Part 15
«Je suis dans la ruine.--La tour ronde, quoique rongée au sommet, est encore d'une élévation prodigieuse. Aux deux tiers de sa hauteur, entailles verticales d'un pont-levis dont la baie est murée.--De toutes parts grands murs à fenêtres déformées dessinant encore des salles sans portes ni plafonds.--Etages sans escaliers--escaliers sans chambres.--Sol inégal, montueux, formé de voûtes effondrées, couvert d'herbes. Fouillis inextricable.--J'ai déjà souvent admiré avec quelle jalousie de propriétaire avare la solitude garde, enclôt et défend ce que l'homme lui a une fois abandonné. Elle dispose et hérisse soigneusement sur le seuil les broussailles les plus féroces, les plantes les plus méchantes et les mieux armées, le houx, l'ortie, le chardon, l'aubépine, la lande, c'est-à-dire plus d'ongles et de griffes qu'il n'y en a dans une ménagerie de tigres. A travers ces buissons revêches et hargneux, la ronce, ce serpent de la végétation, s'allonge et se glisse et vient vous mordre les pieds. Ici, du reste, comme la nature n'oublie jamais l'ornement, ce fouillis est charmant. C'est une sorte de gros bouquet sauvage où abondent des plantes de toute forme et de toute espèce, les unes avec leurs fleurs, les autres avec leurs fruits, celles-là avec leur riche feuillage d'automne, mauve, liseron, clochette, anis, pimprenelle, bouillon-blanc, gentiane jaune, fraisier, thym, le prunellier tout violet, l'aubépine qu'en août on devrait appeler rouge épine avec ses baies écarlates, les longs sarments chargés de mures de la ronce déjà couleur de sang.--Un sureau.--Deux jolis acacias.--Coin inattendu où quelque paysan voltairien, profitant de la superstition des autres, se cultive pour lui-même un petit carré de betteraves. De quoi faire un morceau de sucre.--A ma gauche la tour sans porte, ni croisée, ni entrée visible. A ma droite, un souterrain défoncé par la voûte. Changé en gouffre.--Bruit superbe du vent, admirable ciel bleu aux crevasses de l'immense masure.--Je vais monter par un escalier d'herbe dans une espèce de salle haute.--J'y suis.--Rien que deux vues magiques sur le Rhin, les collines et les villages.--Je me penche dans le compartiment au fond duquel est le souterrain gouffre.--Au dessus de ma tête deux arrachements de cheminées sculptées en granit bleu, quinzième siècle. Reste de suie et de fumée à l'âtre.--Peintures effacées aux fenêtres.--Là-haut une jolie tourelle sans toit ni escalier, pleine de plantes fleuries qui se penchent pour me regarder.--J'entends rire les laveuses du Rhin. Je redescends dans une salle basse.--Rien. Traces de fouilles dans le pavé. Quelque trésor enfoui par les gnomes que les paysans auront cherché.--Autre salle basse.--Trou carré au centre donnant dans un caveau. Ces deux noms sur le mur: _Phædovius, Kutorga._ J'écris le mien à côté avec un morceau de basalte pointu.--Autre caveau.--Rien.--D'ici je revois le gouffre.--Il est inaccessible. Un rayon de soleil y pénètre.--Ce souterrain est au bas du grand donjon carré qui occupait l'angle opposé à la tour ronde. Ce devait être la prison du burg.--Grand compartiment faisant face au Rhin.--Trois cheminées, dont une à colonnettes, pendent arrachées à diverses hauteurs. Trois étages défoncés sous mes pieds. Au fond, deux arches voûtées. A l'une, des branches mortes; à l'autre, deux jolis rameaux de lierre qui se balancent gracieusement. J'y vais. Voûtes construites sur la basalte même du mont qui reparaît à vif. Traces de fumée. Dans l'autre grand compartiment où je suis entré tout d'abord et qui a dû être la cour, près de la tour ronde, plâtrage blanc sur le mur avec un reste de peinture et ces deux chiffres tracés en rouge: 23--18--(_sic_.) [Illustration]--Je fais le tour extérieur du château par le fossé.--Escalade assez pénible.--L'herbe glisse.--Il faut ramper de broussaille en broussaille au-dessus d'un précipice assez profond. Toujours pas d'entrée ni de trace de porte murée au bas de la grande tour. Reste de peintures sur les mâchicoulis. Le vent tourne les feuillets de mon livre et me gêne pour écrire.--Je vais rentrer dans la ruine.--J'y suis.--J'écris sur une petite console de velours vert que me prête le vieux mur.
