Le rêve de Suzy

Part 3

Chapter 33,781 wordsPublic domain

Autrefois, M. Douvry avait beaucoup connu le père d’André qui était un homme très savant et très modeste. Puis son existence aventureuse l’avait entraîné au loin; et c’était le hasard seul d’une rencontre qui l’avait mis en présence du fils de son ancien ami, cinq ans plus tôt, à son retour d’Amérique.

Le jeune homme étudiait alors l’architecture aux Beaux-Arts. Il eût passionnément souhaité de s’adonner tout entier à la peinture. Mais sa mère restait veuve, avec une très petite fortune. Craintive par nature, ébranlée par la mort de son mari, elle s’était épouvantée de voir André entreprendre une carrière qui n’en était pas une à ses yeux, mais seulement un passe-temps d’homme riche, dont M. Vilbert, d’ailleurs, s’était toujours efforcé de détourner le jeune homme. Et André, devant l’inquiétude de sa mère, avait cédé, parce qu’il lui avait semblé être de son devoir de le faire...

Il n’en avait pas moins poursuivi ses chères études. Dans l’architecture, le côté artistique; et ses travaux avaient été si remarquables, qu’à peine sorti de l’école des Beaux-Arts, il avait trouvé place chez l’un des premiers architectes de Paris, qui était en même temps un archéologue de haute réputation.

Et depuis cinq années, André venait chercher l’illusion d’une famille auprès des Douvry; toujours discret, silencieux par goût et par timidité, considéré par tous les enfants, à commencer par Suzy, comme une sorte de frère aîné, très bon, mais un peu froid, d’une excessive réserve.

Mme Douvry avait porté un jugement téméraire en supposant que la bravoure d’André faiblirait devant la perspective des remerciements de Suzy. Comme les derniers coups de neuf heures tintaient, le jeune homme fit son apparition dans le salon.

--Bonjour, André!... Bonjour, monsieur Vilbert!...

Les exclamations s’entre-croisaient tandis qu’il saluait successivement les hôtes de la pièce. Ce fut devant Suzy qu’il s’arrêta en dernier.

--Mademoiselle Suzanne!... Je n’osais pas encore espérer vous voir ce soir! Il me semblait que l’on ne vous laisserait plus partir du Castel! dit-il serrant la main menue qu’il enfermait toute dans la sienne.

--Vraiment?... Cela ne vous est pas trop désagréable que je sois revenue vous tourmenter? demanda-t-elle, rieuse.

Sa voix fraîche avait une intonation si gaie que M. Douvry laissa retomber la revue qu’il lisait, et son visage sombre et fatigué s’éclaira un moment.

--Oh! monsieur Vilbert, poursuivit-elle, combien vous avez été aimable de peindre pour moi une œuvre telle que je les aime! Votre _Melancholia_... vous me permettez de baptiser ainsi votre toile, n’est-ce pas?... votre _Melancholia_ est déjà une amie pour moi! J’ai tant de plaisir à la regarder!

Une fugitive rougeur courut sur les traits rudement dessinés du jeune homme.

--J’ai profité de quelques moments de liberté et je suis tout récompensé si j’ai pu vous être agréable!

--Vous me l’avez été extrêmement! Je voudrais qu’il me fût possible de faire quelque chose pour vous le montrer...

Sans doute André était dans un jour de courage, car il osa demander:

--Alors, si je vous adressais une requête, si je vous priais de faire un peu de musique dans le courant de la soirée, vous consentiriez peut-être...?

Et bien vite, timidement, comme pour excuser sa hardiesse, il ajouta:

--Il y a si longtemps que je ne vous ai entendue!

Tout de suite, Suzy se leva de la place qu’elle occupait près de sa mère et alla s’asseoir au piano. Puis, malicieusement amicale:

--Monsieur Vilbert, dit-elle, les désirs des artistes sont des ordres pour les humbles mortelles!... Me voici prête à vous exécuter tout ce que vous me demanderez...

André l’avait suivie. Adossé à la cheminée, il l’écoutait immobile, sa haute taille se découpant sur la lumière de la lampe. Toute son âme s’élançait vers cette enfant qui jouait sur sa prière, et dont il aurait voulu prendre, pour les retenir à jamais dans les siennes, les deux petites mains fines.

