Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante
part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre
la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes, le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs, c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.
--Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il.
Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie.
Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé, elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en poussant des cris de joie, et, une demi-heure après, il parut un autre homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine; c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;--Toffel n'était rien en comparaison;--de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner. Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle colonie qu'elle se dirigeait en ce moment.
Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman. Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon, elle lui dit:
--Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel.
Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de même du squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier, elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande, firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie, le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé des nues.
Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et, à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve. Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter. Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait: le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit; il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs, y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk abattît encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour d'une demi-douzaine de champs.--Cette besogne faite, Tomahawk eut encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur: mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique. Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre, c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter deux chevaux.
Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie; seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais à celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière, mauvais génie, _médecin_ (terme très-fort chez les Peaux-Rouges). Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens.
Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera, au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation, construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année, mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux, qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits, forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les hommes.
OCTAVIE,
OU
L'ILLUSION
Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir, laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la distraction.
C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux, qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un poisson qu'elle me donna.
Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence; j'admirai le Dôme et le Baptistère, les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre, le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer. --Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis un jour être dévoré par les chiens.--La veille du jour où je partis, on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat de Naples.
Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et, impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire dans l'écorce d'un citron.
--Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait.
Elle me regarda fixement et me dit:
--Qui l'a appris à vous?
--La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.
--Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous.
Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui baiser la main.
--Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!...
Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait à la main.
Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe, entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient.
--Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici. Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous. Elle descendit sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de _Rome,_ nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qui me mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs.
Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise, belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée. La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tète étourdie de cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont j'avais cru fuir l'amour fatal en m'éloignant de Paris:
«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni une fois déjà, que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous valez.
»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices? Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus grande envie ne peut être que de mourir pour vous!
»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et qu'elle me disait:
--Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel.
»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah! je vous l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que je lui plaisais davantage ... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme, dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après quelques verres de lacrima-cristi mousseux qui me furent versés au souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques. Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.
»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif, je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si exactement votre souvenir.
»Cette femme me répétait à tout moment:
--Vous êtes triste?
»Et je lui dis:
--Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue à écouter et à prononcer.
--Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement.
»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de l'hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement, et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau, et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras le _bambino_ soudainement apaisé.
»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée, fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné!
»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois; j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis, sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie, où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort.
»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé. J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres à l'amour!»
Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli. Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert encore d'une coupole de fumée.
C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par la jeune Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice, demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus, celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait que cela fût peuplé de figures vivantes.--Je remontai à Portici et m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue.
Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et me serra la main avec force en me disant:--C'est bien.
Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages. Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les divins mystères.
En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le reproche d'un parjure.
Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de _Rome,_ et j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie complète; couché sur un lit de repos, il n'avait rien de mobile dans le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père, et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux!
Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.
ISIS
SOUVENIRS DE POMPÉI
I
Avant l'établissement du chemin de fer de Naples à Résina, une course à Pompéi était tout un voyage. Il fallait une journée pour visiter successivement Herculanum, le Vésuve,--et Pompéi, situé à deux milles plus loin; souvent même, on restait sur les lieux jusqu'au lendemain, afin de parcourir Pompéi pendant la nuit, à la clarté de la lune, et de se faire ainsi une illusion complète. Chacun pouvait supposer, en effet, que, remontant le cours des siècles, il se voyait tout à coup admis à parcourir les rues et les places de la ville endormie; la lune paisible convenait mieux peut-être que l'éclat du soleil à ces ruines, qui n'excitent tout d'abord ni l'admiration ni la surprise, et où l'antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste.
Un des ambassadeurs résidant à Naples donna, il y a quelques années, une fête assez ingénieuse. Muni de toutes les autorisations nécessaires, il fit costumer à l'antique un grand nombre de personnes; les invités se conformèrent à cette disposition, et, pendant un jour et une nuit, l'on essaya diverses représentations des usages de l'antique colonie romaine. On comprend que la science avait dirigé la plupart des détails de la fête; des chars parcouraient les rues, des marchands peuplaient les boutiques; des collations réunissaient, à certaines heures, dans les principales maisons, les diverses compagnies des invités. Là, c'était l'édile Pansa; là, Salluste; là, Julia-Félix, l'opulente fille de Scaurus, qui recevaient les convives et les admettaient à leurs foyers.--La maison des Vestales avait ses habitantes voilées; celle des Danseuses ne mentait pas aux promesses de ses gracieux attributs. Les deux théâtres offrirent des représentations comiques et tragiques, et, sous les colonnades du Forum, des citoyens oisifs échangeaient les nouvelles du jour, tandis que, dans la basilique ouverte sur la place, on entendait retentir l'aigre voix des avocats ou les imprécations des plaideurs. --Des toiles et des tentures complétaient, dans tous les lieux où de tels spectacles étaient offerts, l'effet de décoration, que le manque général des toitures aurait pu contrarier; mais on sait qu'à part ce détail, la conservation de la plupart des édifices est assez complète pour que l'on ait pu prendre grand plaisir à cette tentative palingénésique.--Un des spectacles les plus curieux fut la cérémonie qui s'exécuta au coucher du soleil dans cet admirable petit temple d'Isis, qui, par sa parfaite conservation, est peut-être la plus intéressante de toutes ces ruines.
Il ne fut pas difficile de retrouver les costumes nécessaires au culte de la bonne et mystérieuse déesse, grâce aux deux tableaux antiques du musée de Naples, qui représentent le service sacré du matin et le service du soir; mais la recherche et l'explication des scènes principales qu'il fallut rendre donna lieu à un travail fort curieux, dont un savant allemand fut chargé.--Le marquis G ..., directeur de la bibliothèque, a bien voulu me permettre d'extraire les détails suivants du volume manuscrit qui racontait l'établissement et les cérémonies du culte d'Isis à Pompéi. On y trouve aussi de curieuses recherches touchant les formes qu'affecta le culte égyptien lorsqu'il en vint à lutter directement avec la religion naissante du Christ.
II
Après la mort d'Alexandre le Grand, les deux principales religions d'où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu, dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus grossière l'idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion.--Les systèmes religieux de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent à Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n'étaient plus à la taille du monde grec et romain.--Jupiter et Junon, Apollon et Diane, et tous les autres habitants de l'Olympe pouvaient encore être invoqués, et n'avaient pas perdu leur crédit dans l'opinion publique. Leurs autels fumaient à certains jours solennels de l'année; leurs images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce d'adoration.--L'art même, qui se jouait en d'idéales représentations des dieux, n'était plus qu'un appât raffiné pour les sens. Aussi le petit nombre de fidèles qui existaient encore, avaient-ils la conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images de forme roide et sèche,--appartenant à la théogonie primitive. Cette superstition populaire s'opposa vainement à l'effort des philosophes et des sceptiques moqueurs.--Les lois divines et humaines, et ce que les simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition générale, l'âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu'elle s'était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin, d'inexprimable.--Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des milliers d'esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle confirmation, que là, où l'incrédulité règne, la superstition s'est déjà ouvert une porte.--Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le culte mosaïque conquit alors des sectateurs non-seulement dans tout l'empire romain, mais au delà même de ses frontières.
Pourtant, le dogme de Jéhova n'admettait pas d'images et il fallait à l'adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et parlantes. Alors, l'Egypte, la mère et la conservatrice de toutes les imaginations et aussi d_e_ toutes les extravagances religieuses, offrit une satisfaction aux besoins de l'âme et des sens.--Sérapis et Isis vinrent en aide, l'un aux corps souffrants, l'autre aux âmes languissantes.--Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux Jupiter n'était bon qu'à tonner, et ses éclats atteignaient souvent ses temples et l'arbre qui lui était consacré.--Le dieu égyptien héritier des mystères et des traditions primitives de l'ancien culte d'Apis et d'Osiris, et de toute la magnificence de l'Olympe grec, ne tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin opérait ces cures merveilleuses qu'autrefois Esculape, le dompteur de la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de mer d'Italie eurent des sérapéons,--ainsi nommait-on les temples et les hôpitaux du Dieu guérisseur,--avec des vestibules et des colonnades, où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées pour les malades.--Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons de santé de l'ancien monde. --Sans doute, il y avait là des remèdes naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur une profonde connaissance des hommes d'alors; et de cet empirisme sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique.--La merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de son temple à Pouzzoles. C'est à trois lieues de Naples, sur la côte de Campanie;--maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes ravagées qu'elles sont par les plantes grimpantes, du sein d'un monceau de ruines, proclament l'antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison. Une magnifique colonnade qui, dans les temps modernes, a été appropriée au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries.--On y trouvait un grand nombre de chambres de malades et d'étuves entre les logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage depuis le voluptueux golfe de Neptuno jusqu'aux souterrains de Trivergola, il y avait une série de lieux d'asile et de guérison sous la protection du père universel Sérapis.
III
Mais, si puissant et si séduisant que fut le culte régénéré d'Isis pour les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les femmes.--Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et des dieux d'Eleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du _Liber Pater_ et de l'_Hébon_ de la Campanie et de la grande Grèce, tout ce que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à la passion du merveilleux et à la superstition même, se trouvait, par un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d'une foule d'affluents.
Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités, il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse était sur pied, et celui qui voulait mériter ses grâces particulières devait se présenter à son lever pour la prière du matin.--Le temple était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire accompagné de ses ministres. L'encens odorant fumait sur l'autel; de doux sons de flûte se faisaient entendre.--Cependant, la communauté s'était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu'au premier degré du temple.--La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d'Isis. Souvent, une partie de l'histoire de la déesse est représentée au moyen de pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui murmure toute sorte d'oraisons.
Mais, si l'on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait par annoncer à la déesse elle-même l'_heure du soir._
Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l'horloge sonnante, ni même de l'horloge muette; mais ils suppléaient, autant qu'ils le pouvaient, à nos machines d'acier et de cuivre par des machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l'heure d'après la clepsydre et le cadran solaire;--il y avait même des hommes qui, rien qu'à la longueur de leur ombre, qu'ils savaient estimer à vue d'œil, pouvaient dire l'heure exacte du jour ou du soir.--Cet usage de crier les déterminations du temps était également admis dans les temples. il y avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter Capitolin ce singulier office de lui dire les heures.--Mais cette coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la grande Isis, et c'est de cela que dépendait l'ordonnance de la liturgie quotidienne.
IV
Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou, selon la division antique, après la huitième heure du jour.--C'était ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse. De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes des hommes. --Sur son Olympe, le _Zeus_ d'Homère mène l'existence patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis, du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie, s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.--Même du temps des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les places, dans les cours de justice et sur les marchés.--Mais ensuite, vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi, toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à Rome, mais dans tout l'ancien monde.--De là vient qu'à ce moment tous les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée des sons redoublés du sistre d'or.
Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.--Au moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré, devant le tabernacle, accosté à droite et à gauche de deux diacres ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du Nil fertilisateur, l'_eau bénite,_ et la présentait à la fervente adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de congé ordinaire.
Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions, les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés. Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques déportements. --A la faveur des préparations et des épreuves, qui, souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables de l'initiation.--Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens. --L'idée d'une _terre sainte_ où devait se rattacher pour tous les peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration filiale,--d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications des fidèles,--présente des rapports plus nobles à étudier entre ces deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers l'autre.
Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: _Nous l'avons trouvé et nous nous réjouissons tous!_ tout le monde se jetait à terre devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle de la miséricorde divine.
La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts. Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.--Le fidèle croyait même à la présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'_hydria_, la sainte cruche, et l'offrait à son adoration.--On ne négligeait rien pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de cette divine transsubstantiation.--Le prophète lui-même, quelque grande que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.--Il portait sur son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (_piviale_) également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.--Ainsi ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.--D'ailleurs, quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort, sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des morts.--C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur la poitrine.
V
A la droite du prophète qui portait l'hydria (_hydriophoros_), se tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la déesse Isis elle-même.--Isis devait toujours, en effet, partager les hommages rendus à Osiris.--Elle ne portait pas les cheveux ras comme le reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés.
Une chose également très-caractéristique pour la représentation d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.--De la droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient _sistron_ et les Égyptiens _kemkem.--_La tristesse, à l'occasion de la mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre d'Isis qui marquait la mesure.--Un sistre bien fait devait, en mémoire des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.--On peut croire que jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil procurait à la terre.--Isis y puisait de l'eau pour les besoins du culte et aussi pour la fécondation du sol.--Car, si Osiris est la force des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la fertilité.
Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre, jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le chanteur ou le chanteur d'hymnes, (_odos, hymnodos_). Il rappelle les rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.
Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on attribuait l'invention à Osiris.--Un autre personnage qui terminait la rangée des fidèles de l'autre côté, et dont le costume s'accordait parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.--Mais il tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la croix ansée _(crux ansata),_ dont le savant Daunou a trouvé tout un soubassement couvert dans un temple de Philé.
Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.--Isis, le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait les sacrifices sanglants.--De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et d'autres parfums.
Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un sens mystique.--En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle religion dans le pays où elle avait pris naissance.--Ce n'était point par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier, qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre inscription de Rosette.
A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue la formule chrétienne: _Ite, missa est;_ et à laquelle le peuple répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou: «Maintenez-vous en santé!»
VI
Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation classique.--Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées ou muettes. --Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé mes compagnons de voyage admirer dans tous ses détails la maison de Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice, pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans subir encore la tyrannie des _ciceroni_ napolitains? J'étais entré par la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante et leurs nombreuses colonnes, et l'_Iseum_ semblait perdu dans les maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments, j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus au Musée des études, et qui représentent les cérémonies décrites plus haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que j'avais devant les yeux.--C'était bien là l'étroite cour jadis fermée d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond, l'antique _cella_ s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de marbre de Paros.
Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre d'architecture dit h_ypaetron,_ mais un portique couvert régnait alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté, couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la Trinité égyptienne;--deux autels placés au fond du sanctuaire portaient les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure, on a pu lire que _L. C. Phœbus_ l'avait érigée dans ce lieu par décret des décurions.
Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux de l'Égypte,--la terre sacrée.
J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple, les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons, les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes. La plupart de ces objets, dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple, ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière le sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple, se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un devoir de ne pas abandonner le sanctuaire.
Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti à sa place. --J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la cérémonie du soir.
Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l'avaient été à tout nier?--Je songeais à ce magnifique préambule des _Ruines_ de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui, au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face à face avec l'image de la Mort?
Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et d'essayer de se reprendre aux illusions du passé?
VII
Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques. Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre; --Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis; c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier temps.
Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme; son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange lumineuse; sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa main gauche un vase d'or en forme de gondole.
Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle apparaît à Lucius, et lui dit:
«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités, la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne; en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs, Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai nom de la déesse Isis.
»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les moyens d'échapper à l'enchantement dont _il_ est victime, que tu dois me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes marquées.»
Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et se recueille _dans sa propre immensité._
Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation moderne.--Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement annoncé à des races diverses des vérités sublimes,--que la différence des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu altérées ou transformées entièrement.--Aujourd'hui, il semble que le catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme. En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et médiateur qui domine les esprits,--et dont l'apparition produit encore des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies --même sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries. Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe, sinon du théologien,--ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de l'antiquité!
Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte longtemps certaines pratiques et formes de culte, qu'elle se borne à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;--plus tard encore, dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter; Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son nom d'Io, fille d'Inachus, --le fondateur des mystères d'Eleusis, repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des dogmes les plus divers!--Laissons de côté la _croix_ de Sérapis et le séjour aux enfers de ce dieu _qui juge les âmes;--_le _Rédempteur_ promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui sera le _Verbe_ (logos) des âges futurs?--Est-ce l'Iacchus-Iésus des mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter, la déesse _panthée_? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?
Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis en ce même temps.--Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,--où les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses les restes d'un dieu immolé?--Une femme divinisée, mère, épouse ou amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire, avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée de la jeunesse et du printemps.
Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat, il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.--Les Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;--mais la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde, qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.--La philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues clartés de l'aurore.
EMILIE
SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais, certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs.
--Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.» Et il a crié: _Vive l'empereur!_ en recevant le coup de sabre qui l'a abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.
--Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ...
--A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau, en songeant à quitter le monde, de rendre sa mort utile aux autres; et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous, Arthur?
--Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de mourir, avait tué le plus d'Allemands possible...
--Eh bien?
--Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire que c'est là un _suicide_ bien _homicide._
--Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis.
--Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à _mourir?_ A ce moment-là, tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle ici selon ses idées. --Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous.
--Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En tout cas, il est mort, et volontairement.
--Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui veut;
--Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?
--A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos paradoxes ou vos suppositions ...
--Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément. Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ...
--En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne, croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité, pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.
»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps, mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous faisiez la guerre depuis si longtemps.
»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand, à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance, qui l'avaient souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure, après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou.
»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants, le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et, là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour la première fois.
»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le consolait peu.
»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade, les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot, l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la chaîne des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.
»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt, que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le plaindre.
»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.
»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette bonne fortune inattendue.
»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.
»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là, cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda à écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous une cicatrice un peu rose encore, mais qui n'avait rien de trop repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose! cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on assez dit.