J'ai oublié de vous dire que cette énorme ruine s'appelle _la Souris_ (die Mause). Voici pourquoi.
Au douzième siècle, il n'y avait là qu'un petit burg toujours guetté et fort souvent molesté par un gros château fort situé une demi-lieue plus loin qu'on appelait _le Chat_ (die Katz), par abréviation du nom de son seigneur, Katzenellenbogen. Kuno de Falkenstein, à qui le chétif burg de Velmich échut en héritage, le fit raser, et construisit à la même place un château beaucoup plus grand que le château voisin, en déclarant que _désormais ce serait la Souris qui mangerait le Chat_.
Il avait raison. _Die Mause_, en effet, quoique tombée aujourd'hui, est encore une sinistre et redoutable commère sortie jadis armée et vivante, avec ses hanches de lave et de basalte, des entrailles mêmes de ce volcan éteint qui la porte, ce semble, avec orgueil. Je ne pense pas que personne ait jamais été tenté de railler cette montagne qui a enfanté cette souris.
Je suis resté dans la masure jusqu'au coucher du soleil, qui est aussi une heure de spectres et de fantômes. Ami, il me semblait que j'étais redevenu un joyeux écolier; j'errais et je grimpais partout, je dérangeais les grosses pierres, je mangeais des mûres sauvages, je tâchais d'irriter, pour les faire sortir de leur ombre, les habitants surnaturels; et, comme j'écrasais des épaisseurs d'herbes en marchant au hasard, je sentais monter vaguement jusqu'à moi cette odeur âcre des plantes des ruines que j'ai tant aimée dans mon enfance.
Après tout, il est certain qu'avec sa mauvaise renommée de puits plein d'âmes et de squelettes cette impénétrable tour sans portes ni fenêtres est d'un aspect lugubre et singulier.
Cependant le soleil était descendu derrière la montagne et j'allais faire comme lui, quand quelque chose d'étrange a tout à coup remué près de moi. Je me suis penché. Un grand lézard d'une forme extraordinaire, d'environ neuf pouces de long, à gros ventre, à queue courte, à tête plate et triangulaire comme une vipère, noir comme l'encre et traversé de la tête à la queue par deux raies d'un jaune d'or, posait ses quatre pattes noires à coudes saillants sur les herbes humides et rampait lentement vers une crevasse basse du vieux mur. C'était l'habitant mystérieux et solitaire de cette ruine, la bête-génie, l'animal à la fois réel et fabuleux,--une salamandre,--qui me regardait avec douceur en rentrant dans son trou.
LETTRE XVI
A TRAVERS CHAMPS.
Il arrive au voyageur des choses effrayantes et surnaturelles.--Grimace que fait le géant.--Où l'on voit que les âmes ne dédaignent pas le bon vin.--Férocité des lois de Nassau.--Le voyageur ne sait plus où il est.--Il s'assied n'importe où, avec une montagne sur la tête et un nuage sous les pieds.--Il voit la grande chauve-souris invisible.--Quatre lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point Albert Durer.--Un trou se fait sous ses pieds.--Ce qu'il y voit.
Saint-Goar, août.
Je ne pouvais m'arracher de cette ruine. Plusieurs fois j'ai commencé à descendre, puis je suis remonté.
