Chapter 9
Elle s'était inquiétée d'abord des assiduités du jeune homme, elle en avait causé un soir avec Hubert, en se couchant. Mais ce garçon ne leur déplaisait pas, il demeurait très convenable: pourquoi se seraient-ils opposés à des entrevues d'où pouvait sortir le bonheur d'Angélique? Elle laissait donc aller les choses, qu'elle surveillait, de son air sage. D'ailleurs, elle-même, depuis quelques semaines, vivait le coeur gros des tendresses vaines de son mari. C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes regrets, les mêmes désirs, lui tremblant à ses pieds, brûlant de se croire pardonné enfin, elle aimante et désolée, se donnant toute, désespérant de fléchir le sort. Ils n'en parlaient point, n'en échangeaient pas un baiser de plus, devant le monde; mais ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne, au moindre geste, à la façon dont leurs regards se rencontraient, s'oubliaient une seconde l'un dans l'autre.
Une semaine s'écoula, le travail de la mitre avançait. Ces entrevues quotidiennes avaient pris une grande douceur familière.
--Le front très haut, n'est-ce pas? sans trace de sourcils.
--Oui, très haut, et pas une ombre, comme dans les miniatures du temps.--Passez-moi la soie blanche.
--Attendez, je vais l'effiler.
Il l'aidait, c'était un apaisement que cet ouvrage à deux. Cela les mettait dans la réalité de tous les jours. Sans qu'un mot d'amour fût prononcé, sans même qu'un frôlement volontaire rapprochât leurs doigts, le lien se resserrait à chaque heure.
--Père, que fais-tu donc? on ne t'entend plus.
Elle se tournait, apercevait le brodeur, les mains occupées à charger une broche, les yeux tendres, fixés sur sa femme.
--Je donne de l'or à ta mère.
Et, de la broche apportée, du remerciement muet d'Hubertine, du continuel empressement d'Hubert autour d'elle, un souffle tiède de caresse se dégageait, enveloppait Angélique et Félicien, penchés de nouveau sur le métier.
L'atelier lui-même, l'antique pièce avec ses vieux outils, sa paix d'un autre âge, était complice. Il semblait si loin de la rue, reculé au fond du rêve, dans ce pays des bonnes âmes où règne le prodige, la réalisation aisée de toutes les joies.
Dans cinq jours, la mitre devait être livrée; et Angélique, certaine d'avoir fini, de gagner même vingt-quatre heures, respira, s'étonna de trouver Félicien si près d'elle, accoudé au tréteau. Ils étaient donc camarades? Elle ne se défendait plus contre ce qu'elle sentait de conquérant en lui, elle ne souriait plus de malice, à tout ce qu'il cachait et qu'elle devinait.
Qu'était-ce donc qui l'avait endormie, dans son attente inquiète? Et l'éternelle question revint, la question qu'elle se posait chaque soir, à son coucher: l'aimait-elle? Pendant des heures, au fond de son grand lit, elle avait retourné les mots, cherchant des sens qui lui échappaient. Brusquement, cette nuit là, elle sentit son coeur se fendre, elle fondit en larmes, la tête dans l'oreiller, pour qu'on ne l'entendît point. Elle l'aimait, elle l'aimait, à en mourir. Pourquoi? comment? elle n'en savait, elle n'en saurait jamais rien; mais elle l'aimait, tout son être le criait. La clarté s'était faite, l'amour éclatait comme la lumière du soleil. Elle pleura longtemps, pleine d'une confusion et d'un bonheur inexprimables, reprise du regret de ne s'être pas confiée à Hubertine. Son secret l'étouffait, et elle fit un grand serment, celui de redevenir de glace pour Félicien, de souffrir tout plutôt que de lui laisser voir sa tendresse.
L'aimer, l'aimer sans le dire, c'était la punition, l'épreuve qui devait racheter la faute. Elle en souffrait délicieusement, elle songeait aux martyres de la Légende, il lui semblait qu'elle était leur soeur, à se flageller ainsi, et que sa gardienne Agnès la regardait avec des yeux tristes et doux.
Le lendemain, Angélique acheva la mitre. Elle avait brodé avec des soies refendues, plus légères que des fils de la Vierge, les petites mains et les petits pieds, les seuls coins de nudité blanche qui sortaient de la royale chevelure d'or. Elle terminait la face, d'une délicatesse de lis, où l'or apparaissait comme le sang des veines, sous l'épiderme des soies. Et cette face de soleil montait à l'horizon de la plaine bleue, emportée par les deux anges.
Lorsque Félicien entra, il eut un cri d'admiration.
--Oh! elle vous ressemble!
C'était une confession involontaire, l'aveu de cette ressemblance qu'il avait mise dans son dessin. Il le comprit, devint très rouge.
--C'est vrai, fillette, elle a tes beaux yeux, dit Hubert, qui s'était approché.