»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez triomphant.
»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir.
»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. Desroches fut tout ému.
--Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?...
»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation, à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne put tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.
»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.
»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche, laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier. La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines, les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect magnifique et charmant.
»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite auberge du _Dragon,_ et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la jeune demoiselle, qui était d'une rare beauté, d'un maintient doux, et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment. Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.
»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte, de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des forteresses de frontière.
--Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible. «Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de mourir d'ennui.
--Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2e bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long pour vous qui n'avez plus tant à apprendre, je le trouvais court et insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de ces nuits-là ...
»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.
--Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien, ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier, les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre, qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute la longueur de cette pente ...
--Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là que vous avez gagné la lieutenance?
--Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce fort me sera toujours pénible.
--Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul ennemi?
--Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant.
--C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas, à vrai dire, une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups, les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ...
--Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords, riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que j'ai tué dans la petite poudrière du fort.
»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.
--C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles. Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre. Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor, et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil, dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie; on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les Français surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant, l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang, je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle pas ce qui suivit; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits à coups de canon jusqu'à leurs campements.
»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur, que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.
--Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant, Desroches n'a point fait de mal; il se défendait.
--Qui le sait? murmura Arthur.
--Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat. Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches?
--Mais c'est la guerre, que voulez-vous!
--A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on égorge en face, et avec la fureur dans le regard, des gens contre lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des peuples chrétiens!...
»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres une certaine fenêtre de l'hôtel du _Dragon_ éclairée de l'intérieur par une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit, les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte. Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.
»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial. Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise. Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire chez tous ses amis d'Haguenau.
»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations, Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées qu'auprès de sa fiancée.
»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas, la veille de son mariage:
--Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand?
»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du _Dragon._
»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à huit heures le souper des officiers.
»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis tous trois près de la petite fenêtre de la chambre, ils virent rentrer les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage de chèvre fourni par la cantine.
»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim, avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire.
»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse qui frisait l'exagération.
--Bonsoir, monsieur; savez--vous des nouvelles de Paris?
--Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.
--Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment saurions-nous quelque chose?
--Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.
--Seriez-vous dans le génie?
»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup l'assemblée.
--Je suis clerc de notaire, monsieur.
--En vérité? A votre âge, c'est surprenant.
--Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?
--Non, certainement.
--Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je vais vous satisfaire sur tous les points.
»L'assemblée reprit son sérieux.
--Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur les yeux?
--Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous voudrez?
--Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte d'auberge.
--Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.
»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.
--Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!
»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux.
--Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle, et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.
--Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le droit de souper ici.
--Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune, jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver ma bonne volonté, je m'offre à vous découper une aile de ce vieux dur à cuire qu'on nous donne pour un poulet.
--Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai seulement de ces truites qui sont au bout de la table.
Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.
--Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections, vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines. Vous n'êtes donc pas Français?
--Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand.
--Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin. Voyez la carte.
--Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans, aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours, comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait jamais aux Allemands.
--Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.
--J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur, si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience, légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans doute, mais qui peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui, je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents, d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau... D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ...
--Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier.
--Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué à la dernière attaque du fort de Bitche.
»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm, qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.
--C'était donc en 93?
--En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de l'armée du prince de Hohenlöhe.
--Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major.
--Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent prussien tué par Desroches.
--Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous parlez?
--Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son premier exploit ne lui a pas porté bonheur.
--Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de larges gouttes de sueur.
»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.
--Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.
--Non, j'ai mal à la tète, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne pourriez-vous pas m'y conduire demain?
--Mais sans doute, mon ami.
--Alors, demain matin, je vous éveillerai.
»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.
»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille une roche tranchante, ou qu'ici est un fond de sable. Nous marchons dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant, parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment. «Vous allez courir un danger, dit le rêve.--Prenez garde, crie le corbeau.--Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit.
»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la chambre, le chapeau sur la tète et enveloppé d'un long manteau bleu.
»Desroches se réveilla en sursaut.
--Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin?
--Il faut vous lever, répondit Wilhelm.
--Mais nous ouvrira-t-on au fort?
--Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le poste de garde.
--Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à ma femme.
--Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle.
»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle qu'il allait bientôt pouvoir secouer.
»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta les yeux sur les fenêtres de l'auberge.
--Émilie dort sans doute, pensa-t-il.
»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant crut remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de lui.
»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste. Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son compagnon silencieux.
»Après une visite de quelques minutes sur différents points où l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:
--Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.
--Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable; il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur. A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est qu'une voûte?
--N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à ce qu'on m'a dit.
--Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches.
--Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.
»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques canons de fusil rongés par la rouille.
--Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.
--Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.
--Il est donc mort plusieurs Prussiens ici?
--Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.
--N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à moustaches rousses?
--Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire?
--Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ... que votre modestie nous avait caché.
--Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez!
»Wilhelm répondit d'une voix forte:
-Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien! Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.
--Assassiné!
--Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé.
»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son père, pieusement conservé.
--Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous?
--Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette partie!... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand contre un Français; en garde!
--Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous voulez me tuer, suis-je coupable?
--Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.
--Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la tète me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire; mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle m'aime! Oh! ce combat est impossible.
--Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit le dernier adieu.
»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du désespoir.
--Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non, tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...
--C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le fils dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand!
»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm abattu ne se relevait pas ...
»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit, me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la douleur.
»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa fureur.
--Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la forcer.
»Desroches me serra la main et me dit:
--Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à faire pour lui rendre sa liberté.
--Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide?
»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches.
--Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et qui devais garder mon secret et mon désespoir!
»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique à révéler ces fatales circonstances.
»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri à l'école des matérialistes du xviiie siècle. Toutefois, depuis sa blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était devenu l'un de ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons tant, qui trouvent qu'après tout un peu de religion ne peut nuire, et qui se résignent même à consulter un prêtre _en cas_ qu'il y ait un Dieu! C'est en vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes consolations. Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur n'avaient pas quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après tant de secousses. Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée des livres de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul au fort, y resta quelques heures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier où son nom était inscrit; c'était une commission de capitaine dans un régiment qui partait pour rejoindre la division Partouneaux.
»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde à la première charge ... étrange qu'excitait une telle vie et une telle mort. L'abbé reprit en se levant:
--Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où s'est retirée madame Desroches.
ANGÉLIQUE
[De l'édition Les filles du feu; Giraud, 1854.]
1re LETTRE.
A M. L. D.
Voyage à la recherche d'un livre unique.--Francfort et Paris.--L'abbé de Bucquoy.--Pilat à Vienne.--La bibliothèque Richelieu.--Personnalités.--La bibliothèque d'Alexandrie.
En 1851, je passais à Francfort.--Obligé de rester deux jours dans cette ville, que je connaissais déjà,--je n'eus d'autre ressource que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les marchands forains. La place du Rœmer, surtout, resplendissait d'un luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie, soit des bords de la mer Caspienne.--L'ours blanc, le renard bleu, l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable exhibition; plus loin, les verres de Bohème aux mille couleurs éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient sur des rayons de planches de cèdre,--comme les fleurs coupées d'un paradis inconnu.
Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques, entourant les parties les moins luxueuses du bazar,--consacrées à la mercerie, à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement. C'étaient des libraires, venus de divers points de l'Allemagne, et dont la vente la plus productive paraissait être celle des almanachs, des images peintes et des lithographies: le _Wolks-Kalender_ (Almanach du peuple), avec ses gravures sur bois,--les chansons politiques, les lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie, voilà ce qui attirait les yeux et les _breutsers_ de la foule. Un grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se recommandaient que par leurs prix modiques,--et je fus étonné d'y trouver beaucoup de livres français.
C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux protestants;--et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents français,--et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire.
Il est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire de Francfort me rappelait les quais,--souvenir plein d'émotion et de charme. J'achetai quelques vieux livres,--ce qui me donnait le droit de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un, imprimé moitié en français, moitié en allemand, et dont voici le titre, que j'ai pu vérifier depuis dans le _Manuel du Libraire_ de Brunei:
«Événement des plus rares, ou Histoire du _sieur abbé comte de Bucquoy,_ singulièrement son évasion du Fort-l'Évêque et de la Bastille, avec plusieurs ouvrages vers et prose, et particulièrement la _game_ des femmes, _se vend chez Jean de la France,_ rue de la Réforme, à l'Espérance, à Bonnefoy.--1749.»
Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce _cruches_). Cela me parut cher pour l'endroit, et je me bornai à feuilleter le livre,--ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de Bucquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin: je trouverai ce livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au _Meinlust,_ sur le quai du Mein, en feuilletant les pages du Wolks-Kalender.
A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse, il était défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu à appeler le _feuilleton-roman._ J'ai vu bien des écrivains, étrangers à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les frappait cruellement dans leurs moyens d'existence.
Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à cette interprétation vague, qu'il serait possible de donner à ces deux mots bizarrement accouplés: feuilleton-roman, et pressé de vous donner un titre, j'indiquai celui-ci: l'_Abbé de Bucquoy,_ pensant bien que je trouverais très-vite à Paris les documents nécessaires pour parler de ce personnage d'une façon historique et non romanesque,--car il faut bien s'entendre sur les mots.
Je m'étais assuré de l'existence du livre en France, et je l'avais vu classé non-seulement dans le manuel de Brunet, mais aussi dans la _France littéraire_ de Quérard.--Il paraissait certain que cet ouvrage, noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez les libraires spéciaux.
Du reste, ayant parcouru le livre,--ayant même rencontré un second récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer,--je ne me sentais pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa biographie selon des données irréprochables.
Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues sur les journaux pour la moindre infraction au texte de la loi nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de quoi faire reculer les plus intrépides: car, pour les journaux qui tirent seulement à vingt-cinq mille,--et il y en a plusieurs,--cela représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une _large_ interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un censeur,--qu'il était permis de choisir,--on était sûr de pouvoir sans danger produire ses idées, et la liberté dont on jouissait était extraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement.
Le hasard m'a fait vivre à Vienne sous le régime de la censure. Me trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes très-courtes. Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs.
J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien.--Je me vis forcé d'aller trouver M. Pilat, le directeur de cette institution, en lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le _visa._ --Il fut pour moi d'une complaisance rare,--et il ne voulut pas, comme son quasi-homonyme, se laver les mains de l'injustice que je lui signalais. J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car on ne recevait dans les cafés que le _Journal des Débats_ et _la Quotidienne._ M. Pilat me dit: «Vous êtes ici dans l'endroit le plus libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y lire, tous les jours, même le _National_ et le _Charivari._»
Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles font supporter plus longtemps l'arbitraire.
Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française,--je veux parier de celle des théâtres,--et je doute que si l'on rétablissait celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer. Dans le caractère de notre nation, il y a toujours une tendance à exercer la force, quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir, quand on le tient en main.
Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant, qu'il est inutile de désigner autrement qu'en l'appelant _bibliophile._ Il me dit: Ne vous servez pas des _Lettres galantes_ de madame Dunoyer pour écrire l'histoire de l'abbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on le considère comme sérieux; attendez la réouverture de la Bibliothèque (elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y prouver l'ouvrage que vous avez lu à Francfort.
Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait alors la lèvre du bibliophile,--et, le 1er octobre, je me présentais l'un des premiers à la Bibliothèque nationale.
M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit faire des recherches qui, au bout d'une demi-heure, n'amenèrent aucun résultat. Il feuilleta Brunet et Quérard, y trouva le livre parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours:--on n'avait pas pu le trouver.--Peut-être cependant, me dit M. Pilon, avec l'obligeante patience qu'on lui connaît,--peut-être se trouve-t-il classé parmi les romans.
Je frémis:--Parmi les romans?... mais c'est un livre historique!... cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de la Bastille: il donne des détails sur la révolte des camisards, sur l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et de prendre d'assaut des villes telles que Beaune et Dijon!...--Je le sais, me dit M. Pilon; mais le classement des livres, fait à diverses époques, est souvent fautif. On ne peut en réparer les erreurs qu'à mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M. Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est pas _de semaine._
J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait, et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec beaucoup de politesse, et me dit ensuite: «Monsieur, je suis charmé du hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de m'accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au public. La semaine prochaine, je serai tout à votre service.
Comme j'avais été présenté à M. Ravenel, je ne faisais plus partie du public! Je devenais une connaissance privée,--pour laquelle on ne pouvait se déranger du service ordinaire.
Cela était parfaitement juste d'ailleurs;--mais admirez ma mauvaise chance!... Et je n'ai eu qu'elle à accuser.
On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée à donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels, qu'on trouverait dans tous les cabinets de lecture;--ce qui ne fait pas moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres.
On l'a dit encore avec raison, un établissement unique au monde comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une salle d'asile,--dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards maniaques,--comme l'était ce pauvre _Carnaval_ qui venait tous les jours avec un habit rouge, bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau orné de fleurs,--mérite sans doute considération, mais n'existe-t-il pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur ouvrir?...
Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de _Don Quichotte._ Aucune n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des adresses, sont ce que ce public demande invariablement, depuis que les bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture.
Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même demander les noms des lecteurs.
La république des lettres est la seule qui doive être quelque peu imprégnée d'aristocratie,--car on ne contestera jamais celle de la science et du talent.
La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou aux poètes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps qu'il leur plaisait d'y séjourner.
Et à ce propos,--permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de l'illustre calife Omar de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qu'on lui reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie,--quoi qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou.--La bibliothèque d'Alexandrie et le _Serapéon_, ou maison de secours, qui en faisait partie, avaient été brûlés et détruits au quatrième siècle par les chrétiens,--qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès qu'on ne peut reprocher à la religion,--mais il est bon de laver du reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux,--qui sans cesse perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales.
Pardonnez-moi ces digressions,--et je vous tiendrai au courant du voyage que j'entreprends _à la recherche_ de l'abbé de Bucquoy. Ce personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper toujours à une investigation rigoureuse.
2e LETTRE.
Un paléographe.--Rapports de police en 1709.--Affaire Le Pileur.--Un drame domestique.
Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation actuelle;--mais quand un feuilletoniste ou un romancier se présente, «tout le dedans des rayons tremble.» Un bibliographe, un homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils ont à demander. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un _roman-feuilleton,_ fait tout déranger, et dérange tout le monde pour une idée biscornue qui lui passe par la tête.
C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur,--l'employé secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à cette paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font une idée exagérée des droits que leur confrère cet avantage de faire partie du _public,_--et qui parlent à un bibliothécaire avec le ton qu'on emploie pour se faire servir dans un café.--Eh bien, un savant illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à deux heures et demie, inclusivement.
Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué jusqu'à la _réserve,_ jusqu'à l'amas indigeste des romans,--parmi lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout d'un coup un employé s'écria:--Nous l'avons en hollandais! Il me lut ce titre: «Jacques de Bucquoy:--_Événements remarquables_...»
--Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par «_Événement des plus rares_...»
--Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction: «....._d'un voyage de seize années fait aux Indes._--Harlem, 1744.»
--Ce n'est pas cela ... et cependant le livre se rapporte à une époque où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jacques est bien le sien. Mais qu'est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes?
Un autre employé arrive: on s'est trompé dans l'orthographe du nom; ce n'est pas de Bucquoy; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre D.
Il y avait véritablement de quoi maudire les particules des noms de famille! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier ... et le titre du livre le qualifie comte de Bucquoy!
*
Un _paléographe_ qui travaillait à la table voisine leva la tête et me dit: «La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire, qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de _franc alleu._ On les désignait par le nom de leur terre, et l'on distinguait même les _branches diverses_ par la désinence variée des noms d'une famille. Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency), Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capel (Bourbon), etc. Les _de_ et les _du_ sont pleins d'irrégularités et d'usurpations. Il y a plus: dans toute la Flandre et la Belgique, _de_ est le même article que le _der_ allemand, et signifie _le._ Ainsi, de Muller veut dire: le meunier, etc.--Voilà un quart de la France rempli de faux gentilshommes. Béranger s'est raillé lui-même très-gaiement sur le _de_ qui précède son nom, et qui indique l'origine flamande.»
On ne discute pas avec un paléographe; on le laisse parler.
*
Cependant, l'examen de la lettre _D_ dans les diverses séries de catalogues n'avait pas produit de résultat.
--D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy, dis-je à l'obligeant bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.
--C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le catalogue des archives de la police: 1709, est-ce l'époque?
--Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de Bucquoy.
--Du Bucquoy!... c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même.
Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms: «Le Pileur, François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé,--Comte du Buquoy.»
Nous tenons le loup par les oreilles,--car il s'agit bien là d'une évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un rapport à M. de Pontchartrain:
«Je continue à faire chercher le _prétendu_ comte du Buquoy dans tous les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris.»
Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque chose de désolant pour moi.
--Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des données vagues ou contestables, prend, grâce à cette pièce, une existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le classer parmi les héros du roman-feuilleton.
D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écrit-il: le _prétendu_ comte de Bucquoy?
Serait-ce un faux Bucquoy,--qui se serait fait passer pour l'autre ... dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier?
Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?
Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe,--et il n'y a pas un légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de l'individu!
Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal: «Le comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la _romanesque_ imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de la loi, c'est-à-dire, peut-être un million d'amende! ce qui se multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on les laissait s'accumuler?
Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé parfois d'employer la méthode scientifique, je me mis donc à examiner curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé d'Argenson. A la hauteur de cette ligne: «Je continue de faire chercher le prétendu comte ...» Il y avait sur la marge ces trois mots écrits au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme: «L'on ne peut trop.» Qu'est-ce que l'on ne peut trop?--chercher l'abbé de Bucquoy, sans doute.....
C'était aussi mon avis.
*
Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des lignes suivantes du même rapport:
«Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous les soirs.»
La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots: «allumées tous les soirs,» ceux-ci: «_fort exactement._»
A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du ministre Pontchartrain: «L'on ne peut trop.»
La même note que pour l'abbé de Bucquoy.
Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses formules. Voici autre chose:
«J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu'ils aient à se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les règles de l'Église.»
Il y a seulement à la marge ce mot au crayon: «Bon.»
Plus loin il est question d'un _particulier,_ arrêté pour avoir assassiné une religieuse d'Évreux. On a trouvé sur lui une tasse, un cachet d'argent, des linges ensanglantés et un _gand._--Il se trouve que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les Charges se sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas, puis-qu'il est toujours dans le besoin. «Aincy, ajoute-t-il, je crois qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au public.»
Le ministre a écrit au crayon: «Qu'il luy parle auparavant.» Terribles mots, qui ont peut-être changé la face de l'affaire du pauvre abbé.
Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même!--Pas de nom; seulement un mot: _Un particulier._ Il est question plus loin de la nommée Lebeau, femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée ... Le sieur Pasquier s'intéresse à elle ...
Au crayon, en marge: «A la maison de Force. Bon pour six mois.»
Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à dérouler ces pages terribles intitulées: _Pièces diverses de police._ Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la vie de l'abbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé,--mieux peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs,--j'ai frémi en tournant les pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous la main de ces deux hommes,--d'Argenson et Pontchartrain[1].
Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de dévouement:
«Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les réprimandes qu'il vous plaira de me faire...»
Le ministre répond, à la troisième personne, et cette fois, en se servant d'une plume... «Il ne les méritera pas quand il voudra; et je serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa capacité.»
Il restait une pièce dans ce dossier. «Affaire Le Pileur.» Tout un drame effrayant se déroula sous mes yeux.
Ce n'est pas un _roman._
UN DRAME DOMESTIQUE.--AFFAIRE LE PILEUR.
L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se passent au chevet des morts,--dans ce moment, si bien rendu jadis sur une scène des boulevards,--où l'héritier, quittant son masque de componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la maison: «Les clefs?»
Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le Pileur.
Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance. Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son procureur.
Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de mauvais incidents, il était _assez gros seigneur_ pour les soutenir.
Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;--Le Pileur mit l'épée à la main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.
Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur qui criait à ses gens restés dans la cour a d'aller quérir ses deux neveux.»
Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.--C'étaient deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était Basse-Maison.
On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi, mes neveux!»
Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche, et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.»
Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;--il ouvrit donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le ventre.
La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée, avec les dépositions de treize témoins,--dont _les plus considérables_ étaient les deux procureurs et le notaire.
Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain que Le Pileur ait donné le coup d'épée.
Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir entendu de loin les coups de plat de sabre.
Le second dépose comme son confrère.
Un laquais nommé Barry s'avance davantage:--Il a vu le meurtre de loin par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou _un habillé de gris blanc_ qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre. Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.
Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le clerc du notaire, a _veu_ la dame Le Pileur faire main basse sur plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux hommes qui avaient fait la violence.»
*
La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs du temps,--si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.»
On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau détachement du _rapport_ qui fait espérer que le meurtrier deviendra plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre, à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents ni d'autres n'en porteront plainte,--M. Le Pileur étant _trop grand seigneur_ pour ne pas _soutenir_ même ses _mauvais incidents_...
Il n'est plus question ensuite de cette histoire,--qui m'a fait oublier un instant le pauvre abbé;--mais, à défaut d'enjolivements romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du ridicule par la terreur.
Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de Monstrelet?--On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai trouvée.
[1] Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain:
C'est un _pont_ de planches pourries, Un _char_ traîné par les furies Dont le diable emporta le _train._
3e LETTRE.
Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.--La souris d'Athènes.--_La Sonnette enchantée._
J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;--ce n'était plus que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle, trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.
Malheureusement, toutes étaient fermées,--hors la Mazarine. J'allai donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même, et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une vague idée.
Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît, et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un charmant de vous il y a dix ans[1]; la musique était ravissante. Vous aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne vous laissera pas mettre au théâtre _un abbé._
--C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»
Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman historique, genre Dumas.
--Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le livre tel qu'il est!
Il hocha la tête et me dit:--Nous l'avons.
--Ah!
--Je sais où il est. 11 fait partie du fonds de livres qui nous est venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore catalogué... Il est dans les caves.
--Ah! si vous étiez assez bon...
--Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.
--Je commence le travail après-demain.
--Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.
--Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de Saint-Germain-des-Prés,--à cause des rats... On en a signalé tant d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais on parle à présent d'un nouveau _rongeur_ arrivé depuis peu. C'est la _souris d'Athènes._ Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la France entretient à Athènes.
Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant tous ses soins.
LA SONNETTE ENCHANTEE.
Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en vacances; mais j'y connais un conservateur.--Il est à Paris: il a les clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa bibliothèque possède en grand nombre.
Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.
Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre[2], qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec grand regret ses chères éditions du 17e siècle; il mourut cependant, et le nouveau conservateur prit possession de son appartement.
Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse, lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le conservateur se lève et va ouvrir.
Personne.
Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;--le concierge n'avait rien vu.
Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière avec une longue série de carillons.
Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier rancuneux, affligé de trop de _pensums,_ qui se sera caché dans la maison,--ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...
Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.
A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit devant lui que le concierge faisant des signes de croix.--C'est l'âme de votre prédécesseur qui revient:
--L'avez-vous vu?
--Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.
--Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.
--Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.
Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas le fantôme _qui m'ouvrira_?
Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,--dont le premier était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires[3]; le dernier[4], qui me révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui j'ai fait présent d'un _Faust,_ illustré de planches allemandes!
Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.
D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a France; il y a Merlin; il y a Techener...
M. France me dit: «Je connais bien le livre; je l'ai eu dans les mains dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai trouvé pour dix sous.
Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce rayon...»
Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages). Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: _COMES. A. BVCQVOY._
Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse, ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul du pauvre abbé.--Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;--sa figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs succèdent aux hommes d'action.
LE CANARI.
En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je m'arrêtai à la porte d'un oiselier.
Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand de lui vendre un canari avec sa cage.
Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.--La dame s'éloigna en soupirant.
J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....
La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords de n'avoir pu le faire.
M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la bibliothèque d'un amateur.
--Quel amateur?...
--X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,
--Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...
--On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les lots. La vente aura lieu le 11 novembre.
Le 11 novembre!
Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque, à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20 novembre.
Que faire d'ici là.--Et encore, à présent, le livre montera peut-être à un prix fabuleux...
[1] _Piquillo,_ musique de Moupou, en collaboration avec Alexandre Dumas.
[2] M. de Saint-Martin.
[3] Nodier.
[4] Soulié.
4e LETTRE.
Un manuscrit des archives.--Angélique de Longueval.--Voyage à Compiègne.--Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est _Longueval._ En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.
C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé, et qui contient l'histoire d'_Angélique de Longueval_; j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la Bibliothèque de Compiègne.--Le lendemain était le propre jour de la Toussaint; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'étude.
La vieille France provinciale est à peine connue,--de ces côtés surtout,--qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,--divisés par l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,--il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde.
La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque chose d'italien,--ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées autrefois en apanages royaux et princiers.
Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant _les Bucquoy_ sous toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle. Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.
A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil de monsieur le marquis.»
Il y a donc encore des marquis!
J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à laquelle ouvrait la Bibliothèque.
--Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.
--Et les autres jours!
--Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me montrer les livres de la ville, mais encore les siens,--parmi lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une correspondance _inédite_ de Voltaire, et un recueil de chansons mises en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir sans attendrissement la belle et nette exécution,--avec ce titre: _Anciennes Chansons sur de nouveaux airs._ Voici la première dans le style marotique:
Celui plus je ne suis que j'ai jadis été, Et plus ne saurais jamais l'être: Mon doux printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre, etc.
Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,--ce qui est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre Compiègne.
On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire au moins trois lieues à pied.--Pas une voiture directe. Mais demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai respectueusement,--tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.
Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande maison,--que les _Confessions_ mêmes de Rousseau.
Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut, qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges l'appelait à la cour ou à l'armée.
Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste et rêveur,--n'ayant goût, comme elle le disait, _ni aux belles pierres, ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la mort pour guérir son esprit._ Un gentilhomme de la maison de son père en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle, l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite dont elle était l'objet.
La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de province au temps de Louis XIII.
Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de Longueval:
«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous êtes parfaite.»
Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le père,--et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.
Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort éternel.
Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique: lui arrachant son épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était enfui.
Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.
HISTOIRE
DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY.
Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:
«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!» auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai incontinent l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur très--haut et très-courageux.»
Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion d'Angélique.
Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, malade d'une dyssenterie.--Triste maladie, pensait naïvement la jeune fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame, ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où _il m'a grandement ennuyé._»
La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,--dit Angélique,--le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»
La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,--La Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.
La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer de la chandelle.»
Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que de confitures liquides. Toute cette nuit,--ajoute la demoiselle,--nous la passâmes tous trois à rire.»
Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que la demoiselle et La Corbinière _se riaient_ surtout en secret de la confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.
Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite _du roy,_ où jamais personne n'entrait;--puis à la nuit on Fallait quérir. «Son manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui portais entre ma chemise et ma cotte.»
La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une mélancolie--distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre _revue_ fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»
Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.
Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,--et ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous eûmes en trois ans de temps _en France_[1], il serait impossible.»
Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies de Paris l'avaient-elles un peu gâté.--Il entra dans la chambre d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»
«Alors, ajoute Angélique,--comme je dormais, il se glissa tout d'un temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à le faire sortir.»
L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, l'affection mutuelle s'était enencore augmentée;--et les parents en avaient quelque soupçon vague.--La Corbinière se cacha sous un grand tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.» Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père entrer.--Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses étaient pures...
[1] On disait alors ces mois: _en France,_ de tous les lieux compris dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le Soissonnai». Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.
5e LETTRE.
Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
C'était l'esprit du temps,--où la lecture des poètes italiens faisait régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.
Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le soupçonnant très-fort.
«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman; pourtant l'on ne me dit rien du tout.»
Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,--ainsi que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce traître, et vous en allez un peu devant.....»
INTERRUPTION.
Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même café.--L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.
Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire à Francfort,--et que j'avais négligé d'acheter.
Tout disparait peu à peu, grâce au système de prêt des livres,--et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux, volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, on Allemagne et en Russie.--Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.
*
J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.
Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy,--dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de Flandre,--nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous y réconforter.
Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.
Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.
Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file (je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier vint nous demander très-poliment nos passeports.
Pardon de ces minces détails,--mais cela peut intéresser tout le monde...
Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la maréchaussée,--selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé avec cette chanson.)
On lui a demandé: Où est votre congé? --Le congé que j'ai pris; Il est sous mes souliers!
La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:
_Spiritus sanctus,_ _Quoniam bonus!_
Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d'observation.
Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.
Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»
Nous répétons ce que nous avions dit déjà.
--Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état d'arrestation.
Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.
Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de près,--à l'étranger,--des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités.
--Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où j'ai traversé dix pays souverains,--y compris la Hesse:--on ne m'a pas même demandé mon passeport en Prusse.
--Eh bien! je vous le demande en France.
--Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...
--Pas toujours...
Je m'inclinai.
--J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de propriétés...
--Mais vous n'avez pas de papiers?
--C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie le soir?
--Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.
Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.
--Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des châteaux qu'ils possédaient dans la province.
Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:
--Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.
Un péril succédait à un autre;--le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.
Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.
Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne.--En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,--avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.
Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne, --ces rivières si calmes et si paisibles en été.
Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;--fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;--je reprends, des forces sur cette terre maternelle.
Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers,--et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.
6e LETTRE.
Le jour des Morts.--Senlis.--Les tours des Romains,--Les jeunes filles.--Delphine.
C'est le jour des Morts que je vous écris;--pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison. La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des broussailles,--et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les cloches,--dont Rousseau aimait tant le son lointain,--résonnaient de tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se montrent pas!
Non:--le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraine les populations vers l'Allemagne.--Je n'ai jamais su pourquoi le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,--et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs propriétés.--Il suffit de consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.
Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,--et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.
LES JEUNES FILLES.
En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre.
--En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte.
Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.
--Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!... Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche:--Allons, chante toute seule.
Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:
Les canards dans la rivière... etc.
Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.--C'est comme un manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.
Les petites filles reprirent ensemble «ne autre, chanson, encore un souvenir:
Trois filles dedans un pré... Mon cœur vole (bis)! Mon cœur vole à votre gré!
«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à présent.»
Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.
Elles se mettent toutes,--comme on dit chez nous,--_à la queue leleu;_ puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l'étranger qui passe.
Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d'accent, autrefois entendues,--et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes...
La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes--d'un mauvais goût ravissant.
On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle, peut-être,--ou d'oratorios du dix-septième.
DELPHINE.
J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.
On jouait un mystère,--comme aux temps passés.--La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.
Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui figurait un astre éteint.
Elle chantait:
Anges! descendez promptement, Au fond du purgatoire!...
Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux.--Elle ajoutait:
Vous le verrez distinctement Avec une couronne... Assis _dessus_ un trône!...
Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.--Je n'oublierai jamais ce nom!
Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des lettres de ma fille,»--et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide, d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»
«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres.»
Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à son fils,--en tenant toujours le pistolet à la main:--Coupe-lui la moustache et les cheveux!
Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.
Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:
«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant lui;--lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car, sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix.»
La demoiselle ajoute:
«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»
La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère envers lui,--mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y sont.»
Ce qu'il fit avec grand déplaisir.
A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le fouillait, on ne trouvât rien.
Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai quelque chose pour vous.»
Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité de la voir.
Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait _Court-Toujours:_ «Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.»
7e LETTRE.
Observations.--Le roi Loys.--Dessous les rosiers blancs.
Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu de faire du _roman_ historique, nous sommes forcé de servir la sauce sur un autre plat que le poisson;--c'est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,--en dehors du récit matériellement vrai.
Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute Bourgogne,--où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps près de lui.
Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce vieux pays de l'Ile de France, qui, du _Parisis,_ s'étend jusqu'aux confins de la Picardie:
Le roi Loyt est sur _son pont_ Tenant sa fille en son giron. Elle lui demande un cavalier... Qui n'a pas vaillant six deniers!
--Oh! oui, mon père, je l'aurai Malgré ma mère qui m'a porté. Aussi malgré tous mes parents Et vous, mon père ... que j'aime tant!
--Ma fille, il faut changer d'amour, Ou vous entrerez dans la tour... --J'aime mieux rester dans la tour, Mon père! que de changer d'amour!
--Vite ... où sont mes estafiers. Aussi bien que mes gens de pied? Qu'on mène ma fille à la tour, Elle n'y verra jamais le jour!
Elle y resta sept ans passés Sans que personne pût la trouver: Au bout de la septième année Son père vint la visiter.
--Bonjour, ma fille! comme vous en va? --Ma foi, mon père ... ça va bien mal; J'ai les pieds pourris dans la terre. Et les côtés mangés des vers.
--Ma fille, il faut changer d'amour... Ou vous resterez dans la tour. --J'aime mieux rester dans la tour, Mon père, que de changer d'amour!
Nous venons de voir le père féroce;--voici maintenant le père indulgent.
Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,--qui sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d'assonances, dans le goût espagnol, sont musicalement rhythmés:
Dessous le rosier blanc La belle se promène... Blanche comme la neige, Belle comme le jour: Au jardin de son père Trois cavaliers l'ont pris.
On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:
Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:
Le plus jeune des trois La prit par sa main blanche: --Montez, montez la belle, Dessus mon cheval gris.
On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer en poésie;--c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.
Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»
Entrez, entrez, la belle; Entrez sans plus de bruit, Avec trois capitaines Vous passerez la nuit!
Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu légère,--après avoir présidé au souper, elle _fait la morte,_ et les trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.--Ils se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la reporter:
Au jardin de son père!--
dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont déposer le corps.
Le narrateur continue:
Et au bout des trois jours La belle ressuscite!
--Ouvrez, ouvrez, mon père, Ouvrez, sans plus tarder; Trois jours j'ai fait la morte Pour mon honneur garder.
Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours,--et il est probable qu'elle se maria plus tard fort honorablement.
Revenons à Angélique de Longueval.
«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte: lorsque celui[1] qui était allé au Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content, prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de s'en aller, comme était son devoir.
»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue, mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»
Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement et il me dit ces paroles: «C'est cette fois qu'il faut prendre résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»
«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me voilà donc résolue.».
Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il fut _ravi de joie_ en apprenant la résolution de la demoiselle.
*
Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.
Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:
«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est afin qu'elle ne te crie.»
Le palefrenier consentit _à la volonté_ de sa demoiselle. Il s'agissait encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.
Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au souper à celle qui _l'avait en garde:_ «Huberde, à cette heure que M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»
La demoiselle changea de couleur,--et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village pour _lever_ la serrure du coffre,--sous prétexte que la clef était perdue.
«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même la première porte du château: «Ma sœur, si vous voulez voler papa et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver vitement maman.--Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la ferai bien moi-même.»--Mais c'était au plus loin de ma pensée que je disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur prie de taire.
La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même,--et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:
«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je ne puis me déshabiller encore...»
Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;--La Corbinière fut exact.
«Oh Dieu! quelle heure!--écrit Angélique;--je tressaillis toute lorsque j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était entré dans le petit jardin.»
Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:
«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de la dépense où est le coffre.».
Sur ces paroles il me dit:
«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous ferons.»
Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai à la salle, où je trouvai _mon cousin_ qui m'attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»--A ces paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:
«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au couvercle, lequel ne _serrait tout près._ Alors je lui dis: «Mets un peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant tous deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»
*
Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez plus dehors, car le sac de moquette est plein.»
Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»
Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une casaque,--afin qu'ils ne fussent pas reconnus.
Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Charenton.
La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au jour.--Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»
--_Messieurs,_ que vous plaît-il de souper?
--Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.
Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui alors se trouvait à Paris.»
Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:
*
--«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»
Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux cuisses en courant à franc-étrier.
Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles:
--N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?
--A quoi La Corbinière répondit:
--Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?
*
Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au _Chapeaurouge,_ où ils vendirent la vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore qu'il n'en eût du tout besoin,--un fort bel habit d'écarlate, avec les aiguillettes d'or et d'argent.»
Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique de Longueval,--et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence: «C'est un malheur qui m'est arrivé ... _je puis dire à moi-même,_ puisque c'est ma femme.»
Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.
*
Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de _Saint-Soupir,_ dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le _Salve regina._ Puis elle leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,--et commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.
«Voyez, dit Angélique, ce que c'est _de l'amour;_--encore que nous étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»
*
Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque chose?--Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.» Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»
Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.
*
Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien: «Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»
Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eût entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.
*
La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré, il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et désirait la voir.
Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.--Toutefois, elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.
Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. «Ainsi,--dit Angélique,--je partis sans voir le pape...»
C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.
«Cette ville, quoique admirable--dit Angélique de Longueval--ne pouvait me plaire à cause de la mer--et il m'était impossible d'y boire et d'y manger que pour m'empêcher de mourir.»
Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière: «Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»
Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»
*
Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette place;--car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la petite oie d'argent.
Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,--car son habit à la française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.
L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.
A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son hôtel,--aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.
Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.
*
Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à _Son Excellence le général,_ qui ne voulut pas croire qu'un homme si _bien couvert_ s'offrît _de prendre une pique_ dans une compagnie. Celle qu'il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.
Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent _les dernières vingt pistoles_ dont les conjoints étaient encore chargés.
Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.
En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de faïence et six assiettes.»
En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.--M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea sans s'incommoder,--les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d'aller les voir,--«et lui firent tant de caresses, qu'elle en était confuse.»
A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.
A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi,--en costume français.--Elle ajoute:
«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»
Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez--vous en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parents.»
Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait _beaucoup d'avantage_ à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il _attraperait_ une compagnie.
[1] Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons appris le soin _que_ par le récit du moine célestin, cousin à Angélique.
8e LETTRE.
Réflexions.--Souvenirs de la Ligne.--Les Sylvanectes et les Francs. La Ligue.
J'ai lu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation de _Charles VII_ annoncée,--par Beauvallet et mademoiselle Rimblot. Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir des princes du Moyen Age et de la Renaissance,--qui ont créé les cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques châteaux,--moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.
C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,--et, plus tard, un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le _parpayot_ dit _Henri IV._
L'animation allait jusqu'à l'extrême,--comme dans toutes les grandes luttes politiques. Dans ces contrées--qui faisaient partie des anciens apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,--qui y avaient fait du bien,--on avait contracté une haine _constitutionnelle_ contre la race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère, parlant d'après ce qui lui avait été transmis,--me dire de l'épouse de Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué ses pauvres enfants!»
Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête principale, dans certaines localités, est la _Saint-Barthélémy._ C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir de l'arc.--L'arc, aujourd'hui, est une arme assez légère. Eh bien, elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des _Sylvanectes_ formaient une branche redoutable des races celtiques.
Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,--devenus des lacs aujourd'hui.
Le _Valois_ et l'ancien petit pays nommé _la France_ semblent établir par leur division l'existence de races bien distinctes. La France, division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les chroniques, le premier _arrêt._ Il est reconnu aujourd'hui que les Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité, d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois, les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.
La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race, plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon, le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la bataille de Senlis.
Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,--qui a fait les guerres de Bohème, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son descendant,--l'abbé de Bucquoy,--s'il n'eût, à la tête des ligueurs, protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.
Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de Bucquoy,--sous le ministère de Pontchartrain.
Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette hardie. Cependant elle aime son père,--et ne l'avait abandonné qu'à regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait lui convenir,--comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier,--elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce que c'est de l'amour!»
Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,--qui était beau s'il faut l'en croire;--mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse. Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de _celui_ qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle se borne à constater les faits,--et l'aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.
*
Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière de Venise, avaient _donné dans la vue_ de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.
«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait, content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus dédire; mais l'amour, qui est la reine[1] de toutes les passions, se moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement de vivre sans lui.»
Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son mari,--Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi, dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, quoiqu'en _celle_ d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»
Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,--comme Brescia.--Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien, dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»
Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de l'emploi,--dans une ville nommé _Fisch._ Là Angélique eut un grand flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre «qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»--C'est une locution bien chrétienne,--qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.
On a toujours considéré comme une souillure,--dans la manière de voir des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,--puisque Angélique s'était mariée,--de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.--Mais passons.
La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,--où je fus si étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles de colonels et capitaines.»
Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit _grande caresse_ au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie, il lui donnerait une lieutenance,--et qu'il allait mettre mademoiselle de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier capitaine de son régiment.
*
Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.--I1 y a de bonnes gens partout: Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,--à la façon des Égyptiennes,--ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.--Et le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,--en ce qu'il lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le voyait malade.»
Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il n'avait pas autre chose sur son uniforme.
Ici arrive une observation bien profonde:
«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...»
*
Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait autant de femmes que d'hommes.
Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des drapeaux sur les barricades;--elles portent vaillamment leur tête à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette. Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de l'amour qu'elles ont pour leurs enfants
Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la _kadra_ et s'avance au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour elle.--Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.
Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, soit comme reines, soit comme favorites.
*
La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour obtenir la grâce de La Corbinière,--qu'on peut supposer avoir un peu déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.
Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva contre un poêle, demi-mort,--et le ramena à Vérone.
Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. «Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu de temps il mangea entièrement tout.»
Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre _des gens en pension_,»--ce qui lui réussit;--seulement La Corbinière dépensait tout le _gagnage_ hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,--de sorte que la maison ne pouvait plus aller.
«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme surpassait l'affection que je portais à mes parents.»
[1] L'amour se disait au féminin à cette époque.
9e LETTRE.
Nouveaux détails inédits.--Manuscrit du célestin Goussencourt.--Dernières aventures d'Angélique.--Mort de La Corbinière.--Lettres.
Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main d'Angélique s'arrête là.
Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles ont aussi la marque d'une honnête naïveté.
Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt:
«La nécessité les contraignit d'être taverniers.--où les soldats français allaient boire et manger avec un tel respect, qu'ils ne voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.
«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit une grande révérence, et elle à lui,--ce qui fut aperçu de son mari jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par terre,--à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée de son épée.»
Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas dans son testament.
Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un legs de huit mille livres.
Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.--Elle eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa fille. Elle racontait tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour ce qu'elle se donnait....
*
Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;--car la faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur boutique, étant charcutiers.»
Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632); leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en France.
Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,--où ils furent douze jours;--s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose à Sainte-Madeleine;--il meurt avec des repentances très-grandes de l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.»
Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût été les célestins qui l'ont aidée.
«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas, son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière, servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.
«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes. Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée. Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit: qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.»
Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très--malheureuse, n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.
LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN, QUATRE ANS APRÈS SON RETOUR DE NIVILLIERS.
Le 7 janvier 1646.
Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),
Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer mon silence à manque du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux. Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon cher papa, de me mander de vos nouvelles.
Votre très-humble servante.
A. DE LONGUEVAL. (A M. de Goussencourt, aux Célestins, à Paris.)
On ne sait rien de plus.--Voici une réflexion générale du célestin Goussencourt sur l'histoire de cet amour, dans lequel l'imagination simple du moine ne pouvant admettre, du reste, l'amour de sa cousine pour un petit _charcutier,_ rapportait tout à la magie;--voici sa méditation:
«La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ;--retour en 1642, en carême.--Leurs affections commencèrent trois ans avant leur fuite.--Pour se faire aimer, il lui donna des confitures qu'il avait fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne firent qu'échauffer la fille, mais non aimer; puis, il lui donna d'un coing cuit, et depuis elle fut grandement affectionné.»
Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise à sa cousine.--Angélique n'était pas en odeur de sainteté dans sa famille,--et cela paraît en ce fait qu'elle n'a pas même été nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis, et de Suzanne d'Arquenvilliers, dame de Saint-Rimault. Ils ont laissé deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d'Alexandre, est le même enfant qui ne voulait pas que sa sœur _volât papa et maman,--_puis encore deux autres garçons.--On ne parle pas de la fille.
10e LETTRE.
Mon ami Sylvain.--Le château de Longueval en Soissonnais. --Correspondance.--Post-scriptum.
Je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d'un ami, que j'appellerai, de son petit nom, Sylvain.
C'est un nom très-commun dans cette province,--le féminin est le gracieux nom de Sylvie,--illustré par un bouquet de bois de Chantilly, dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau.
J'ai dit à Sylvain:--Allons-nous à Chantilly?
Il m'a répondu:--Non ... tu as dit toi-même hier, qu'il fallait aller à Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuite les ruines du château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne.
--Oui, répondis-je; hier soir je m'étais monté la tête à propos de cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d'où elle a été enlevée par La Corbinière,--en habits d'homme, sur un cheval.
--Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car il y a des Longueval et des Longueville partout ... de même que des Bucquoy...
--Je n'en suis pas convaincu quant à ces derniers; mais lis seulement ce passage du manuscrit d'Angélique:
«Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un palefrenier qui avait nom Breteau: Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève...»
--Il semblerait donc prouvé--me dit Sylvain--que le château de Longueval était situé aux environs de Soissons, donc ce ne serait pas le moment de revenir vers Chantilly. Ce changement de direction a déjà risqué de te faire arrêter une fois,--parce que des gens qui changent d'idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects...
CORRESPONDANCE.
Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.--A quoi je répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.--Il est inutile de prolonger cette discussion héraldique.
Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique:
«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable moucheron issu de l'amendement Riancey.
156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van BUSQUOY; Baron de Vaux. Brugge, 1625.--Ej. mengheldichten: fyghes noeper; Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.--Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12, oblong, vél.[1]
Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau.
Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie flamande;--seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous la direction de M. Héberlé,--5, rue des Paroissiens, à Bruxelles.
J'aime mieux attendre la vente de Techener,--qui, je l'espère, aura toujours lieu le 20.
LES RUINES. LES PROMENADES.--CHAALIS.--ERMENONVILLE.--LA TOMBE DE ROUSSEAU.
Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant _d'abus de l'autorité_ qui amènent des réactions _en sens contraire._
La faute paraît simple au premier abord;--mais il y a plusieurs sortes de réactions: les unes prennent des _biais,_ les autres sont des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer les incendies, et les dévastations privées,--rares pourtant de nos jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile ou étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer.
Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un bibliophile fort connu,--et dont un autre bibliophile a été le héros.
*
Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,--dites de la liste civile;--ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les combattants, entraînait aussi des traîtres...
Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National. Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé _Perceforest._
C'était un de ces _roumans_ du cycle d'Artus,--ou du cycle de Charlemagne,--où sont contenues les épopées de nos plus anciennes guerres chevaleresques.
Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du tumulte.--C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir, et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité.
--Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le _Perceforest_?
--On ne brûle que les voitures.
--Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque?
--On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez?
--Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du _Perceforest,_--un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume.
On lui répondit:
--Montez au premier.
Au premier, il trouva des gens qui lui dirent:
--Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans le tumulte, abîmé quelques tableaux...
--Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est rien:--le _Perceforest_?...
On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la concierge du palais, qui s'était retirée chez elle.
--Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous d'une chose: c'est de l'existence du _Perceforest,--_édition du seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!--des gens qui ne lisent pas!--Mais le _Perceforest_ vaut 40,000 francs sur les tables.
La concierge ouvrit de grands yeux.
--Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.
--Vingt mille francs!
--Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à la nation. C'est un monument.
La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du savant l'avait gagnée.
Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile savait qu'il était placé.
--Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes... Vous vous êtes trompé.
--Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le gouvernement provisoire,--il y en a toujours un... Le _Perceforest_ incomplet! Les révolutions sont épouvantables!
Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.--On avait autre chose à faire que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part M. Arago,--qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres furent donnés immédiatement.
Le _Perceforest_ n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté précédemment un volume.
Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.
Celui de _l'Histoire de l'abbé de Bucquoy,_ qui doit être vendu le 20, n'aura peut-être pas le même sort!
Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des fautes qui peuvent être commises,--dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou par le brouillard...
*
Je quitte Senlis à regret;--mais mon ami le veut pour me faire obéir à une pensée que j'avais manifestée imprudemment...
Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge et l'époque romaine se retrouvent çà et là,--au détour d'une rue, dans une écurie, dans une cave.--Je vous parlais «de ces tours des Romains recouvertes de lierre!»--L'éternelle verdure dont elles sont vêtues fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.--En Orient, les bois sont toujours verts;--chaque arbre a sa saison de mue; mais cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils étaient verts au mois de janvier.
Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques fortifications romaines,--restaurées plus tard, par suite du long séjour des rois carlovingiens,--n'offrent plus aux regards que des feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.--Les forêts de Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;--les bois de Châalis et de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent encore leurs tours,--solidement bâties en pierres _de Senlis,_ et qui, généralement, ne servent plus que de pigeonniers.
Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans le pays des _ossements_ (je ne sais pourquoi), retentissent encore de ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de Rousseau....
*
Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,--mais près de son tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers.
La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du matin.
*
Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne.
Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de Mont-l'Évêque.--Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce vieil air du pays:
Courage! mon ami, courage! Nous voici près du village! A la première maison, Nous nous rafraîchirons!
On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:--Vous êtes des artistes ... vous venez donc pour voir Châalis?
Chaâlis,--à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ... celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.
--Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?
La Chapelle en Serval, ce 10 novembre.
De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée de tous les instruments,--je crois utile de vous parler encore de l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient qu'un faible intérêt.
Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré moi...
Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de la recherche du livre, a remué tous les _fonds_ des huit cent mille volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant.
*
Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du soir.
Mais ce ne sera que le 30!
Le livre est bien classé sous la rubrique: _Histoire_ et sous le n° 3584. _Événement des plus rares,_ etc., l'intitulé que vous savez.
La note suivante y est annexée.
«Rare.--Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve une gravure représentant _l'Enfer des vivants,_ ou la Bastille. Le reste du volume est composé des choses les plus singulières.
«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.»
*
Je puis encore vous donner un avant-goût de l'intérêt de cette histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud.
Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy, généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils, Charles, fut créé prince de l'Empire,--on trouve l'article sur _L'abbé de Bucquoy,--_indiqué comme _étant de la même famille_ que le précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant. Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons d'un mendiant.
A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde, pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait appeler _le Mort,_ et tint même à Rouen, sous ce nom, une école gratuite.
Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux, qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec Louis XIV, «un projet pour _faire de la France une république_, et y détruire, disait-il, le _pouvoir_ arbitraire.» Il mourut à Hanovre, à quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église catholique, dont il n'était jamais sorti.--Quant à ses seize années de voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le livre en hollandais de la Bibliothèque nationale.
Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes; puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle, restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit château de Chantilly.
Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières galeries,--grands appartements et petits appartements donnant sur les bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans.
C'est l'époque de Gabriello,--et probablement ce château a été témoin de leurs amours.--Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique, demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots: _Liberté, égalité, fraternité,_ son portrait en bronze avec une devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à Senlis,--en 1590.--Ce n'est pourtant pas là que Voltaire a placé la scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle d'Estrées.
Ne trouvez-vous pas étrange que _les d'Estrées_ se trouvent être encore des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore la généalogie de sa famille... Je n'invente rien.
*
C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,--abandonné depuis longtemps.--C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des salles _un moine_ qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était pas un moine, mais un guerrier cette ou frank couché selon l'usage, --avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les noms d'Erman ou d'Armen[2] sont communs dans le voisinage, sans parler même d'Ermenonville, située près de là,--et qu'on appelle dans le pays Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.
Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye, bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie d'ogives qui relie l'abbaye à un premier monument, où l'on distingue encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros, et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.
--On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un conseil qui a été donné à Madame.
--Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.
Il a promis de s'en souvenir.
*
La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.
Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des forêts,--où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon.
Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est une merveille d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque.
--Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer.
Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du _style Médicis._--En effet, tous ces anges et toutes ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII.--En nous retournant pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui devaient indiquer l'époque des dernières ornementations.
Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé, qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au 4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des cygnes,--disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes.
Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des ailettes attachées à des foudres?
Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé.
Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien faible historien.
[1] La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous avions déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la sixième: _Busquoy._
[2] Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.
11e LETTRE.
Le château d'Ermenonville.--Les Illuminés.--Le roi de Prusse. --Gabrielle et Rousseau.--Les tombes.--Les abbés de Châalis.
En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,--pas assez pour qu'en une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du pays dont sa famille était originaire.
Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir. Dans les _soupers_ célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite de Genève hérita plus tard.--Je crois bien que M. de Robespierre, le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,--tout jeune encore,--peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète transformation.
Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.
Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le détail rapporté par Beaumarchais, que les Prussiens,--arrivés jusqu'à Verdun,--se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les chevaliers.
Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle, qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI.
Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais, qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on sait, de la confédération des rois ligués contre la France.
Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres. Un détail plus important à recueillir, c'est que le général prussien qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays, ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt: souvenons-nous au besoin de ce trait.
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Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait en partant de l'_Ermitage_ de Montmorency, il avait reconnu que cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes remarquables, dues à la variété des terrains.
Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là qu'il mourut.
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En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets de perspective sur des tabatières du temps... Je revis l'île des Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se lire dans les idylles de Gessner.
Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts d'inscriptions poétiques. Ici:
Sa masse indestructible a fatigué le temps,
ailleurs:
Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.
ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le _gui_:
Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!
Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait faits moins solides.
M. René de Girardin faisait aussi des vers.--C'était en outre un homme de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une Amphytrite, légèrement _décolletée_ comme les anges et les saints de Châalis:
Des bords fleuris où j'aimais à répandre Le plus pur cristal de mes eaux, Passant, je viens ici me rendre Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux. En puisant les trésors de mon urne féconde, Songe que tu les dois à des soins bienfaisants, Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes Que des mortels paisibles et contents!
Je ne m'arrête pas à la forme des vers;--c'est la pensée d'un honnête homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie dans le pays.--Là, ce sont des salles de danse,--où l'on remarque encore _le banc des vieillards_; là, des tirs à l'arc, avec la tribune d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds, à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès consolateur.--Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique et profond.
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La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi, au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le long de la route.
Nous sommes revenus au château.--C'est encore un bâtiment de l'époque de Henri IV, refait vers Louis XV, et construit probablement sur des ruines antérieures,--car on a conservé une tour crénelée qui jure avec le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des poternes et des restes de ponts-levis.
Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce que les maîtres y résidaient.--Les artistes ont plus de bonheur dans les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils doivent quelque chose à la nation.
On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue, à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le guettait souvent, et a fini par le faire mourir.»
Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d'années, on croira cela.--Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,--à deux cents ans d'intervalle,--les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,--en faveur de l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.--Son image immortelle demeure debout sur les ruines.
Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne, elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté n'est-il pas éternel comme le génie?
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En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons vu principalement le tombeau de De Vic,--ancien compagnon d'armes de Henri IV,--qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville. C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.--Il reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.--Tel a été le sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît _Almazor._ Est-ce un fou? --est-ce un laquais?--est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.
Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres roux, les pins et les chênes verts. Les grès du désert prennent à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse absente,--qui doit être la Vérité.
Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour les transporter au Panthéon.--Lorsqu'on parcourt le village, on est étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,--avec leurs grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées sur l'éducation de l'auteur d'_Émile_ semblent avoir été suivies; les exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles.
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J'aime beaucoup cette chaussée,--dont j'avais conservé un souvenir d'enfance,--et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.
Sylvain me dit:--Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.
--Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou, également, par la droite... Vous arriverez, soit à _Ver,_ soit à _ Ève,--_vous passerez par _Othis,_ et en deux heures de marche vous gagnerez Dammartin.
Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien étrange;--il faut ajouter qu'il pleuvait.
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La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui nous venaient à la poitrine,--chardons à demi gelés, mais encore vivaces,--nous arrêtaient quelquefois.
Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni _Ver,_ ni _Ève,_ ni _Othis,_ ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.
Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,--quelqu'une de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...
Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait sa pipe devant la porte.
--Pour aller à Ver?...
--Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à Montaby.
--Nous demandons Ver,--ou Ève...
--Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on peut traduire cela si l'on veut en mètres, à cause de la loi), puis, arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite _tout le monde_ vous indiquera Ver.
Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques chansons du pays.
La route se prolongeait _comme le diable;_ je ne sais trop jusqu'à quel point le diable se prolonge,--ceci est la réflexion d'un Parisien.--Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de l'époque de Louis XIV:
C'était un cavalier Qui revenait de Flandre...
Le reste est difficile à raconter.--Le refrain s'adresse au tambour, et lui dit:
Battez la générale Jusqu'au point du jour!
Quand Sylvain,--homme taciturne--se met à chanter, on n'en est pas quitte facilement.--Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des _Moines rouges_ qui habitaient primitivement Châalis.--Quels moines! C'étaient des Templiers!--Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.
Ne parlons plus de ces moines rouges.
Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de nos souliers;--mais nous finissions par le rendre plus loin dans les prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.--C'est un gros bourg.
L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,--ayant de beaux cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce _parler_ si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de _contralto,_ par moments!
--Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un fagot dans le feu!
--Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.
--Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à l'oignon.
--Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite?
--Ensuite, il y a aussi _de la chasse._
Nous vîmes là que nous étions bien tombés.
Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,--qui n'ayant pas eu beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de _parfaire_ ce qu'il n'a reçu qu'_imparfait_ du peu de leçons qui lui ont été données.
Il a des idées sur tout.--Il est capable de composer une montre ... ou une boussole.--Ce qui le gêne dans la montre, c'est la _chaîne,_ qui ne peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole, c'est que cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire forcément les aiguilles--mais que sur le reste,--sur la cause et sur les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits!
L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,--qui est l'espoir d'un souper prochain...
12e LETTRE.
M. Toulouse.--Les deux bibliophiles.--Saint-Médard de Soissons.--Le château des Longueval de Bucquoy.--Inflexion.
Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait en être la base, c'est-à-dire l'histoire _officielle_ de l'abbé de Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30, soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de le présenter plus tôt aux enchères.
L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de l'étranger, et les renseignements qu'on m'avait adressés des pays du Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort, avec l'allemand en regard.
J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait été indiqué comme pouvant le posséder.
M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur, je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le vendrais-je pas?»
J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques, il ne se souciait pas d'avoir affaire à un _fils de Voltaire._
Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions générales sur le personnage dont il s'agissait.
«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu[1].
Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore, tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile sérieux ne communique pas ses livres. Lui-même ne les lit pas, de crainte de les fatiguer.
[1] M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne des gendarmes.
Un bibliophile connu avait un ami;--cet ami était devenu amoureux d'un Anacréon _in-seize,_ édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'_Anacréon._
Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié ... et coupé? Je te donnerais volontiers le _Voyage de Polyphile_ en italien, _édition princeps_ des Aides, avec les gravures de Belin, pour cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poètes grecs.
Le possesseur se borna à sourire.
--Que te faut-il encore?
--Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres.
--Si je t'offrais encore mon _roman de la Rose,_ grandes marges, avec des annotations de Marguerite de Valois.
--Non ... ne parlons plus de cela.
--Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000 francs.
--N'en parlons plus...
--Allons! 1,500 livres.
--Je n'aime pas les questions d'argent entre amis.
La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit, arrivé au dernier paroxysme de la passion:
--Eh bien! j'aurai le livre à _ta vente._
--A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi....
--Oui, mais tu as une mauvaise toux.
--Et toi ... ta sciatique?
--On vit quatre-vingts ans avec cela!...
Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées gaiement que par Erasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.
--Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme excellent qu'il avait aimé.
Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'_Abbé de Bucquoy._
Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,--où j'avais cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,--afin d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M. Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un article dans _l'Indépendance de Bruxelles._
Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte.
Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs. A dix heures moins un quart, l'_Histoire de l'abbé de Bucquoy_ fut mise sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi.
A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine.
Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs.
On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente.
J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment.
Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon travail.
Votre, etc.
*
De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure et demie de marche.--J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé, où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abime que forment encore les fossés.--Un tir a été établi pour les archers dans un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans son pays:--j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes espaces des _coupes sombres_ pratiquées naguère.--Le soir, j'arrivai à Soissons, la vieille _Augusta Suessonium,_ où se décida le sort de la nation française au sixième siècle.
On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce fut alors qu'un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces tribus franques, originaires d'Asie.--Le vase d'or fut brisé, et plus tard la tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la _francisque_ de son chef. Telle fut l'origine de nos monarchies.
Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept lieues de pays;--un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel. L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église lourde où on les occupait.--Mais cette dernière est, dit-on, plus _logeable._ Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les fidèles qu'avec l'élégance et le confort.
Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir _Saint-Médard,_ situé à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On montre encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;--puis de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de Louis le Débonnaire,--formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé les tombeaux égyptiens.
Près de ces caveaux, composés de cellules souterraines avec des niches çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles découvertes.--C'est un _Pompeï_ carlovingien.
En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et, au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre.
On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.
En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique. Une verrerie est établie sur la hauteur.
*
Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et les archives.--A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne pût avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit: «Monsieur, nos archives sont là-haut,--dans les greniers; mais elles ne sont pas classées.
--Pourquoi?
--Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville. La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on nous envoyât quelqu'un de Paris.
Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,--si la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication.
Je vous parlerais bien encore de la grande foire qui avait lieu en ce moment-là dans la ville,--du théâtre, où l'on jouait _Lucrèce Borgia,_ des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé hors du mouvement des chemins de fer,--et même de la contrariété qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre des débouchés,--mais ce sont là de ces exigences locales et de ces suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice.
Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval, le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et le _château-chef_ de son père, qui paraît en avoir eu autant que son aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres de Bohême.--Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village, situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de l'attrait à une composition romanesque,--et qui ne sont pas inutiles au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg.
RÉFLEXIONS.
«Et puis...» (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me dira-t-on.)
--Allez toujours!
--Vous avez imité Diderot lui-même.
--Qui avait imité Sterne...
--Lequel avait imité Swift.
--Qui avait imité Rabelais.
--Lequel avait imité Merlin Coccaïe...
--Qui avait imité Pétrone...
--Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres... Quand ce ne serait que l'auteur de _l'Odyssée,_ qui fait promener son héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l'amener enfin à cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d'une cinquantaine de prétendants, défaisait chaque nuit ce qu'elle avait tissé le jour.
--Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque.
--Et j'ai retrouvé l'abbé de Bucquoy.
--Parlez-en.
--Je ne fais pas autre chose depuis un mois. Les lecteurs doivent être déjà fatigués--du comte de Bucquoi le ligueur, plus tard généralissime des armées d'Autriche;--de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille Angélique,--enlevée par La Corbinière,--du château de cette famille, dont je viens de fouler les ruines...
Et enfin de l'abbé comte de Bucquoy lui-même, dont j'ai rapporté une courte biographie,--et que M. d'Argenson, dans sa correspondance, appelle: _le prétendu_ abbé de Bucquoy.
Le livre que je viens d'acheter à la vente Motteley vaudrait beaucoup plus de 66 francs 20 centimes, s'il n'était cruellement rogné. La reliure, toute neuve, porte en lettres d'or ce titre attrayant: _Histoire du Sieur Abbé comte de Bucquoy,_ etc. La valeur de l'in-12 vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose, composées par l'auteur, et qui étant d'un plus grand format, ont les marges coupées jusqu'au texte, qui cependant reste lisible.
Le livre a tous les titres cités déjà qui se trouvent énoncés dans Brunet, dans Quérard et dans la Biographie de Michaud. En regard du titre est une gravure représentant la Bastille, avec ce titre au-dessus: _l'Enfer des vivants,_ et cette citation: _Facilis descendus Averni._
On peut lire l'histoire de l'abbé de Bucquoi dans mon livre intitulé: _Les Illuminés_ (Paris, Victor Lecoû). On peut consulter aussi l'ouvrage in-12 dont j'ai fait présent à la Bibliothèque impériale.
Je me suis peut-être trompé dans l'examen de l'écusson du fondateur de la chapelle de Châalis.
On m'a communiqué des notes sur les abbés de Châalis. «Robert de la Tourette, notamment, qui fut abbé là, de 1501 à 1522, fit de grandes restaurations...» On voit sa tombe devant le maître-autel.
«Ici arrivent les Médicis: Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare, 1554;--Aloys d'Est, 1586.»
«Ensuite: Louis, cardinal de Guise, 1601; Charles-Louis de Lorraine, 1630.
Il faut remarquer que les d'Est n'ont qu'un alérion au 2 et au 3, et que j'en ai vu trois au 1 et au 4 dans l'écusson écartelé.
«Charles II, cardinal de Bourbon (depuis Charles X,--l'ancien), lieutenant général de l'Ile de France depuis 1551, eut un fils appelé Poullain.»
Je veux bien croire que ce cardinal-roi eut un fils naturel; mais je ne comprends pas les trois alérions posés 2 et 1. Ceux de Lorraine sont sur une bande. Pardon de ces détails, mais la connaissance du blason est la clef de l'histoire de France... Les pauvres auteurs n'y peuvent rien!
LA BOHÈME GALANTE
LA MAIN ENCHANTÉE
I
LA PLACE DAUPHINE
Rien n'est beau comme ces maisons du xviie siècle dont la place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de briques, entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine; et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la place Royale et en complète la grave harmonie.
Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma _place Dauphine,_ et l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir de l'infecte cour du Palais.
A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent _chiquanouse_, comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre, les autres en boue et en bois.
Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!--L'humanité ne changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a de fripons aux galères, plus il y en a dehors.
Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits: ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au grand perfectionnement de l'art de la _truche_.
Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui lui avait valu le nom désagréable de _Rousseau,_ que ses connaissances substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir. Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à demi fermés sous leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue, comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un _ah!_ ou d'un _oh!_ poussé du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à ceux de la province.
Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des amis dont le _Rousseau_ faisait grand état; que c'était, entre autres, monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer d'être chaudement servi.
II
D'UNE IDÉE FIXE
Il est des gens qui ont plus de sympathie pour telle ou telle grande qualité, telle ou telle vertu singulière. L'un fait plus d'estime de la magnanimité et du courage guerrier, et ne se plaît qu'au récit des beaux faits d'armes; un autre place au-dessus de tout le génie et les inventions des arts, des lettres ou de la science; d'autres sont plus touchés de la générosité et des actions vertueuses par où l'on secourt ses semblables et l'on se dévoue pour leur salut, chacun suivant sa pente naturelle. Mais le sentiment particulier de Godinot-Chevassut était le même que celui du savant Charles neuvième, à savoir, que l'on ne peut établir aucune qualité au-dessus de l'esprit et de l'adresse, et que les gens qui en sont pourvus sont les seuls dignes en ce monde d'être admirés et honorés; et nulle part il ne trouvait ces qualités plus brillantes et mieux développées que chez la grande nation des tire-laine, matois, coupeurs de bourse et bohèmes, dont la _vie généreuse_ et les tours singuliers se déroulaient tous les jours devant lui avec une variété inépuisable.
Son héros favori était maître François Villon, Parisien, célèbre dans l'art poétique autant que dans l'art de la pince et du croc; aussi l'_Iliade_ avec l'_Énéide,_ et le roman non moins admirable de _Huon de Bordeaux,_ il les eût donnés pour le poëme des _Repues franches,_ et même encore pour la _légende de maître Faifeu,_ qui sont les épopées versifiées de la nation truande! Les _Illustrations de Dubellay, l'Aristoteles peripoliticon_ et le _Cymbalum mundi_ lui paraissaient bien faibles à côté du _Jargon, suivi des États généraux du royaume de l'Argot, et des Dialogues du polisson et du malingreux, par un courtaud de boutanche, qui maquille en mollanche en la vergne de Tours,_ et imprimé avec autorisation du _roi de Thunes,_ Fiacre l'emballeur; Tours, 1603. Et, comme naturellement ceux qui font cas d'une certaine vertu ont le plus grand mépris pour le défaut contraire, il n'était pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes simples, d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. Cela allait au point qu'il eût voulu changer entièrement la distribution de la justice, et que, lorsqu'il se découvrait quelque larronnerie grave, on pendit non point le voleur, mais le volé. C'était une idée; c'était la sienne. Il pensait y voir le seul moyen de hâter l'émancipation intellectuelle du peuple, et de faire arriver les hommes du siècle à un progrès suprême d'esprit, d'adresse et d'invention, qu'il disait être la vraie couronne de l'humanité et la perfection la plus agréable à Dieu.
Voilà pour la morale. Et, quant à la politique, il lui était démontré que le vol organisé sur une grande échelle favorisait plus que toute chose la division des grandes fortunes et la circulation des moindres, d'où seulement peuvent résulter pour les classes inférieures le bien-être et l'affranchissement.