La nature, comme une mère souriante, se prête à tous nos rêves et à tous nos caprices. Comme j'allais enfin décidément quitter la Souris, l'idée m'est venue, et j'avoue que je l'ai exécutée, d'appliquer mon oreille contre le soubassement de la grosse tour afin de pouvoir me dire consciencieusement à moi-même que si je n'y étais pas entré j'avais du moins écouté au mur. J'espérais un bruit quelconque, sans me flatter pourtant que la cloche de Winfried daignât se réveiller pour moi. En ce moment-là, ô prodige! j'ai entendu, mais entendu de mes propres oreilles, ce qui s'appelle entendu, un vague frémissement métallique, le son faible et à peine distinct d'une cloche, qui montait jusqu'à moi à travers le crépuscule et semblait en effet sortir de dessous la tour. Je confesse qu'à ce bruit si étrange les vers d'Hamlet à Horatio ont subitement reparu dans ma mémoire, comme s'ils y étaient écrits en caractères lumineux; j'ai même cru un moment qu'ils éclairaient mon esprit. Mais je suis bien vite retombé dans le monde réel.--C'était l'angelus de quelque village perdu au loin dans les plis des vallées que le vent m'apportait complaisamment.--N'importe. Il ne tient qu'à moi de croire et de dire que j'ai entendu tinter et palpiter sous la montagne la mystérieuse cloche d'argent de Velmich.
Comme je sortais du fossé septentrional, qui s'est changé en un ravin très-épineux, le mont voisin, le tombeau du géant, s'est brusquement présenté à moi. Du point où j'étais, le rocher dessine à la base de la montagne, tout près du Rhin, le profil colossal d'une tête renversée en arrière, la bouche béante. On dirait que le géant qui, selon les légendes, gît là sur le ventre étouffé sous le poids du mont, était parvenu à soulever un peu l'effroyable masse et que déjà sa tête sortait d'entre les rochers, mais qu'à ce moment-là quelque Apollon ou quelque saint Michel a mis le pied sur la montagne, de sorte que le monstre écrasé a expiré dans cette posture en poussant un grand cri. Le cri s'est perdu dans les ténèbres de quarante siècles, la bouche est demeurée ouverte.
Du reste, je dois déclarer que ni le géant, ni la cloche d'argent, ni le spectre de Falkenstein, n'empêchent les vignes et les échalas de monter de terrasse en terrasse fort près de la Souris. Tant pis pour les fantômes qui se logent dans les pays vignobles! on leur fera du vin à leur porte, et les vrilles de la vigne s'accrocheront gaiement à leur masure. A moins pourtant que ce coteau de Velmich ne soit cultivé par les esprits eux-mêmes, et qu'il ne faille appliquer à ces fantastiques vignerons cette phrase que je lisais hier dans je ne sais quel guide tudesque des bords du Rhin: «Derrière la montagne de Johannisberg se trouve le village du même nom _avec près de sept cents âmes qui récoltent un très-bon vin_.»
Il faut d'ailleurs que le passant même le plus altéré se garde de toucher à ce raisin, ensorcelé ou non. A Velmich, on est dans le duché de M. de Nassau, et les lois de Nassau sont féroces à l'endroit des délits champêtres. Tout délinquant saisi est tenu d'acquitter une amende égale à la somme des dommages causés par tous les délits antérieurs dont les coupables ont échappé. Dernièrement un touriste anglais a cueilli et mangé dans un champ une prune qu'il a payée cinquante florins.
Je voulais aller chercher gîte à Saint-Goar, qui est sur la rive gauche, à une demi-lieue plus haut que Velmich. Un batelier du village m'a fait passer le Rhin et m'a déposé poliment chez le roi de Prusse, car la rive gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quittant, ce brave homme m'a donné dans une langue composite, moitié en allemand, moitié en gaulois, des renseignements sur mon chemin que j'ai sans doute mal compris; car, au lieu de suivre la route qui côtoie le fleuve, j'ai pris par la montagne, croyant abréger, et je me suis quelque peu égaré.