Mais jamais il n’eût osé avouer quelle folle demande lui montait aux lèvres maintenant, quand elle était près de lui. Il sentait bien qu’aux yeux de Suzy, il était tout juste un ami, rien de plus.

Et il devinait vrai.

En cette minute, elle avait même oublié sa présence. Dans un brusque retour en arrière, sa pensée l’avait ramenée au Castel. La veille encore elle jouait aussi, et quelqu’un l’écoutait solitairement. Mais ce quelqu’un-là n’avait pas la stature un peu massive, la gaucherie d’allures d’André Vilbert... Ce quelqu’un-là possédait, au contraire, une élégance hautaine et séduisante, il témoignait à la petite Suzy une courtoisie respectueuse, il savait bien comment lui parler!...

Et c’est pourquoi, tout en jouant les mélodies de Schumann qu’il aimait, elle prenait plaisir à se souvenir de lui, et eût été contente de le revoir, comme là-bas, au Castel, attentif près d’elle...

III

Suzy était trop aimante pour ne pas éprouver une grande jouissance à se retrouver au milieu de ceux qui lui étaient plus chers que tout au monde; et elle avait été franchement, sincèrement heureuse de les revoir tous.

Mais cette première jouissance du retour épuisée, Suzy--elle ne pouvait se le dissimuler!--Suzy s’ennuyait un peu...

Elle n’était plus tout à fait la petite fille insouciante qui était partie, un mois plus tôt, au Castel. Mme Douvry avait eu raison d’hésiter longtemps avant de lui laisser connaître la vie de villégiature telle qu’on l’entendait chez Mme Arnay.

Là-bas, l’enfant avait vécu d’une existence si facile et si riante, que l’idée qu’il existait de par le monde des devoirs austères, des responsabilités, des sacrifices, s’était enfuie de sa pensée, comme des nuées obscures s’évanouissent dans un chaud rayonnement de soleil.

Elle avait été remarquée, complimentée, admirée. Elle avait vu un homme, dont la présence était partout recherchée, lui témoigner une constante attention. Et elle était trop naïve, trop neuve dans la science mondaine, pour se demander si Georges n’agissait pas ainsi avec toutes les femmes qui intéressaient son dilettantisme; pour apprécier à leur valeur les hommages qu’il lui adressait.

Aussi, une griserie délicieuse avait un peu troublé sa jeune raison; et elle s’était laissé entraîner bien volontiers par le tourbillon des plaisirs qui charmaient ses dix-huit ans, avides de jouir.

Puis, tout à coup, la réalité l’avait ressaisie brusquement, et elle la trouvait un peu duré.

Au lieu de l’aimable insouciance qui était l’atmosphère du Castel, Suzy, à son retour, rencontrait l’inquiétude de sa mère devant l’air préoccupé de M. Douvry; et une indéfinissable oppression pesait sur sa jeunesse, arrêtée dans un joyeux épanouissement.

Comme, après tout, elle était une vaillante petite fille, elle luttait de son mieux contre ce qu’elle appelait «sa lâcheté»; elle s’absorbait de longues heures dans ses études musicales, le plus qu’elle le pouvait, honteuse, dépitée contre elle-même de se voir ainsi déraisonnable, de se sentir l’humeur capricieuse.

Mais malgré ses efforts, il se trouvait encore bien des instants où son esprit avait des envolées curieuses vers le Castel; où un regret âpre la prenait d’en être loin, et aussi une sorte d’envie, de secrète révolte à l’idée que sa cousine Germaine, que Gladys Tuffton et tant d’autres jeunes filles, jouissaient des distractions dont elle ne pouvait plus avoir sa part. Puis, l’image de Georges de Flers demeurait singulièrement vivante dans son souvenir.

Ce jour-là, elle venait de rentrer d’une course à travers Paris, faite par un temps gris et maussade, tout imprégné d’une humidité d’automne.

A chaque instant, de grosses averses tombaient, lançant leurs gouttelettes contre les vitres, où elles ruisselaient avec un bruit monotone.

Lentement, les yeux assombris, Suzy ôtait sa toque de promenade, son manteau, ses gants, avec des gestes indécis qui disaient que sa pensée voyageait.

--Comme tout est triste quand il pleut! murmura-t-elle avec une moue plaintive. Il y a huit jours, nous étions si gaiement au Castel! Que peuvent-ils bien faire aujourd’hui?

Sur la cheminée était encore une lettre de Germaine, toute pleine du récit des distractions que Mme Arnay offrait à ses hôtes.