Vous entendez bien que c'était seulement la bonne et double piperie qui le ravissait, les subtilités et patelinages des vrais clercs de Saint-Nicolas, les vieux tours de maître Gonin, conservés depuis deux cents ans dans le sel et dans l'esprit; et que Villon, le villonneur, était son compère, et non point des routiers tels que les Guilleris ou le capitaine Carrefour. Certes, le scélérat qui, planté sur une grande route, dépouille brutalement un voyageur désarmé, lui était aussi en horreur qu'à tous les bons esprits, de même que ceux qui, sans autre effort d'imagination, pénètrent avec effraction dans quelque maison isolée, la pillent, et souvent en égorgent les maîtres. Mais, s'il eût connu ce trait d'un larron distingué qui, perçant une muraille pour s'introduire dans un logis, prît soin de figurer son ouverture en un trèfle gothique, pour que, le lendemain, s'apercevant du vol, on vit bien qu'un homme de goût et d'art l'avait exécuté, certes, maître Godinot-Chevassut eût estimé celui-là beaucoup plus haut que Bertrand de Clasquin ou l'empereur César; et c'est peu dire.
III
LES GRÈGUES DU MAGISTRAT
Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille, en conjurant les spectateurs «de nettoyer les imperfections de son dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère d'excuses aux intestins de leur impatience;» et voilà qui est dit, et l'action va commencer.
C'est dans une assez grande salle, sombre et boisée. Le vieux magistrat, assis dans un large fauteuil sculpté, à pieds tortus, dont le dossier est vêtu de sa chemisette de damas à franges, essaye une paire de grègues bouffantes toutes neuves que lui vient d'apporter Eustache Bouteroue, apprenti de maître Goubard, drapier-chaussetier. Maître Chevassut, en nouant ses aiguillettes, se lève et se rassied successivement, adressant par intervalles la parole au jeune homme, qui, roide comme un saint de pierre, a pris place, d'après son invitation, sur le coin d'un escabeau, et qui le regarde avec hésitation et timidité.
--Hum! celles-là ont fait leur temps! dit-il en poussant du pied les vieilles grègues qu'il venait de quitter; elles montraient la corde comme une ordonnance prohibitive de la prévôté; et puis tous les morceaux se disaient adieu ... un adieu déchirant!
Le facétieux magistrat releva cependant encore l'ancien _vêtement nécessaire_ pour y prendre sa bourse, dont il répandit quelques pièces dans sa main.
--Il est sûr, poursuivit-il, que nous autres gens de loi faisons de nos vêtements un très-durable usage, à cause de la robe sous laquelle nous les portons aussi longtemps que le tissu résiste et que les coutures gardent leur sérieux; c'est pourquoi, et comme il faut que chacun vive, même les voleurs, et partant les drapiers-chaussetiers, je ne réduirai rien des six écus que maître Goubard me demande; à quoi même j'ajoute généreusement un écu rogné pour le courtaud de boutique, sous la condition qu'il ne le changera pas au rabais, mais le fera passer pour bon à quelque bélître de bourgeois, déployant, à cet effet, toutes les ressources de son esprit; sans cela, je garde ledit écu pour la quête de demain dimanche à Notre-Dame.
Eustache Bouteroue prit les six écus et l'écu rogné, en saluant bien bas.
--Çà, mon gars, commence-t-on à _mordre_ à la draperie? Sait-on bien gagner sur l'aunage, sur la coupe, et _couler_ au chaland du vieux pour du neuf, du puce pour du noir?... soutenir enfin la vieille réputation des marchands aux piliers des Halles?
Eustache leva les yeux vers le magistrat avec quelque terreur; puis, supposant qu'il plaisantait, se mit à rire; mais le magistrat ne plaisantait pas.
--Je n'aime point, ajouta-t-il, la larronnerie des marchands; le voleur vole et ne trompe pas; le marchand vole et trompe. Un bon compagnon, affilé du bec et sachant son latin, achète une paire de grègues; il débat longtemps son prix et finit par la payer six écus. Vient ensuite quelque honnête chrétien, de ceux que les uns appellent _gonze,_ les autres un _bon chaland;_ s'il arrive qu'il prenne une paire de grègues exactement pareille à l'autre, et que, confiant au chaussetier, qui jure de sa probité par la Vierge et les saints, il la paye huit écus, je ne le plaindrai pas, car c'est un sot. Mais, pendant que le marchand, comptant les deux sommes qu'il a reçues, prend dans sa main et fait sonner avec satisfaction les deux écus qui sont la différence de la seconde à la première, passe devant sa boutique un pauvre homme qu'on mène aux galères pour avoir tiré d'une poche quelque sale mouchoir troué: «Voici un grand scélérat, s'écrie le marchand; si la justice était juste, le gredin serait roué vif, et j'irais le voir, poursuit-il tenant toujours dans sa main les deux écus ...» Eustache, que penses-tu qu'il arriverait si, selon le vœu du marchand, la justice était juste?
Eustache Bouteroue ne riait plus; le paradoxe était trop inouï pour qu'il songeât à y répondre, et la bouche d'où il sortait le rendait presque inquiétant. Maître Chevassut, voyant le jeune homme ébahi comme un loup pris au piège, se mit à rire avec son rire particulier, lui donna une tape légère sur la joue, et le congédia. Eustache descendit tout pensif l'escalier à balustre de pierre, quoiqu'il entendît de loin, dans la cour du Palais, la trompette de Galinette la Galine, bouffon du célèbre opérateur Geronimo, qui appelait les badauds à ses facéties et à l'achat des drogues de son maître; il y fut sourd cette fois, et se mit en devoir de traverser le pont Neuf pour gagner le quartier des Halles.
IV
LE PONT NEUF
Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque, après de grands travaux, il eut entièrement traversé la Seine de ses douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la maîtresse ville.
Aussi devint-il bientôt le rendez-vous de tous les oisifs parisiens, dont le nombre est grand, et, partant, de tous les jongleurs, vendeurs d'onguents et filous, dont les métiers sont mis en branle par la foule, comme un moulin par un courant d'eau.
Quand Eustache sortit du triangle de la place Dauphine, le soleil dardait à plomb ses rayons poudreux sur le pont, et l'affluence y était grande, les promenades les plus fréquentées de toutes à Paris étant d'ordinaire celles qui ne sont fleuries que d'étalages, terrassées que de pavés, ombragées que de murailles et de maisons.
Eustache fendait à grand'peine ce fleuve de peuple qui croisait l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont, arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie, formant de place en place mille tournants et mille remous autour de quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées. Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le magnifique point de vue qu'offrait la Seine en aval du pont, la Seine côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le grand Pré-aux-Clercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadré de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans l'eau; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des romans anciens.
Tout à coup, un grand bruit de pétards fit tourner vers un point unique les yeux des promeneurs et des observateurs, et annonça un spectacle digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s'y était établi; il avait dressé une table, et sur cette bible se promenait un fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite.
Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises: un profil en fer de hache, front élevé mais étroit, nez très-long et très-bossu, et cependant ne sur-plombant pas comme les nez romains, mais fort retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux lèvres minces très-avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs et fendus obliquement sous leurs sourcils, dessinés comme un V, et de longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à plusieurs métiers et à beaucoup d'autres.
Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec dignité; sa coiffure, un grand chapeau de feutre à larges bords, extrêmement froissé et recroquevillé; maître Gonin était le nom que tout le monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de ses tours d'adresse, soit qu'il descendît effectivement de ce fameux jongleur qui fonda, sous Charles VII, le théâtre des Enfants-sans-Souci et porta le premier le titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette histoire, avait passé au seigneur d'Engoulevent, qui en soutint les prérogatives souveraines jusque devant les parlements.
V
LA BONNE AVENTURE
L'escamoteur, voyant amassé un assez bon nombre de gens, commença quelques tours de gobelets qui excitèrent une bruyante admiration. Il est vrai que le compère avait choisi sa place dans la demi-lune avec quelque dessein, et non pas seulement en vue de ne point gêner la circulation, comme il paraissait; car de cette façon il n'avait les spectateurs que devant lui et non derrière.
C'est que véritablement l'art n'était pas alors ce qu'il est devenu aujourd'hui, où l'escamoteur travaille entouré de son public. Les tours de gobelets terminés, le singe fit une tournée dans la foule, recueillant force monnaie, dont il remerciait très-galamment, en accompagnant son salut d'un petit cri assez semblable à celui du grillon. Mais les tours de gobelets n'étaient que le prélude d'autre chose, et, par un prologue fort bien tourné, le nouveau maître Gonin annonça qu'il avait en outre le talent de prédire l'avenir par la cartomancie, la chiromancie, et les nombres pythagoriques; ce qui ne pouvait se payer, mais qu'il ferait pour un sol, dans la seule vue d'obliger. En disant cela, il battait un grand jeu de cartes, et son singe, qu'il nommait Pacolet, les distribua ensuite avec beaucoup d'intelligence à tous ceux qui tendirent la main.
Quand il eut satisfait à toutes les demandes, son maître appela successivement les curieux dans la demi-lune par le nom de leurs cartes, et leur prédit à chacun leur bonne ou mauvaise fortune, tandis que Pacolet, à qui il avait donné un oignon pour loyer de son service, amusait la compagnie par les contorsions que ce régal lui occasionnait, enchanté à la fois et malheureux, riant de la bouche et pleurant de l'œil, faisant à chaque coup de dent un grognement de joie et une grimace pitoyable.
Eustache Bouteroue, qui avait pris une carte aussi, se trouva le dernier appelé. Maître Gonin regarda avec attention sa longue et naïve figure, et lui adressa la parole d'un ton emphatique.
--Voici le passé: vous avez perdu père et mère; vous êtes depuis six ans apprenti drapier sous les piliers des Halles. Voici le présent: votre patron vous a promis sa fille unique; il compte se retirer et vous laisser son commerce. Pour l'avenir, tendez-moi votre main.
Eustache, très-étonné, tendit sa main; l'escamoteur en examina curieusement les lignes, fronça le sourcil avec un air d'hésitation, et appela son singe comme pour le consulter. Celui-ci prit la main, la regarda; puis, s'allant poster sur l'épaule de son maître, sembla lui parler à l'oreille; mais il agitait seulement ses lèvres très-vite, comme font ces animaux lorsqu'ils sont mécontents.
--Chose bizarre! s'écria enfin maître Gonin, qu'une existence si simple dès l'abord, si bourgeoise, tende vers une transformation si peu commune, vers un but si élevé!... Ah! mon jeune coquardeau, vous romprez votre coque; vous irez haut, très-haut... Vous mourrez plus grand que vous n'êtes.
--Bon! dit Eustache en soi-même, c'est ce que ces gens-là vous promettent toujours. Mais comment donc sait-il les choses qu'il m'a dites en premier? Cela est merveilleux!... à moins, toutefois, qu'il ne me connaisse de quelque part.
Cependant, il tira de sa bourse l'écu rogné du magistrat, en priant l'escamoteur de lui rendre sa monnaie. Peut-être avait-il parlé trop bas; mais celui-ci n'entendit point, car il reprit ainsi, en roulant l'écu dans ses doigts:
--Je vois assez que vous savez vivre; aussi j'ajouterai quelques détails à la prédiction très-véritable, mais un peu ambiguë, que je vous ai faite. Oui, mon compagnon, bien vous a pris de ne me point solder d'un sol comme les autres, encore que votre écu perde un bon quart; mais n'importe, cette blanche pièce vous sera un miroir éclatant où la vérité pure va se refléter.
--Mais, observa Eustache, ce que vous m'avez dit de mon élévation, n'était-ce donc pas la vérité?
--Vous m'avez demandé votre bonne aventure, et je vous l'ai dite, mais la glose y manquait... Çà, comment comprenez-vous le but élevé que j'ai donné à votre existence dans ma prédiction?
--Je comprends que je puis devenir syndic des drapiers-chaussetiers, marguillier, échevin ...
--C'est bien rentrer de piques noires, bien trouvé sans chandelle!... Et pourquoi pas le grand sultan des Turcs, l'Amorabaquin Eh! non, non, monsieur mon ami, c'est autrement qu'il faut l'entendre; et, puisque vous désirez une explication de cet oracle sibyllin, je vous dirai que, dans notre style, _aller haut_ est pour ceux qu'on envoie garder les moutons à la lune, de même que _aller loin,_ pour ceux qu'on envoie écrire leur histoire dans l'Océan, avec des plumes de quinze pieds ...
--Ah! bon! mais, si vous m'expliquiez encore votre explication, je comprendrais sûrement.
--Ce sont deux phrases honnêtes pour remplacer deux mots: _gibet_ et _galères._ Vous irez haut, et moi loin. Cela est parfaitement indiqué chez moi par cette ligne médiane, traversée à angles droits d'autres lignes moins prononcées; chez vous, par une ligne qui coupe celle du milieu sans se prolonger au delà, et une autre les traversant obliquement toutes deux ...
--Le gibet! s'écria Eustache.
--Est-ce que vous tenez absolument à une mort horizontale? observa maître Gonin. Ce serait puéril; d'autant que vous voici assuré d'échapper à toute sorte d'autres fins, où chaque homme mortel est exposé. De plus, il est possible que, lorsque messire le Gibet vous lèvera par le cou à bras tendu, vous ne soyez plus qu'un vieil homme dégoûté du monde et de tout ... Mais voici que midi sonne, et c'est l'heure où l'ordre du prévôt de Paris nous chasse du pont Neuf jusqu'au soir. Or, s'il vous faut jamais quelque conseil, quelque sortilège, charme ou philtre à votre usage, dans le cas d'un danger, d'un amour ou d'une vengeance, je demeure là-bas; au bout du pont, dans le Château-Gaillard. Voyez-vous bien d'ici cette tourelle à pignon?...
--Un mot encore, s'il vous plaît, dit Eustache en tremblant: serai-je heureux en mariage?
--Amenez-moi votre femme, et je vous le dirai... Pacolet, une révérence à monsieur, et un baisemain.
L'escamoteur plia sa table, la mit sous son bras, prit le singe sur son épaule, et se dirigea vers le Château-Gaillard, en ramageant entre ses dents un air très-vieux.
VI
CROIX ET MISÈRES
Il est bien vrai qu'Eustache Bouteroue s'allait marier dans peu avec la fille du drapier-chaussetier. C'était un garçon sage, bien entendu dans le commerce, et qui n'employait point ses loisirs à jouer à la boule ou à la paume, comme bien d'autres, mais à faire des comptes, à lire le _Bocage des six corporations,_ et à apprendre un peu d'espagnol, qu'il était bon qu'un marchand sût parler, comme aujourd'hui l'anglais, à cause de la quantité de personnes de cette nation qui habitaient dans Paris. Maître Goubard s'étant donc, en six années, convaincu de la parfaite honnêteté et du caractère excellent de son commis, ayant de plus surpris entre sa fille et lui quelque penchant bien vertueux et bien sévèrement comprimé des deux parts, avait résolu de les unir à la Saint-Jean d'été, et de se retirer ensuite à Laon, en Picardie, où il avait du bien de famille.
Eustache ne possédait cependant aucune fortune; mais l'usage n'était point alors général de marier un sac d'écus avec un sac d'écus; les parents consultaient quelquefois le goût et la sympathie des futurs époux, et se donnaient la peine d'étudier longtemps le caractère, la conduite et la capacité des personnes qu'ils destinaient à leur alliance; bien différents des pères de famille d'aujourd'hui, qui exigent plus de garanties morales d'un domestique qu'ils prennent que d'un gendre futur.
Or, la prédiction du jongleur avait tellement condensé les idées assez peu fluides de l'apprenti drapier, qu'il était demeuré tout étourdi au centre de la demi-lune, et n'entendait point les voix argentines qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient: _Midi, midi!..._ Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et l'horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité, puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet; si bien qu'Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir de toutes ses forces, et, en quelques minutes, eut mis derrière lui les rues de la Monnaie, du Borel et Tirechappe; alors, il ralentit son pas, et, quand il eut tourné la rue de la Boucherie-de-Beauvais, son front s'éclaircit en découvrant les parapluies rouges du carreau des Halles, les tréteaux des Enfants-sans-Souci, l'échelle et la croix, et la jolie lanterne du pilori coiffée de son toit en plomb. C'était sur cette place, sous un de ces parapluies, que sa future, Javotte Goubard, attendait son retour. La plupart des marchands aux piliers avaient ainsi un étalage sur le carreau des Halles, gardé par une personne de leur maison, et servant de succursale à leur boutique obscure. Javotte prenait place tous les matins à celui de son père, et, tantôt assise au milieu des marchandises, elle travaillait à des nœuds d'aiguillettes, tantôt elle se levait pour appeler les passants, les saisissait étroitement par le bras, et ne les lâchait guère qu'ils n'eussent fait quelque achat; ce qui ne l'empêchait pas d'être, au demeurant, la plus timide jeune fille qui jamais eût atteint l'_âge d'un vieil bœuf_ sans être encore mariée; toute pleine de grâce, mignonne, blonde, grande, et légèrement ployée en avant, comme la plupart des filles du commerce dont la taille est élancée et frêle; enfin, rougissant comme une fraise aux moindres paroles qu'elle disait hors du service de l'étalage, tandis que sur ce point elle ne le cédait à aucune marchande du carreau pour le _bagout_ et la _platine_ (style commercial d'alors).