Cependant, comme je traversais, broyant le chaume fraîchement coupé, de hautes plaines rousses où les grands vents se déploient le soir, un ravin s'est tout à coup présenté à ma gauche. J'y suis entré, et après quelques instants d'une descente très-âpre le long d'un sentier qui semble par moments un escalier fait avec de larges ardoises, je revoyais le Rhin.
Je me suis assis là; j'étais las.
Le jour n'avait pas encore complétement disparu. Il faisait nuit noire pour le ravin où j'étais et pour les vallées de la rive gauche adossées à de grosses collines d'ébène; mais une inexprimable lueur rose, reflet du couchant de pourpre, flottait sur les montagnes de l'autre côté du Rhin et sur les vagues silhouettes de ruines qui m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes yeux, dans un abîme, le Rhin, dont le murmure arrivait jusqu'à moi, se dérobait sous une large brume blanchâtre d'où sortait à mes pieds même la haute aiguille d'un clocher gothique à demi submergé dans le brouillard. Il y avait sans doute là une ville, cachée par cette nappe de vapeurs. Je voyais à ma droite, à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbe d'une grosse tour grise démantelée et se tenant encore fièrement sur la pente de la montagne, sans créneaux, sans mâchicoulis et sans escaliers. Sur ce plafond, dans un pan de mur resté debout, il y avait une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus de battants, et sous laquelle aucun pied humain ne pouvait plus marcher. J'entendais au-dessus de ma tête cheminer et parler dans la montagne des passants inconnus dont je voyais les ombres remuer dans les ténèbres.--La lueur rose s'était évanouie.
Je suis resté longtemps assis là sur une pierre, me reposant en songeant, regardant en silence passer cette heure sombre où le crêpe des fumées et des vapeurs efface lentement le paysage, et où le contour des objets prend une forme fantasque et lugubre. Quelques étoiles rattachaient et semblaient clouer au zénith le suaire noir de la nuit étendu sur une moitié du ciel et le blanc linceul du crépuscule déployé sinistrement sur l'autre.
Peu à peu le bruit de pas et de voix a cessé dans le ravin, le vent est tombé, et avec lui s'est éteint ce doux frémissement de l'herbe qui soutient la conversation avec le passant fatigué et lui tient compagnie. Aucun bruit ne venait de la ville invisible; le Rhin lui-même semblait s'être assoupi; une nuée livide et blafarde avait envahi l'immense espace du couchant au levant; les étoiles s'étaient voilées l'une après l'autre, et je n'avais plus au-dessus de moi qu'un de ces ciels de plomb où plane, visible pour le poëte, cette grande chauve-souris qui porte écrit dans son ventre ouvert _melancholia_.
Tout à coup une brise a soufflé, la brume s'est déchirée, l'église s'est dégagée, un sombre bloc de maisons, piqué de mille vitres allumées, est apparu au fond du précipice par le trou qui s'est fait dans le brouillard. C'était Saint-Goar.
LETTRE XVII
SAINT-GOAR.
_Gasthaus zur Lilie._--Où il faut se placer pour voir les soldats de M. de Nassau.--Hymne aux marmots teutons.--Il faut que M. de Nassau ait bien besoin de quatre florins.--_Die Katz._--Bôhdan Chimelnicki.--Trois pages sur le chat. Un mot sur le chien.--L'auteur cherche à faire du tort à un écho.--Lurley.--Où le lecteur apprend ce que c'était qu'une galère de Malte.--Chose que les habitants dédaignent et que doivent rechercher les voyageurs.--La Vallée-Suisse.--Figures de Rome, de la Grèce et de l'Inde qui apparaissent à l'auteur dans ce pays des barbares.--Le Reichenberg.--Histoire de la petite fée grosse comme une sauterelle et du géant qui croit avoir sur son dos un nid de diables.--Pourquoi on est forcé d'apporter son rasoir à Bacharach.--Le Rheinfels.--Ici l'auteur explique pour qui les bombes et les boulets ont des façons polies et courtoises.--Considérations philosophiques sur le mille prussien, l'heure de marche turque et la legua d'Espagne.--Oberwesel.--Les sept filles changées en rochers.--Le voyageur rencontre et décrit en entomologiste profond la plus grande des araignées d'eau.--Souper allemand compliqué d'un hussard français.