C’était peut-être parce que Suzy l’avait lue et relue avec avidité qu’elle trouvait son sort aussi désagréable. Un passage surtout lui en revenait sans cesse. Elle le savait presque par cœur... Pourtant, elle reprit encore le griffonnage de Germaine et l’y chercha:

«... Gladys, écrivait la jeune fille, est délicieuse selon son ordinaire. Elle a des amours de robes qui éblouissent tous ces messieurs, à commencer par Georges de Flers. Lui, un connaisseur émérite, déclare qu’elle s’habille en artiste. Par moments, je te l’avoue, Suzy, je serais bien un peu tentée d’être jalouse de son succès; mais par moments seulement, car j’adore Gladys...»

Ici, un malicieux sourire glissa sur les lèvres de Suzy. Dans bien d’autres lettres de Germaine, elle avait vu le même aveu de vive tendresse; seulement l’objet de cette tendresse n’était jamais bien longtemps le même...

«C’est Gladys, continuait Germaine, qui est maintenant, au tennis, la partner attitrée de M. de Flers, et il n’en paraît pas du tout fâché... Elle est si belle! et elle le gratifie, avec son air de statue grecque, de si charmants sourires!... Il m’a dit hier, en me demandant de tes nouvelles...

Le visage de Suzy s’éclaira une seconde.

«... Qu’il n’oubliait pas les bonnes leçons de tennis que tu lui as données et t’en était fort reconnaissant!... Tout simplement, parce qu’elles l’ont rendu capable de se mesurer avec Gladys, qui est une joueuse remarquable!...»

Suzy rejeta la lettre d’un mouvement vif.

On sonnait à la porte de l’appartement. Elle écouta, agitée du besoin de se sentir distraite. Dans l’antichambre, elle reconnut la voix de son père; et aussitôt, oubliant le malencontreux bavardage de Germaine, elle courut à M. Douvry.

Depuis qu’elle le voyait sombre, elle se faisait avec lui plus caressante encore, toute fière quand elle avait adouci un peu l’expression amère de ses lèvres.

--Comme vous rentrez tôt ce soir! père, fit-elle, lui nouant ses deux bras autour du cou, le front levé vers lui afin qu’il y mît son baiser d’arrivée.

Il l’embrassa, en effet, longuement; puis l’écartant tout à coup, il dit:

--Est-il si tôt?... Ta mère est-elle rentrée?

Il semblait à Suzy que la voix de M. Douvry était changée, devenue très sourde.

--Oui, père, elle est dans sa chambre. Voulez-vous que je l’avertisse?

--Non, merci, mon enfant. Mais j’ai à travailler. Laisse-moi, je te prie, fit-il, détachant les mains que, tout en parlant, elle avait jointes autour de son bras.

Et il y avait dans son accent quelque chose de si absolu,--de triste en même temps,--que Suzy obéit sans oser questionner et rentra dans le salon.

M. Douvry sembla encore hésiter une seconde. Puis il se dirigée vers la chambre de sa femme.

Elle écrivait et releva la tête avec un sourire, en reconnaissant son pas.

--Comment, déjà, Robert? dit-elle, le saluant de la même exclamation que Suzy.

--Oui, j’ai quitté mon bureau plus tôt qu’à l’ordinaire.

Il parlait d’une voix indifférente, comme si sa pensée eût été absente; et il s’assit lourdement dans un fauteuil perdu dans la demi-ombre de la pièce.

Mme Douvry ne pouvait distinguer l’expression de son visage, mais son intonation l’avait frappée et elle attendait un peu inquiète. Devant elle, la lettre restait, un mot inachevé, la blancheur du papier éclairant le cuir sombre du buvard.

--Robert, pourquoi ne me parlez-vous pas? Qu’y a-t-il? interrogea-t-elle, luttant contre l’indéfinissable angoisse qui lui montait au cœur.

--J’ai... j’ai une nouvelle... désagréable à vous apprendre, Jeanne, dit-il avec effort.

--«Désagréable» seulement?

Elle s’efforçait de garder un ton calme, mais ses lèvres tremblaient un peu.

Il se leva et vint tout près d’elle, se penchant vers le beau visage fatigué qui le questionnait, et sa main effleura les cheveux bruns dont il avait tant de fois jadis admiré la lourde torsade.