A midi, Eustache venait d'ordinaire la remplacer sous le parapluie rouge, pendant qu'elle allait dîner à la boutique avec son père. C'était à ce devoir qu'il se rendait en ce moment, craignant fort que son retour n'eût impatienté Javotte; mais. d'aussi loin qu'il l'aperçut, elle lui parut très-calme, le coude appuyé sur un rouleau de marchandises, et fort attentive à la conversation animée et bruyante d'un beau militaire, penché sur le même rouleau, et qui n'avait pas plus l'air d'un chaland que de toute chose que l'on pût s'imaginer.
--C'est mon futur! dit Javotte en souriant à l'inconnu, qui fit un léger mouvement de tête sans changer de situation.
Seulement, il toisait le commis de bas en haut, avec ce dédain que les militaires témoignent pour les personnes de l'état bourgeois dont l'extérieur est peu imposant.
--Il a un faux air d'un trompette de chez nous, observa-t-il gravement; seulement, l'autre a plus de _corporance_ dans les jambes; mais tu sais, Javotte, le trompette, dans un escadron, c'est un peu moins qu'un cheval, et un peu plus qu'un chien ...
--Voici mon neveu, dit Javotte à Eustache, en ouvrant sur lui ses grands yeux bleus avec un sourire de parfaite satisfaction; il a obtenu un congé pour venir à notre noce. Comme cela se trouve bien, n'est-ce pas? Il est arquebusier à cheval ... Oh! le beau corps! Si vous étiez vêtu comme cela, Eustache!... mais vous n'êtes pas assez grand, vous, ni assez fort ...
--Et combien de temps, dit timidement le jeune homme, monsieur nous fera-t-il cet avantage de demeurer à Paris?
--Cela dépend, dit le militaire en se redressant, après avoir fait attendre un peu sa réponse. On nous a envoyés dans le Berry pour exterminer les _croquants;_ et, s'ils veulent rester tranquilles quelque temps encore, je vous donnerai un bon mois; mais, de toute façon, à la Saint-Martin, nous viendrons à Paris remplacer le régiment de M. d'Humières, et alors je pourrai vous voir tous les jours et indéfiniment.
Eustache examinait l'arquebusier à cheval, tant qu'il pouvait le faire sans rencontrer ses regards, et, décidément, il le trouvait hors de toutes les proportions physiques qui conviennent à un neveu.
--Quand je dis tous les jours, reprit ce dernier, je me trompe; car il y a, le jeudi, la grande parade... Mais nous avons la soirée, et, de fait, je pourrai toujours souper avec vous ces jours-là.
--Est-ce qu'il compte y dîner les autres? pensa Eustache. Mais vous ne m'aviez point dit, demoiselle Goubard, que monsieur votre neveu était si ...
--Si bel homme? Oh! oui, comme il a renforcé! Dame, c'est que voilà sept ans que nous ne l'avions vu, ce pauvre Joseph; et, depuis ce temps-là, il a passé bien de l'eau sous le pont ...
--Et, à lui, bien du vin sous le nez, pensa le commis, ébloui de la face resplendissante de son neveu futur; on ne se met pas la figure en couleur avec de l'eau rougie, et les bouteilles de maître Goubard vont danser le branle des morts avant la noce, et peut-être après ...
--Allons dîner, papa doit s'impatienter, dit Javotte en sortant de sa place. Ah! je vais donc te donner le bras, Joseph!... Dire qu'autrefois j'étais la plus grande, quand j'avais douze ans et toi dix; on m'appelait la maman,.. Mais comme je vais être fière au bras d'un arquebusier! Tu me conduiras promener, n'est-ce pas? Je sors si peu; je ne puis pas y aller seule; et, le dimanche soir, il faut que j'assiste au salut, parce que je suis de la confrérie de la Vierge, aux Saints-Innocents; je tiens un ruban du guidon ...
Ce caquetage de jeune fille, coupé à temps égaux par le pas sonnant du cavalier, cette forme gracieuse et légère qui sautillait enlacée à cette autre massive et roide, se perdirent bientôt dans l'ombre sourde des piliers qui bordent la rue de la Tonnellerie, et ne laissèrent aux yeux d'Eustache qu'un brouillard, et à ses oreilles qu'un bourdonnement.
VII
MISÈRES ET CROIX
Nous avons jusqu'ici emboîté le pas à cette action bourgeoise, sans guère mettre à la conter plus de temps qu'elle n'en a mis à se poursuivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre profonde estime pour l'observation des unités dans le roman même, nous nous voyons contraints de faire faire à l'une des trois un saut de quelques journées. Les tribulations d'Eustache, relativement à son neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais elles furent cependant moins amères qu'on ne le pourrait juger d'après l'exposition. Eustache se fut bientôt rassuré _à l'endroit_ de sa fiancée: Javotte n'avait fait véritablement que garder une impression un peu trop fraîche de ses souvenirs d'enfance qui, dans une vie si peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux; mais elle ne tarda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard.
Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habitude, il ne faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions; il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin, _que la bouteille était sa mie._ Les trois premiers jours de son arrivée, il n'avait pas quitté Javotte, et même il la conduisait le soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de la maison, au grand déplaisir d'Eustache. Mais cela ne dura point; il ne tarda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'attention de rentrer aux heures des repas.
La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur, tant il semblait tous les jours s'y emboîter plus solidement. Pourtant il n'était neveu de Javotte que par alliance, étant né seulement d'une fille que feue l'épouse de maître Goubard avait eue d'un premier mariage.
Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer l'importance des liens de famille, et qu'il avait, à l'égard des droits et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées et, en quelque sorte, trop patriarcales?
Cependant, il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son indiscrétion, et Eustache se vit obligé de prendre patience, _ainsi que les dames de Fontainebleau quand la cour est à Paris,_ comme dit le proverbe.
Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait obtenir, grâce à la tranquillité des _croquants,_ de rester à Paris jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions épigrammatiques, que certaines gens prenaient des boutiques pour des hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui parurent faibles; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur devait tout.
Avec cela, la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant: sa bouche n'était que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle était fondée moitié sur ses triomphes dans les combats singuliers qui le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre les _croquants,_ malheureux paysans français à qui les soldats du roi Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne paraissaient pas près de jouir de la célèbre _poule au pot_ ...
Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun, ainsi qu'on le voit par les types des Taillebras et des capitans Matamores, reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit, je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans Paris, à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en s'élargissant, et, quelques années après, le baron de Fœneste en fut le portrait déjà bien adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin la comédie du _Menteur_ le montra, en 1662, réduit à des proportions presque communes.
Mais ce qui, dans les façons du militaire, choquait le plus le bon Eustache, c'était une tendance perpétuelle à le traiter en petit garçon, à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie, et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de prendre position pour l'avenir; ajoutez aussi qu'il fallait peu de chose pour froisser l'amour-propre tout neuf et tout roide encore d'un homme établi en boutique, patenté et assermenté.
Une dernière tribulation ne tarda pas à combler la mesure. Comme Eustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait pas, comme l'honnête maître Goubard, faire son service en habit bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un chaudronnier, et, ayant passé trois jours à les nettoyer et à les fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient pas auparavant; mais, quand il s'en revêtit et qu'il se promena fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter le harnois, l'arquebusier se prit à rire _comme un tas de mouches au soleil,_ et l'assura qu'il avait l'air d'avoir sur lui sa batterie de cuisine.
VIII
LA CHIQUENAUDE
Tout étant disposé de la sorte, il arriva qu'un soir, c'était le 12 ou le 13, un jeudi toujours, Eustache ferma sa boutique de bonne heure; chose qu'il ne se fût pas permise sans l'absence de maître Goubard, qui était parti l'avant-veille pour voir son bien en Picardie, parce qu'il comptait y aller demeurer trois mois plus tard, quand son successeur serait solidement établi en son lieu, et posséderait pleinement la confiance des pratiques et des autres marchands.
Or, l'arquebusier, revenant ce soir-là, comme de coutume, trouva la porte close et les lumières éteintes. Cela l'étonna beaucoup, la guette n'étant pas sonnée au Châtelet; et, comme il ne rentrait point d'ordinaire sans être un peu animé par le vin, sa contrariété se produisit par un gros juron qui fit tressaillir Eustache dans son entre-sol, où il n'était pas couché encore, s'effrayant déjà de l'audace de sa résolution.
--Holà! hé! cria l'autre en donnant un coup de pied dans la porte, c'est donc ce soir fête? c'est donc la Saint-Michel, la fête des drapiers, des tire-laine et des vide-goussets?...
Et il tambourinait du poing sur la devanture; mais cela ne produisit pas plus d'effet que s'il eût pilé de l'eau dans un mortier.
--Ohé! mon oncle et ma tante!... voulez-vous donc me faire coucher en plein vent, sur le grès, au risque d'être gâté par les chiens et les autres bêtes?... Holà! hé! Diantre soit des parents! Ils en sont corbleu capables! Et la nature donc, manants! Ho! ho! descends vitement, bourgeois, c'est de l'argent qu'on t'apporte!... Le cancre te vienne, vilain maroufle!
Toute cette harangue du pauvre neveu n'émouvait aucunement le visage de bois de la porte; il usait à rien ses paroles comme le vénérable Bède prêchant à un tas de pierres.
Mais, quand les portes sont sourdes, les fenêtres ne sont pas aveugles, et il y a un moyen fort simple de leur éclaircir le regard; le soldat se fit tout d'un coup ce raisonnement; il sortit de la galerie sombre des piliers, se recula jusqu'au milieu de la rue de la Tonnellerie, et, ramassant à ses pieds un tesson, l'adressa si bien, qu'il éborgna l'une des petites fenêtres de l'entre-sol. C'est un incident à quoi Eustache n'avait nullement songé, un point d'interrogation formidable à cette question où se résumait tout le monologue du militaire: «Pourquoi donc n'ouvre-t-on pas la porte?...»
Eustache prit subitement une résolution; car un couard qui s'est monté la tête ressemble à un vilain qui se met en dépense, et pousse toujours les choses à l'extrême; mais, de plus, il avait à cœur de se bien montrer une fois devant sa nouvelle épouse, qui pouvait avoir pris pour lui peu de respect en le voyant depuis plusieurs jours servir de quintaine au militaire, avec cette différence que la quintaine rend quelquefois de bons coups pour ceux qu'on lui porte continuellement. Il tira donc son feutre de travers, et eut dégringolé l'escalier étroit de son entre-sol avant que Javotte songeât à l'arrêter. Il décrocha sa rapière en passant dans l'arrière-boutique, et seulement quand il sentit dans sa main brûlante le froid de la poignée en cuivre, il s'arrêta un instant et ne chemina plus qu'avec des pieds de plomb vers sa porte, dont il tenait la clef de l'autre main. Mais une seconde vitre qui se cassa avec grand bruit, et les pas de sa femme qu'il entendit derrière les siens, lui rendirent toute sou énergie; il ouvrit précipitamment la porte massive, et se planta sur le seuil avec son épée nue, comme l'archange à l'_huis du paradis terrien._
--Que veut donc ce coureur de nuit? ce méchant ivrogne à un sou le pot? ce casseur de plats fêlés?... cria-t-il d'un ton qui eût été tremblant pour peu qu'il l'eût pris deux notes plus bas. Est-ce de la façon qu'on se comporte avec les gens honnêtes?... Çà, tournez-nous les talons sans retard, et vous en allez dormir sous les charniers avec vos pareils, ou j'appelle mes voisins et les gens du guet pour vous prendre!
--Oh! oh! voilà comme tu chantes à présent, coquecigrue? on t'a donc sifflé ce soir avec une trompette?... Oh bien, c'est différent!... j'aime à te voir parler tragiquement comme Tranchemontagne, et les gens de cœur sont mes mignons ... Viens çà que je t'accole, picrochole!...
--Va-t'en, ribleur! Entends-tu les voisins s'éveiller au bruit et qui vont te conduire au premier corps de garde, comme un affronteur et un larron? va-t'en donc sans plus d'esclandre, et ne reviens point!
Mais, au contraire, le soldat s'avançait entre les piliers, ce qui émoussa un peu la fin de la réplique d'Eustache.
--C'est bien parlé! dit-il à ce dernier: l'avis est honnête et mérite qu'on le paye.
Le temps de compter deux, il était tout près et avait lâché sur le nez du jeune marchand drapier une chiquenaude à le lui rendre cramoisi.
--Garde tout, si tu n'as pas de monnaie! s'écria-t-il; et sans adieu, mon oncle!
Eustache ne put endurer patiemment cet affront, plus humiliant encore qu'un soufflet, devant sa nouvelle épouse, et, nonobstant les efforts qu'elle faisait pour le retenir, il s'élança vers son adversaire, qui s'en allait, et lui porta un coup de taillant qui eût fait honneur au bras du preux Roger, si l'épée eût été une _balisarde;_ mais elle ne coupait plus depuis les guerres de religion, et n'entama point le buffle du soldat; celui-ci lui saisit aussitôt les deux mains dans les siennes, de telle sorte que l'épée tomba d'abord, et qu'ensuite le patient se mit à crier si haut, qu'il ne le pouvait davantage, allongeant de furieux coups de pied sur les bottes molles de son _tourmenteur._
Heureusement que Javotte s'interposa, car les voisins regardaient bien la lutte par leurs fenêtres, mais ne songeaient guère à descendre pour y mettre fin; et Eustache, tirant ses doigts bleuâtres de l'étau naturel qui les avait serrés, eut à les frotter longtemps pour leur faire perdre la figure carrée qu'ils y avaient prise.
--Je ne te crains pas, s'écria-t-il, et nous nous reverrons! Trouve-toi, si tu as seulement le cœur d'un chien, trouve-toi demain matin au Pré-aux-Clercs!... A six heures, bélître, et nous nous battrons à mort, coupe-jarret!
--L'endroit est bien choisi, mon championnet, et nous ferons en gentilshommes! A demain donc; par Saint-Georges, la nuit te paraîtra courte!
Le militaire prononça ces mots avec un ton de considération qu'il n'avait pas montré jusque-là. Eustache se retourna fièrement vers sa femme; son cartel l'avait grandi de six empans. Il ramassa son épée et poussa sa porte à grand bruit.
IX
LE CHATEAU GAILLARD
Le jeune marchand drapier, en se réveillant, se trouva tout dégrisé de son courage de la veille. Il ne fit point difficulté de s'avouer qu'il avait été très-ridicule en proposant un duel à l'arquebusier, lui qui ne savait manier d'autre arme que la demi-aune, dont il s'était escrimé souvent, du temps de son apprentissage, avec ses compagnons dans le clos des Chartreux. Partant, il ne tarda guère à prendre la ferme résolution de rester chez lui et de laisser son adversaire promener son béjaune dans le Pré-aux-Clercs, en se balançant sur ses pieds comme un _oison bridé._
Quand l'heure fut passée, il se leva, ouvrit sa boutique et ne parla point à sa femme de la scène de la veille, comme elle évita, de son côté, d'y faire la moindre allusion. Ils déjeunèrent silencieusement; après quoi, Javotte alla, comme à l'ordinaire, s'établir sous le parapluie rouge, laissant son mari occupé, avec sa servante, à visiter une pièce de drap et à en marquer les défauts. Il faut bien dire qu'il tournait souvent les yeux vers la porte, et tremblait à chaque instant que son redoutable parent ne vînt lui reprocher sa couardise et son manque de parole. Or, vers huit heures et demie, il aperçut de loin l'uniforme de l'arquebusier poindre sous la galerie des piliers, encore baignée d'ombre, comme un reitre de Rembrandt, qui luit par trois paillettes, celle du morion, celle du haubert et celle du nez; funeste apparition qui s'agrandissait et s'éclaircissait rapidement, et dont le pas métallique semblait battre chaque minute de la dernière heure du drapier.
Mais le même uniforme ne recouvrait point le même moule, et, pour parler plus simplement, c'était un militaire compagnon de l'autre, qui s'arrêta devant la boutique d'Eustache, remis à grand'peine de sa frayeur, et lui adressa la parole d'un ton très-calme et très-civil.
Il lui fit connaître d'abord que son adversaire, l'ayant attendu pendant deux heures au lieu du rendez-vous sans le voir arriver, et jugeant qu'un accident imprévu l'avait empêché de s'y rendre, retournerait le lendemain, à la même heure, au même endroit, y demeurerait le même espace de temps, et que, si c'était sans plus de succès, il se transporterait ensuite à sa boutique, lui couperait les deux oreilles, et les lui mettrait dans sa poche, comme avait fait, en 1605, le célèbre Brusquet à un écuyer du duc de Chevreuse pour le même sujet, action qui obtint l'applaudissement de la cour et fut généralement trouvée de bon goût.
Eustache répondit à cela que son adversaire faisait tort à son courage par une menace pareille, et qu'il aurait à lui rendre raison doublement; il ajouta que l'obstacle ne venait point d'une autre cause que de ce qu'il n'avait pu trouver encore quelqu'un pour lui servir de second.