Saint-Goar, août.
On peut passer à Saint-Goar une semaine fort bien employée. Il faut avoir soin de prendre des croisées sur le Rhin dans le très-confortable gasthaus sur Lilie. Là on est entre le Chat et la Souris. A sa gauche, on a la Souris à demi voilée au fond de l'horizon par les brumes du Rhin; à sa droite et devant soi, le Chat, robuste donjon enveloppé de tourelles, lequel, au haut de sa colline, occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque village de Saint-Goarshausen, qui en fait la base au bord du Rhin, marque les deux angles avec ses deux vieilles tours, l'une carrée, l'autre ronde.--Les deux châteaux ennemis se guettent et semblent se jeter des coups d'œil foudroyants à travers le paysage; car, lorsqu'un donjon est en ruine, sa fenêtre défoncée regarde encore, mais avec ce regard hideux d'un œil crevé.
En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre le holà entre les deux adversaires, veille le spectre colossal du château-palais des landgraves de Hesse, le Rheinfels.
A Saint-Goar le Rhin n'est plus un fleuve; c'est un lac, un vrai lac du Jura fermé de toutes parts, avec son encaissement sombre, son miroitement profond et ses bruits immenses.
Si l'on reste chez soi, on a toute la journée le spectacle du Rhin, les radeaux, les longs bateaux à voiles, les petites barques-flèches et les huit ou dix omnibus à vapeur qui vont et viennent, montent et descendent, et passent à chaque instant avec le clapotement d'un gros chien qui nage, fumants et pavoisés. Au loin, sur la rive opposée, sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manœuvrer les soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. Tout près, sous sa croisée, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec leur bonnet bleu de ciel pareil à une tiare qui aurait été modifiée par un coup de poing, et l'on entend rire et jaser un tas de petits enfants qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas? Ceux de Tréport et d'Etretat jouent bien avec l'Océan. Au reste, les enfants du Rhin sont charmants. Aucun d'eux n'a cette mine rogue et sévère des marmots anglais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme de vieux curés.
Si l'on sort, on peut passer le Rhin pour six sous, prix d'un omnibus parisien, et l'on monte au Chat. C'est dans ce manoir des barons de Katzenellenbegen que s'est accomplie en 1471 la lugubre aventure du chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui _die Katz_ est une belle ruine dont l'usufruit est loué par le duc de Nassau à un major prussien quatre ou cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs payent la rente. J'ai feuilleté le livre où s'inscrivent les étrangers; et sur trente pages,--un an environ,--je n'ai pas vu un seul nom français. Force noms allemands, quelques noms anglais, deux ou trois noms italiens, voilà tout le registre. Du reste, l'intérieur du Chat est complétement démantelé. La salle basse de la tour où le chapelain prépara le poison pour la comtesse sert aujourd'hui de cellier. Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs échalas sur l'emplacement même où était la salle des portraits. Dans un petit cabinet, le seul qui ait porte et fenêtre, on a cloué au mur une gravure qui représente Bôhdan Chmielnicki et au bas de laquelle on lit: _Belli servilis autor_ (sic) _rebelliumque Cosaccorum et plebis Ukraynen_. Le formidable chef zaporavien, affublé d'un costume qui tient le milieu entre le moscovite et le turc, semble regarder de travers, par la faute du graveur peut-être, deux ou trois portraits de princes actuellement régnants rangés autour de lui.
Du haut du Chat, l'œil plonge sur le fameux gouffre du Rhin appelé _la Bank_. Entre la Bank et la tour carrée de Saint-Goarshausen il n'y a qu'un passage étroit. D'un côté le gouffre, de l'autre l'écueil. On trouve tout sur le Rhin, même Charybde et Scylla. Pour franchir ce détroit très-redouté, les bateaux s'attachent au côté gauche par une assez longue corde un tronc d'arbre appelé le _chien_ (hund), et, au moment où ils passent entre la Bank et la tour, ils jettent le tronc d'arbre à la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rage et l'attire à elle. De cette façon elle maintient le radeau à distance de la tour. Quand le danger est passé, on coupe la corde, et le gouffre mange le chien. C'est le gâteau de ce Cerbère.
Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on demande à son cicerone: _Où est donc la Bank?_ Il vous montre à vos pieds un petit pli dans le Rhin. Ce pli, c'est le gouffre.
Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.
Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant des plus sauvages, s'enfonce et se précipite à pic dans le Rhin, avec ses mille assises de granit qui lui donnent l'aspect d'un escalier écroulé, le fabuleux rocher de Lurley. Il y a là un écho célèbre qui répète, dit-on, sept fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui chante.
Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche à nuire à la réputation des échos, j'avouerais que pour moi l'écho n'a jamais été au delà de cinq répétitions. Il est probable que l'oréade de Lurley, jadis courtisée par tant de princes et de comtes mythologiques, commence à s'enrouer et à s'ennuyer. Cette pauvre nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creusé vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans les rochers et passe sa journée à lui jouer du cor de chasse et à lui tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait travailler l'écho et qui en vit, est un vieux et brave hussard français.
Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend pas, l'effet de l'écho de Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin à cet endroit-là avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En fermant les yeux, on croirait entendre passer une galère de Malte avec ses cinquante grosses rames remuées chacune par quatre forçats enchaînés.
En descendant du Chat, avant de quitter Saint-Goarshausen, il faut aller voir, dans une vieille rue parallèle au Rhin, une charmante maison de la renaissance allemande, fort dédaignée de ses habitants, bien entendu. Puis on tourne à droite, on passe un pont de torrent, et l'on s'enfonce, au bruit des moulins à eau, dans la «Vallée-Suisse,» superbe ravin presque alpestre formé par la haute colline de Petersberg et par l'une des arrière-croupes du Lurley.
C'est une délicieuse promenade que la Vallée-Suisse. On va, on vient, on visite les villages d'en haut, on plonge dans d'étroites gorges tellement sombres et désertes, que j'ai vu dans l'une d'elles la terre fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure d'un sanglier. Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressemblent à des murs cyclopéens, sous les saules et les aunes. Là, seul, englouti profondément dans un abîme de feuilles et de fleurs, on peut errer et rêver toute la journée et écouter, comme un ami admis en tiers dans le tête-à-tête, la causerie mystérieuse du torrent et du sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes à ornières, des fermes et des moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrangé et groupé d'avance pour meubler le coin d'un paysage du Poussin. C'est un berger demi-nu seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve, et soufflant des mélodies bizarres dans une espèce de lituus antique. C'est un chariot traîné par des bœufs, comme j'en voyais dans les vignettes du Virgile Herhan que j'expliquais dans mon enfance. Entre le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir brodé de fleurs rouges et d'arabesques éclatantes. Ce sont de jeunes filles qui passent pieds nus, coiffées comme des statues du bas-empire. J'en ai vu une qui était charmante. Elle était assise près d'un four à sécher les fruits qui fumait doucement; elle levait vers le ciel ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme deux amandes sur son visage bruni par le soleil; son cou était chargé de verroteries et de colliers artistement disposés pour cacher un goître naissant. Avec cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une idole de l'Inde accroupie près de son autel.