--Ma pauvre Jeanne, fit-il avec une tendresse grave, j’aurais tant souhaité vous épargner ce nouveau tourment... Tant que rien n’a été décidé, je me suis tu, espérant toujours... Mais j’ai reçu aujourd’hui la communication officielle, et il faut bien que vous appreniez...

--Quoi? interrompit-elle, suppliante. Dites-moi tout, vous savez bien que je suis forte!

--Jeanne, mon poste d’inspecteur à la _Société financière_ est supprimé à partir du mois prochain...

--Est-ce possible?... Oh! Robert, pourquoi?

--Pourquoi?

L’accent de M. Douvry devint dur, d’une ironie amère.

--Pourquoi? Oh! pour une raison devant laquelle je n’ai qu’à m’incliner... Parce que messieurs les actionnaires, mécontents du conseil d’administration, en ont fait nommer un autre qui, plein de zèle, pour les contenter, a entrepris immédiatement des réformes dont, un des premiers, je subis les conséquences... Voilà tout! oh! la raison est excellente!... Il ne me reste qu’à m’incliner!... Et je m’incline!... Mais le coup est rude à supporter, à cause de vous surtout, ma pauvre chère Jeanne.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle. Encore cela!

Elle l’avait écouté, sans une question, son regard s’emplissant d’une inexprimable angoisse.

Était-il possible qu’il fallût de nouveau retomber dans toutes les incertitudes d’avenir dont elle connaissait tant l’amertume?... Si encore elle avait été seule à les supporter!... Mais non, il y avait les enfants: Suzy, devenue une jeune fille; les deux petites, puis les garçons dont l’éducation était bien loin d’être terminée...

Et tout à coup, les cinq années écoulées depuis le retour de New-York apparurent à Mme Douvry comme un repos béni dont le terme était venu.

--Robert, n’y a-t-il aucun espoir? La décision du conseil est-elle irrévocable? Ne pourrait-on...

Il l’interrompit avec une sorte de violence douloureuse:

--Croyez-vous donc, Jeanne, que je vais aller me répandre en doléances et en prières?... Les faits sont des faits... Et il n’y a pas à revenir en arrière!...

Il s’arrêta une seconde, puis reprit, la parole mordante:

--Oh! cette décision du conseil m’a été annoncée dans toutes les formes, avec des ménagements fort... aimables! L’administrateur en chef m’a déclaré lui-même, très gracieux, qu’il avait infiniment de regret... la nécessité seule... que sais-je? moi... Des mots, des phrases creuses qui n’empêchent que cette position perdue m’était nécessaire pour faire vivre mes enfants, puisque j’ai stupidement gaspillé leur fortune, la vôtre, Jeanne, dans des entreprises, presque toujours des duperies!

Mme Douvry tressaillit, comme meurtrie par l’âpreté des paroles de son mari.

--Mon pauvre ami! dit-elle doucement, de cette voix qui avait tant de fois soutenu Robert Douvry au milieu de ses difficultés. Mon pauvre ami, vous n’auriez pas dû me cacher vos inquiétudes! Elles vous ont été plus lourdes encore à porter seul... A deux, nous aurions été plus forts!

Il l’enveloppa d’un regard de suprême affection. Il la trouvait toujours la même, voulant sa part de tous les soucis. Vraiment, jamais elle ne lui avait été plus chère, même autrefois dans l’ivresse de leur jeune bonheur, que dans cette maturité de leur vie, où il l’aimait pour son âme, faite de dévouement.

--O ma chère et courageuse femme, dit-il presque bas... C’est une bénédiction qu’une compagne telle que vous!... Si je ne vous ai rien dit, Jeanne, c’est que je souhaitais vous conserver le plus longtemps possible votre pauvre sécurité, si difficilement acquise!...

Elle reprit avec le désir irraisonné de s’attacher à un espoir:

--Maurice Arnay vous viendra en aide... Il a tant de relations!...

--Oui, puis il aime tant à protéger, n’est-ce pas?... autant qu’à conseiller! Et ce n’est pas peu dire! interrompit M. Douvry, dont l’irritation amère, un instant calmée, se réveillait au nom de son beau-frère. Oh! il n’oublie jamais un service rendu... par lui! Dieu! combien de fois m’a-t-il rappelé que je devais, à sa recommandation, ce poste d’inspecteur... Ah! si la nécessité brutale n’était pas là, j’aimerais mieux, je crois, passer ma vie à fendre des pierres, sur le bord d’une route, que de lui devoir la moindre chose!