L'autre parut satisfait de cette explication, et voulut bien instruire le marchand qu'il trouverait d'excellents _seconds_ sur le pont Neuf, devant la Samaritaine, où ils se promenaient d'ordinaire; gens qui n'avaient point d'autre profession, et qui, pour un écu, se chargeaient d'embrasser la querelle de qui que ce fût, et même d'apporter des épées. Après ces observations, il fit un salut profond, et se retira.
Eustache, resté seul, se mit à songer, et demeura longtemps dans cet état de perplexité: son esprit _fourchait_ à trois résolutions principales. Tantôt il voulait donner avis au lieutenant civil de l'importunité du militaire et de ses menaces, et lui demander l'autorisation de porter des armes pour sa défense; mais cela aboutissait toujours à un combat. Ou bien il se décidait à se rendre sur le terrain, en avertissant les sergents, de façon qu'ils arrivassent au moment même où le duel commencerait; mais ils pouvaient arriver quand il serait fini. Enfin, il songeait aussi à s'en aller consulter le bohémien du pont Neuf, et c'est à cela qu'il se résolut en dernier lieu.
A midi, la servante remplaça, sous le parapluie rouge, Javotte, qui vint dîner avec son mari; celui-ci ne lui parla point, pendant le repas, de la visite qu'il avait reçue; mais il la pria ensuite de garder la boutique pendant qu'il irait _faire l'article_ chez un gentilhomme nouvellement arrivé, et qui voulait se faire habiller. Il prit en effet son sac d'échantillons, et se dirigea vers le pont Neuf.
Le Château-Gaillard, situé au bord de l'eau, à l'extrémité méridionale du pont, était un petit bâtiment surmonté d'une tour ronde, qui avait servi de prison dans son temps, mais qui maintenant commençait à se ruiner et se crevasser, et n'était guère habitable que pour ceux qui n'avaient point d'autre asile. Eustache, après avoir marché quelque temps d'un pas mal assuré parmi les pierres dont le sol était couvert, rencontra une petite porte au centre de laquelle une souris chauve était clouée. Il y frappa doucement, et le singe de maître Gonin lui ouvrit aussitôt en levant un loquet, service auquel il était dressé, comme le sont quelquefois les chats domestiques.
L'escamoteur était à une table et lisait. Il se retourna gravement, et fit signe au jeune homme de s'asseoir sur un escabeau. Quand celui-ci lui eut conté son aventure, il l'assura que c'était la chose du monde la moins fâcheuse, mais qu'il avait bien fait de s'adresser à lui.
--C'est un _charme_ que vous demandez, ajouta-t-il, un charme magique pour vaincre votre adversaire à coup sûr; n'est-ce pas cela qu'il vous faut?
--Oui-da, si cela se peut.
--Bien que tout le monde se mêle d'en composer, vous n'en trouverez nulle part d'aussi assurés que les miens; encore ne sont-ils pas, comme d'aucuns, formés par art diabolique; mais ils résultent d'une science approfondie de la blanche magie, et ne peuvent, en aucune façon, compromettre le salut de l'âme.
--Bon cela! dit Eustache; autrement, je me garderais d'en user. Mais combien coûte votre œuvre magique? car encore faut-il que je sache si je la pourrai payer.
--Songez que c'est la vie que vous achetez là, et la gloire encore par-dessus. Ce point convenu, pensez-vous que, pour ces deux choses excellentes, on puisse exiger moins que cent écus?
--Cent diables pour t'emporter! grommela Eustache, dont la figure s'obscurcit; c'est plus que je ne possède!... Et que me sera la vie sans pain et la gloire sans habits? Encore peut-être est-ce là une fausse promesse de charlatan dont on leurre les personnes crédules.
--Vous ne payerez qu'après.
--C'est quelque chose... Enfin, quel gage en voulez-vous?
--Votre main seulement.
--Eh bien donc... Mais je suis un grand fat d'écouter vos sornettes! Ne m'avez-vous pas prédit que je finirais par la hart?
--Sans doute, et je ne m'en dédis point.
--Or donc, si cela est, qu'ai-je à redouter de ce duel?
--Rien, sinon quelques estocades et estafilades, pour ouvrir à votre âme les portes plus grandes... Après cela, vous serez ramassé et hissé néanmoins à la _demi-croix,_ haut et court, mort ou vif, comme l'ordonnance le porte; et ainsi votre destinée se verra accomplie. Comprenez-vous cela?
Le drapier comprit tellement, qu'il s'empressa d'offrir sa main à l'escamoteur, en forme de consentement, lui demandant dix jours pour trouver la somme, à quoi l'autre s'accorda, après avoir noté sur le mur le jour fixe de l'échéance. Ensuite il prit le livre du grand Albert, commenté par Corneille Agrippa et l'abbé Trithème, l'ouvrit à l'article des _combats singuliers,_ et, pour assurer davantage Eustache que son opération n'aurait rien de diabolique, lui dit qu'il pourrait cependant réciter ses prières, sans crainte d'y apporter aucun obstacle. Il leva alors le couvercle d'un bahut, en tira un pot de terre non vernissé, et y fit le mélange de divers ingrédients qui paraissaient lui être indiqués par son livre, en prononçant à voix basse une sorte d'incantation. Quand il eut fini, il prit la main droite d'Eustache, qui, de l'autre, faisait le signe de la croix, et l'oignit jusqu'au poignet de la mixtion qu'il venait de composer.
Ensuite il tira encore du bahut un flacon très-vieux et très-gras, et, le renversant lentement, répandit quelques gouttes sur le dos de la main, en prononçant des mots latins qui se rapprochaient de la formule que les prêtres emploient pour le baptême.
Alors seulement, Eustache ressentit dans tout le bras une sorte de commotion électrique qui l'effraya beaucoup; sa main lui sembla comme engourdie, et cependant, chose bien étrange, elle se tordit et s'allongea plusieurs fois à faire craquer ses articulations, comme un animal qui s'éveille; puis il ne sentit plus rien, la circulation parut se rétablir, et maître Gonin s'écria que tout était fini, et qu'il pouvait bien à présent défier à l'épée les _plus roides_ plumets de la cour et de l'armée, et leur percer des boutonnières pour tous les boutons inutiles dont la mode surchargeait alors leurs vêtements.
X
LE PRÉ-AUX-CLERCS
Le lendemain matin, quatre hommes traversaient les vertes allées du Pré-aux-Clercs en cherchant un endroit convenable et suffisamment écarté. Arrivés au pied du petit coteau qui bordait la partie méridionale, ils s'arrêtèrent sur l'emplacement d'un jeu de boules, qui leur parut un terrain très-propre à s'escrimer commodément. Alors, Eustache et son adversaire mirent bas leurs pourpoints, et les témoins les visitèrent, selon l'usage, _sous la chemise et sous les chausses._ Le drapier n'était pas sans émotion, mais pourtant il avait foi dans le charme du bohémien; car on sait que jamais les opérations magiques, charmes, philtres et _envoultements_ n'eurent plus de crédit qu'à cette époque, où ils donnèrent lieu à tant de procès dont les registres des parlements sont remplis, et dans lesquels les juges eux-mêmes partageaient la crédulité générale.
Le témoin d'Eustache, qu'il avait pris sur le pont Neuf et payé un écu, salua l'ami de l'arquebusier, et lui demanda s'il était dans l'intention de se battre aussi; l'autre lui ayant fait réponse que non, il se croisa les bras avec indifférence, et se recula pour voir faire les champions.
Le drapier ne put se garder d'un certain mal de cœur quand son adversaire lui fit le salut d'armes, qu'il ne rendit point. Il demeurait immobile, tenant son épée devant lui comme un cierge, et si mal planté sur ses jambes, que le militaire, qui au fond n'avait pas le cœur mauvais, se promit bien de ne lui faire qu'une égratignure. Mais à peine les rapières se furent-elles touchées, qu'Eustache s'aperçut que sa main entraînait son bras en avant, et se démenait d'une rude façon. Pour mieux dire, il ne la sentait plus que par le tiraillement puissant qu'elle exerçait sur les muscles de son bras; ses mouvements avaient une force et une élasticité prodigieuses, que l'on pourrait comparer à celle d'un ressort d'acier; aussi le militaire eut-il le poignet presque faussé en parant le coup de tierce; mais le coup de quarte envoya son épée à dix pas, tandis que celle d'Eustache, sans se reprendre et du même mouvement dont elle était lancée, lui traversa le corps si violemment, que la coquille s'imprima sur sa poitrine. Eustache, qui ne s'était pas fendu, et que la main avait entraîné par une secousse imprévue, se fût brisé la tête en tombant de toute sa longueur si elle n'eût porté sur le ventre de sou adversaire.
--Tudieu, quel poignet!... s'écria le témoin du soldat; ce gars-là en remontrerait au chevalier _Tord-Chêne!_ Il n'a pas la grâce pour lui, ni le physique; mais, pour la roideur du bras, c'est pire qu'un arc du pays de Galles!
Cependant, Eustache s'était relevé avec l'aide de son témoin, et demeura un instant absorbé sur ce qui venait de se passer; mais, quand il put distinguer clairement l'arquebusier étendu à ses pieds, et que l'épée fixait en terre, comme un crapaud cloué dans un cercle magique, il se prit à fuir de telle sorte, qu'il oublia sur l'herbe son pourpoint des dimanches, tailladé et garni de passements de soie.
Or, comme le soldat était bien mort, les deux seconds n'avaient rien à gagner en restant sur le terrain, et ils s'éloignèrent rapidement. Ils avaient fait une centaine de pas, quand celui d'Eustache s'écria en se frappant le front:
--Et mon épée que j'avais prêtée, et que j'oublie!
Il laissa l'autre poursuivre son chemin, et, revenu au lieu du combat, se mit à retourner curieusement les poches du mort, où il ne trouva que des dés, un bout de ficelle et un jeu de tarots sale et écorné.
--_Floutière_ et puis _floutière!_ murmura-t-il; encore un marpaut qui n'a ni _michon_ ni _tocante!_ Le _glier t'entrolle,_ souffleur de mèches!
L'éducation encyclopédique du siècle nous dispense d'expliquer, dans cette phrase, autre chose que le dernier terme, lequel faisait allusion à l'état d'arquebusier du défunt.
Notre homme, n'osant rien emporter de l'uniforme, dont la vente l'eût pu compromettre, se borna à tirer les bottes du militaire, les roula sous sa cape avec le pourpoint d'Eustache, et s'éloigna en maugréant.
XI
OBSESSION
Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en l'autre. Il y avait des instants où il considérait tout cela comme un rêve, et, n'eût été son pourpoint oublié sur l'herbe, témoin irrécusable qui _brillait par son absence,_ il eût démenti l'exactitude de sa mémoire.
Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à l'évidence, et se rendit au Pré-aux-Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla en reconnaissant le jeu de boules où le duel avait eu lieu, et il fut obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient, comme c'est leur usage avant souper; et Eustache, dès que le brouillard qui couvrait ses yeux se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds écartés de l'un d'eux, une large plaque de sang.
Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui, gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard s'arrêtait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil.
En revenant chez lui, il crut s'apercevoir qu'on l'avait suivi; alors seulement, il songea que des gens de l'hôtel de la reine Marguerite, devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même, l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre marchand pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on n'osait point alors s'attaquer comme on le fit plus tard.
Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée: il ne pouvait fermer l'œil un instant sans voir mille gibets lui montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune.
Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues: Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son beau-père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution.
Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits, ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt près de son maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes, faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poëme de Merlin Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel, et plus encore des subtilités et larronneries sans égales de Cingar, ce grotesque patron sur lequel notre Panurge se modela si heureusement.
Maître Chevassut en était à l'histoire des moutons, dont Cingar débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier d'un air de belle humeur.
Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-père, et lui fit toute sorte de plaisanteries banales touchant son nouvel état de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à son aventure, et, ayant récité toute la suite de sa querelle avec l'arquebusier, encouragé par l'air paterne du magistrat, lui fit aussi l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu.
L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il eût été le bon géant Fracasse de son livre, ou le fidèle Falquet qui avait l'arrière-train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bouteroue, marchand sous les piliers; car, encore qu'il eût appris déjà que l'on soupçonnait ledit Eustache, il n'avait pu donner la moindre créance à ce rapport, à ce fait d'armes d'une épée clouant contre terre un soldat du roi, attribué à un courtaud de boutique, haut de taille comme Gribouille ou Triboulet.
Mais, quand il ne put douter davantage du fait, il assura le pauvre drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose et pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre en repos et _franc du collier_.
Maître Chevassut l'accompagnait même jusqu'à la porte en lui réitérant ses assurances, quand, au moment de prendre humblement congé de lui, Eustache s'avisa de lui appliquer un soufflet à lui effacer la figure, un soufflet qui fit au magistrat une face mi-partie de rouge et de bleu comme l'écusson de Paris, de quoi il demeura plus étonné _qu'un fondeur de cloches,_ ouvrant la bouche d'un pied ou deux, et aussi incapable de parler qu'un poisson privé de sa langue.
Le pauvre Eustache fut si épouvanté de cette action, qu'il se précipita aux pieds de maître Chevassut, et lui demanda pardon de son irrévérence avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations, jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, où sa volonté n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; mais à peine Eustache fut-il sur ses pieds, qu'il donna, du revers de sa main, sur l'autre joue, un pendant à l'autre soufflet, tel que les cinq doigts y imprimèrent un _bon creux_ où l'on aurait pu les mouler.
Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Chevassut courut à sa sonnette pour appeler ses gens; mais le drapier le poursuivit, continuant la danse, ce qui formait une scène singulière, parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur, le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications étouffées, dont le contraste avec son action était des plus réjouissantes; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où sa main l'entraînait, il semblait un enfant qui tient un grand oiseau par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les coins de sa chambre l'enfant effrayé, qui n'ose le laisser envoler, et qui n'a point la force de l'arrêter. Ainsi, le malencontreux Eustache était tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait autour des tables et des chaises, et sonnait et criait, outré de rage et de souffrance. Enfin les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustache Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître Chevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeune homme pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer; aussi fit-il chercher les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation de meurtre en duel et d'outrages manuels à un magistrat dans son propre logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait.
--Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui l'y poussait.
--Oh! vertubleu! lui répliqua gravement cet homme, où donc croyez-vous être? Nous n'en avons jamais ici que de ceux-là!
XII
D'ALBERT LE GRAND ET DE LA MORT
Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont Cyrano disait qu'en l'y voyant, on l'eût pris pour une bougie sous une ventouse.
--Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et l'on y souffre sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être extérieure.
Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur, qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de sa tête; d'où toute sorte de désordres devaient résulter forcément. Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y trouvait.
--Que le diable te pende avec tes tripes! méchant hâbleur et jeteur de sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés!
--Qu'est-ce donc? répondit l'autre; suis-je cause pourquoi vous n'êtes pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme dite?
--Eh! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme l'écrivain Flamel?
--Point, point! fit l'autre, c'est bien le contraire! J'y viendrai sans doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très-bon et très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la fin de ses jours ...
--La belle science! dit le drapier. Çà! vous venez donc m'ôter d'ici à la fin; pardigues! c'est bien raison! et je n'y comptais plus guère ...
--Voici justement l'enclouure, mon compagnon! C'est en effet à quoi je compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour entrer et sortir; et vous allez voir par quelle opération on y parvient.
Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le paragraphe qui suit:
MOYEN HÉROÏQUE DONT SE SERVENT LES SCÉLÉRATS POUR S'INTRODUIRE DANS LES MAISONS
«On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse de _spondillis._ On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la portant devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi préparée reçoit le nom de _main de gloire._»
--Quelle belle invention! s'écria Eustache Bouteroue.
--Attendez donc; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée, elle s'est conduite, par l'esprit dont elle est possédée de façon que je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parle ment vous jugera à la hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je cueillerai ce fruit tant convoité et l'accommoderai de la manière qu'il faut.
--Non-da! s'écria Eustache; et je veux, dès demain, dire à _messieurs_ tout le mystère.
--Ah! c'est bon, faites cela ... et seulement vous serez brûlé vif pour avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M. le diable... Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la hart, et rien ne peut vous en distraire!
Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si chaudement, que c'était grande pitié.
--Eh la la! mon ami cher, lui dit doucement maître Gonin, pourquoi se bander ainsi contre la destinée?
--Sainte-Dame! c'est aisé de parler, sanglota Eustache; mais quand la mort est là tout proche ...
--Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant étonner?... Moi, j'estime la mort une rave! «Nul ne meurt avant son heure!» dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart, Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie, qu'elle condamne, tue et prend indifféremment papes, empereurs, rois, comme prévôts, sergents et autres telles canailles.
»Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront plus tard; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt ou trente ans, et davantage.
»Un ancien disait: «L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée ...» Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie; car, quand vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort; ou, pour mieux dire et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus!
»Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici là un beau vers de Lucrétius dont voici le sens: «Vivez aussi longtemps que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort!»
Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes, subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une chape de plomb.
XIII
OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE
Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les _Arrêts mémorables du Parlement de Paris,_ qui sont à la bibliothèque des manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi, à cause de la singularité de son duel avec le marquis de Bussi, où, pour mieux braver les édits, il vint exprès de Lorraine à Paris, et se battit dans la place Royale même, à trois heures après midi, et le propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit