge, est la dépendance d'une métairie. Quelques plants de vigne y végètent, et deux ou trois chèvres y broutent. Le soir, toute la ruine, découpée sur le ciel avec ses fenêtres à jour, est d'une masse magnifique.

En remontant le Rhin à un mille de Saint-Goar (le mille prussien, comme la _legua_ espagnole, comme l'heure de marche turque, vaut deux lieues de France), on aperçoit tout à coup, à l'écartement de deux montagnes, une belle ville féodale répandue à mi-côte jusqu'au bord du Rhin, avec d'anciennes rues comme nous n'en voyons à Paris que dans les décors de l'Opéra, quatorze tours crénelées plus ou moins drapées de lierre, et deux grandes églises de la plus pure époque gothique. C'est Oberwesel, une des villes du Rhin qui ont le plus guerroyé. Les vieilles murailles d'Oberwesel sont criblées de coups de canon et de trous de balles. On peut y déchiffrer, comme sur un palimpseste, les gros boulets de fer des archevêques de Tréves, les biscaïens de Louis XIV et notre mitraille révolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est plus qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge est excellent.

Comme presque toutes les villes du Rhin, Oberwesel a sur sa montagne son château en ruines, le Schœnberg, un des décombres les plus admirablement écroulés qui soient en Europe. C'est dans le Schœnberg qu'habitaient, au dixième siècle, ces sept rieuses et cruelles _demoiselles_ qu'on peut voir aujourd'hui, par les brèches de leur château, changées en sept rochers au milieu du fleuve.

L'excursion de Saint-Goar à Oberwesel est pleine d'attrait. La route côtoie le Rhin, qui là se rétrécit subitement et s'étrangle entre de hautes collines. Aucune maison, presque aucun passant. Le lieu est désert, muet et sauvage. De grands bancs d'ardoise à demi rongés sortent du fleuve et couvrent la rive comme des tas d'écailles gigantesques. De temps en temps on entrevoit, à demi cachée sous les épines et les osiers et comme embusquée au bord du Rhin, une espèce d'immense araignée formée par deux longues perches souples et courbes, croisées transversalement, réunies à leur milieu et à leur point culminant par un gros nœud rattaché à un levier, et plongeant leurs quatre pointes dans l'eau. C'est une araignée en effet.

Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, le levier mystérieux s'ébranle, et l'on voit la hideuse bête se soulever lentement tenant entre ses pattes sa toile, au milieu de laquelle saute et se tord un beau saumon d'argent.

Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent jusque dans leurs derniers cæcums les cavernes profondes de l'estomac, on rentre à Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table, ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus gros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtout si l'on sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et si l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par exemple, d'un canard rôti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure de sanglier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors. On se met en hâte à la fenêtre. C'est le hussard français qui fait travailler l'écho de Saint-Goar. L'écho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux que l'écho de Lurley. La chose est admirable en effet. Chaque coup de pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de la fanfare se répète avec une netteté prodigieuse dans la profondeur ténébreuse des vallées. Ce sont des symphonies délicates, exquises, voilées, affaiblies, légèrement ironiques, qui semblent se moquer de vous en vous caressant. Comme il est impossible de croire que cette grosse montagne lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de très-peu d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif est prêt à jurer qu'il y a là-bas, dans ces ombres, sous quelque bocage fantastique, un être surnaturel et solitaire, une fée quelconque, une Titania qui s'amuse à parodier délicieusement les musiques humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre chaque fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout à la fois effrayant et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait oublier un moment qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le dessert. Mais tout se passe le plus naturellement du monde; l'opération terminée, un valet d'auberge, tenant à la main une assiette d'étain qu'il présente aux offrandes, fait le tour de la salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité, et tout est terminé. Chacun se retire après avoir payé son écho.

TABLE.

PRÉFACE 1

LETTRE I. De Paris à la Ferté-sous-Jouarre 17

LETTRE II. Montmirail.--Montmort.--Épernay 25

LETTRE III. Châlons.--Sainte-Menehould.--Varennes 31

LETTRE IV. De Villers-Cotterets à la frontière 49

LETTRE V. Givet 68

LETTRE VI. Les bords de la Meuse.--Dinant. Namur 74

LETTRE VII. Les bords de la Meuse.--Huy.--Liége 81

LETTRE VIII. Les bords de la Vesdre.--Verviers 92

LETTRE IX. Aix-la-Chapelle.--Le tombeau de Charlemagne 96

LETTRE X. Cologne 118

LETTRE XI. A propos de la maison Ibach 142

LETTRE XII. A propos du musée Wallraf 149

LETTRE XIII. Andernach 156

LETTRE XIV. Le Rhin 166

LETTRE XV. La Souris 186

LETTRE XVI. A travers champs 195

LETTRE XVII. Saint-Goar 200

Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9