De sa voix triste, elle dit:

--Robert, nous ne devons pas songer à nous, mais aux enfants!

--C’est parce que je pense à eux, à vous, Jeanne, que je suis prêt à lutter encore, car si j’étais seul...

--Robert!...

Il n’entendit pas ce cri d’angoisse. Il poursuivait:

--Quand je songe qu’il va me falloir reprendre la série des démarches, des sollicitations incessantes,--et inutiles, pour l’ordinaire!--quand je regarde derrière moi et y vois mon temps et mon intelligence dépensés sans résultats; quand, arrivé à cinquante ans, j’ai toute ma tâche à refaire... alors l’écœurement d’une vie manquée me saisit!... Et il faut me pardonner, Jeanne, si mon courage défaille un peu!...

--Je comprends! dit-elle tout bas, d’un accent brisé.

Un silence tomba entre eux.

Dans la pièce, l’ombre devenait plus profonde, noyant tous les objets dans une même teinte grise, infiniment triste. Seul, sur le bleu obscurci des tentures, se détachait le cadre d’or d’une vierge byzantine, rapportée jadis de Russie, où, par instants, les flammes du foyer allumaient des éclairs. D’un appartement voisin, montaient les accents assourdis d’un adagio que Suzy jouait souvent.

Cette harmonie lointaine obsédait Mme Douvry; et sa pensée s’énervait, machinale, à reconnaître le ton de cet adagio. Un moment, une fausse note la fit tressaillir.

--Ce n’est pas cela, murmura-t-elle avec impatience, comme si elle n’eût pas eu d’autre préoccupation dans l’esprit.

C’est qu’une grande fatigue l’avait saisie, ne lui permettant plus de réfléchir, comme si le poids des années de tourments déjà supportées eût soudain accablé son âme, jusqu’alors si forte...

Pour la première fois, son énergie faiblissait devant cette lutte incessante contre la mauvaise fortune. Et elle demeurait immobile et brisée, ne sachant plus que dire à son mari.

Lui continuait d’arpenter la chambre d’un pas fiévreux, le cœur empli par une irritation maladive; aigri, révolté.

--Vous souvenez-vous encore, Jeanne, reprit-il brusquement, de ce jour, au Caucase, où j’ai failli être tué?...

Elle releva la tête et le regarda, tandis qu’il poursuivait du même ton, bas et âpre:

--Certes nous avons été heureux, alors, de sentir que nous étions rendus l’un à l’autre... Folie!... Folie!... Si j’avais péri dans cet accident, vous n’auriez pas aujourd’hui toutes ces préoccupations d’avenir!... Aux veuves des ingénieurs morts en service, on fait des pensions!...

--Robert, taisez-vous... Cela me fait mal de vous entendre parler ainsi! dit-elle faiblement... Je supporterai tout, mais tant que nous serons ensemble!...

Dans la nuit toujours croissante de la pièce, il distinguait seulement la forme mince de Mme Douvry et la tache blanche de ses mains tombés sur les genoux dans un geste d’infinie lassitude.

--Si vous saviez, Jeanne, que, pour moi, la pire des souffrances, c’est encore de songer à l’existence que je vous ai donnée!... Ah! vous devez trouver que j’ai étrangement rempli les promesses de bonheur faites autrefois!... Et penser qu’aujourd’hui, je ne puis même pas assurer la paix de votre pauvre vie!...

Tant d’angoisse vibrait dans ces paroles, que Mme Douvry tressaillit; et, parce qu’il avait besoin de son courage, elle redevint vaillante.

Elle se leva et alla s’asseoir près de lui, l’enveloppant de son beau regard aimant qu’il ne voyait pas dans l’ombre de la pièce, mais dont il sentait la douceur rayonnante.

Et elle se mit à lui parler avec tout son cœur de femme dévouée et tendre, oublieuse de son propre tourment, cherchant dans sa pensée, pour les lui dire, les paroles d’espoir auxquelles elle ne croyait plus. Mais lui, comme tant de fois déjà, retrouvait son énergie au contact de cette affection qui était sa suprême force...

Quand Mme Douvry rentra un peu plus tard dans le salon, Suzy lui jeta un regard anxieux, car elle devinait que quelque chose se passait. Mais le visage de Mme Douvry restait impénétrable; à peine, autour des lèvres, avait-elle ce pli douloureux que Suzy redoutait toujours d’y voir naître... André Vilbert étant venu le soir, elle s’intéressa comme d’ordinaire à ses travaux, si bien que les craintes de Suzy se dissipèrent un moment. Mais après le départ d’André, son inquiétude la reprit.

Elle était maintenant seule dans le salon. Son père s’était retiré dans son cabinet; les garçons dormaient déjà; et, dans la pièce voisine, Suzy entendait la voix de sa mère qui faisait dire aux jumelles leur prière du soir.

Sans qu’elle sût pourquoi, l’accent de cette voix lui donnait envie de pleurer. Et elle restait là, n’ayant pas le courage de s’occuper. Avec une sorte d’angoisse, elle attendait que sa mère rentrât, souhaitant et redoutant d’apprendre la vérité...

«Ayez pitié, mon Dieu, de ceux qui faiblissent, de ceux pour qui la vie est lourde!... Venez-leur en aide!... Ayez pitié d’eux, Seigneur!...» acheva Mme Douvry.

Les deux petites répétèrent la prière docilement, sans trop comprendre.

Puis, Suzy entendit le bruit de leurs voix, entremêlé d’éclats de rire, tandis qu’elles échangeaient leur dernier bonsoir.

Alors Mme Douvry revint dans le salon; et par un dernier effort de volonté, attira vers elle son ouvrage, ainsi que chaque soir. Mais elle était si pâle que le cœur de Suzy se déchira. D’un bond, elle fut auprès d’elle, s’agenouillant à ses pieds, comme autrefois quand elle était toute petite.

--Maman, maman, qu’est-il arrivé? Est-ce un malheur?

La mère se pencha avec un baiser sur le visage inquiet levé vers le sien.

--Ne te tourmente pas, mon enfant... Il s’agit seulement d’un événement... pénible, auquel ni toi ni moi nous ne pouvons rien changer... hélas!

Mais Suzy insistait:

--Maman! si c’est une chose que je puisse savoir, dites-la-moi... Laissez-moi prendre ma part de votre chagrin. Vous savez que je ne pourrai jamais être tranquille si je vous vois tourmentée, et vous l’êtes... ma chérie! chérie!

Elle avait dit ces derniers mots tout bas et leur murmure était une caresse.

Dans sa voix vibrait une prière si ardente, une telle soif de partager le tourment de sa mère, que Mme Douvry ne résista plus, trouvant une douceur à sentir la compassion de ce cœur d’enfant.

Alors, la tête brune de Suzy reposant sur sa poitrine, elle dit l’épreuve nouvelle ainsi qu’elle l’entrevoyait, en paroles brèves, désolées; impuissante à se contenir, maintenant qu’elle avait laissé son âme s’entr’ouvrir.

Et Suzy écoutait attentive, ses grands yeux tout brillants des larmes qui s’y amoncelaient en dépit de ses efforts.

Elle ne se rendait pas bien compte des inquiétudes matérielles que ce changement de position créait pour Mme Douvry, car elle n’avait nulle idée des mille petits embarras quotidiens qui résultent d’un budget modeste, tant Mme Douvry avait toujours pris soin d’en garder pour elle seule les ennuis.

Mais Suzy devinait que cette question d’argent, si fort dédaignée par elle, devait avoir une grande importance, puisqu’elle bouleversait le calme résigné de sa mère.

Tout à coup, elle se souvint de ses frivoles rêveries des derniers jours, aux voyages trop fréquents de son esprit vers le Castel.

Et, prise d’un remords, d’un désir de s’accuser, elle murmura, toujours caressant la main de sa mère:

--Oh! maman, si vous saviez combien j’ai été folle et ridicule tous ces temps-ci! Je m’ennuyais!... Je regrettais de n’être plus au Castel!... Maintenant, je suis bien heureuse d’en être revenue! Sans cela, vous auriez appris votre mauvaise nouvelle pendant mon absence... Vous êtes si bonne, que vous n’auriez pas voulu me l’écrire pour ne pas m’attrister, et j’aurais continué à m’amuser pendant que vous auriez souffert, ma chère, chère maman!...

Mme Douvry ne répondit pas. Suzy releva la tête, cherchant son regard, et le vit plein de larmes.

--Oh! maman, ne pleurez pas! fit-elle avec angoisse.