Hubertine se contentait de sourire, ayant fait la remarque depuis longtemps; et elle parut surprise, attristée même, quand elle entendit Angélique répondre, de son ancienne voix des mauvais jours:
--Mes beaux yeux, moquez-vous de moi!... Je suis laide, je me connais bien.
Puis, se levant, se secouant, outrant son rôle de fille intéressée et froide:
--Ah! c'est donc fini!... J'en avais assez, un fameux poids de moins sur les épaules!... Vous savez, je ne recommencerais pas pour le même prix.
Saisi, Félicien l'écoutait. Eh! quoi? encore l'argent! Il l'avait sentie un moment si tendre, si passionnée de son art! S'était-il donc trompé, qu'il la retrouvait sensible à la seule pensée du gain, indifférente au point de se réjouir d'avoir fini et de ne plus le voir? Depuis quelques jours, il se désespérait, cherchait vainement sous quel prétexte il pourrait revenir. Et elle ne l'aimait pas, et elle ne l'aimerait jamais! Une telle souffrance lui étreignit le coeur, que ses yeux pâlirent.
--Mademoiselle, n'est-ce pas vous qui monterez la mitre?
--Non, mère fera ça beaucoup mieux....
Je suis trop contente de ne plus avoir à y toucher.
--Vous n'aimez donc pas votre travail?...
--Moi!... Je n'aime rien.
Il fallut qu'Hubertine, sévèrement, la fit taire. Et elle pria Félicien d'excuser cette enfant nerveuse, elle lui dit que le lendemain, de bonne heure, la mitre serait à sa disposition.
C'était un congé, mais il ne s'en allait pas, il regardait le vieil atelier, plein d'ombre et de paix, comme si on l'eût chassé du paradis. Il avait eu là l'illusion d'heures si douces, il sentait si douloureusement que son coeur y restait, arraché!
Ce qui le torturait, c'était de ne pouvoir s'expliquer, d'emporter l'affreuse incertitude. Enfin, il dut partir.
La porte à peine refermée, Hubert demanda:
--Qu'as-tu donc, mon enfant? Es-tu souffrante?
--Eh! non, c'est ce garçon qui m'ennuyait. Je ne veux plus le voir.
Et Hubertine conclut alors:
--C'est bon, tu ne le verras plus. Seulement, rien n'empêche d'être polie.
Angélique, sous un prétexte, n'eut que le temps de monter dans sa chambre. Elle y éclata en larmes. Ah! qu'elle était heureuse et qu'elle souffrait! Son pauvre cher amour, comme il avait dû s'en aller triste! Mais c'était juré aux saintes, elle l'aimerait à en mourir, et jamais il ne le saurait.
VII
Le soir du même jour, tout de suite en sortant de table, Angélique se plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses émotions de la matinée, ses luttes contre elle-même, l'avaient anéantie. Elle se coucha immédiatement, elle éclata de nouveau en larmes, la tête enfoncée sous le drap, avec le besoin désespéré de disparaître, de n'être plus.
Les heures s'écoulèrent, la nuit s'était faite, une ardente nuit de juillet, dont la paix lourde entrait par la fenêtre, laissée grande ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'étoiles. Il devait être près de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit, à son dernier quartier, amincie déjà.
Et, dans la chambre sombre, Angélique pleurait toujours, d'un flot de pleurs intarissable, lorsqu'un craquement, à sa porte, lui fit lever la tête.
Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.
--Angélique.... Angélique... ma chérie....
Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des sanglots; et, inquiète, à demi déshabillée, elle montait voir:
--Angélique, es-tu malade?
Retenant son haleine, la jeune fille ne répondit pas.
Elle n'éprouvait qu'un désir immense de solitude, l'unique soulagement à son mal. Une consolation, une caresse, même de sa mère, l'aurait meurtrie. Elle se l'imaginait derrière la porte, elle devinait qu'elle avait les pieds nus, à la douceur du frôlement sur le carreau. Deux minutes se passèrent, et elle la sentait toujours là, penchée, l'oreille collée au bois, ramenant de ses beaux bras ses vêtements défaits.
Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de nouveau. Elle était bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si l'enfant avait fini par s'endormir, à quoi bon l'éveiller? Elle attendit encore une minute, troublée de ce chagrin que lui cachait sa fille, devinant confusément, emplie elle-même d'une grande émotion tendre. Et elle se décida à redescendre comme elle était montée, les mains familières aux moindres détours, sans laisser d'autre bruit derrière elle, dans la maison noire, que le frôlement doux de ses pieds nus.
Alors, ce fut Angélique qui, assise sur son séant, au milieu de son lit, écouta. Le silence était si absolu, qu'elle distinguait la pression légère des talons au bord de chaque marche. En bas, la porte de la chambre s'ouvrit, se referma; puis, elle saisit un murmure à peine distinct, un chuchotement affectueux et triste, ce que ses parents disaient d'elle sans doute, leurs craintes, leurs souhaits; et cela ne cessait pas, bien qu'ils dussent s'être couchés, après avoir éteint la lumière. Jamais les bruits nocturnes du vieux logis n'étaient montés de la sorte jusqu'à elle. D'habitude, elle dormait de son gros sommeil de jeunesse, elle n'entendait pas même les meubles craquer; tandis que, dans l'insomnie de sa passion combattue, il lui semblait que la maison entière aimait et se lamentait. N'étaient-ce pas les Hubert qui, eux aussi, étouffaient des larmes, toute une tendresse éperdue et désolée d'être stérile? Elle ne savait rien, elle avait la seule sensation, dans la nuit chaude, au-dessous d'elle, de cette veille des deux époux, un grand amour, un grand chagrin, la longue et chaste étreinte des noces toujours jeunes.
Et, pendant qu'elle était assise, écoutant la maison frissonnante et soupirante, Angélique ne pouvait se contenir, ses larmes coulaient encore; mais, à présent, elles ruisselaient muettes, tièdes et vives, pareilles au sang de ses veines. Une seule question, depuis le matin, se retournait en elle, la blessait dans tout son être: avait-elle eu raison de désespérer Félicien, de le renvoyer ainsi, avec la pensée qu'elle ne l'aimait pas, enfoncée en plein coeur, comme un couteau? Elle l'aimait, et elle lui avait fait cette souffrance, et elle-même en souffrait affreusement. Pourquoi tant de douleur? Les saintes demandaient-elles des larmes? est-ce que cela aurait fâché Agnès, de la savoir heureuse? Un doute, maintenant, la déchirait.
Autrefois, lorsqu'elle attendait celui qui devait venir, elle arrangeait mieux les choses: il entrerait, elle le reconnaîtrait, tous deux s'en iraient ensemble, très loin, pour toujours. Et il était venu, et voilà que l'un et l'autre sanglotaient, à jamais séparés. À quoi bon? que s'était-il donc produit? qui avait exigé d'elle ce cruel serment, de l'aimer sans le lui dire?
Mais, surtout, la crainte d'être la coupable, d'avoir été méchante, désolait Angélique. Peut-être la fille mauvaise avait-elle repoussé. Étonnée, elle se rappelait son manège d'indifférence, la façon moqueuse dont elle accueillait Félicien, le plaisir de malice qu'elle prenait à lui donner d'elle une idée fausse. Ses larmes redoublaient, son coeur fondait d'une pitié immense, infinie, pour la souffrance qu'elle avait ainsi faite, sans le vouloir. Elle le revoyait toujours s'en allant, elle avait présente la désolation de son visage, ses yeux troubles, ses lèvres tremblantes; et elle le suivait dans les rues, chez lui, pâle, blessé à mort par elle, perdant le sang goutte à goutte. Où était-il, à cette heure? ne frissonnait-il pas de fièvre? Ses mains se serraient d'angoisse, à l'idée de ne savoir comment réparer, le mal.
Ah! faire souffrir, cette pensée la révoltait! Elle aurait voulu être bonne, tout de suite, faire du bonheur autour d'elle.
Minuit allait sonner bientôt, les grands ormes de l'Évêché cachaient la lune à l'horizon, et la chambre restait noire. Alors, la tête retombée sur l'oreiller, Angélique ne pensa plus, voulut s'endormir; mais elle ne le pouvait, ses larmes continuaient à couler de ses paupières closes. Et la pensée revenait, elle songeait aux violettes que, depuis quinze jours, elle trouvait en montant se coucher, sur le balcon, devant sa fenêtre. Chaque soir, c'était un bouquet de violettes. Félicien, certainement, le jetait du Clos-Marie, car elle se souvenait de lui avoir conté que les violettes seules, par une singulière vertu, la calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la tourmentait de terribles migraines; et il lui envoyait ainsi des nuits douces, tout un sommeil embaumé, rafraîchi de bons rêves. Ce soir-là, comme elle avait mis le bouquet à son chevet, elle eut l'heureuse idée de le prendre, elle le coucha avec elle, près de sa joue, s'apaisa à le respirer. Les violettes enfin tarirent ses larmes.
Elle ne dormait toujours pas, elle demeurait les yeux fermés, baignée de ce parfum qui venait de lui, heureuse de se reposer et d'attendre, dans un abandon confiant de tout son être.
Mais un grand frisson passa sur elle. Minuit sonnait, elle ouvrit les paupières, elle s'étonna de retrouver sa chambre pleine d'une clarté vive. Au-dessus des ormes, la lune montait avec lenteur, éteignant les étoiles, dans le ciel pâli. Par la fenêtre, elle apercevait l'abside de la cathédrale, très blanche.
Et il semblait que ce fût le reflet de cette blancheur qui éclairât la chambre, une lumière d'aube, laiteuse et fraîche. Les murs blancs, les solives blanches, toute cette nudité blanche en était accrue, élargie et reculée ainsi que dans un rêve. Elle reconnaissait pourtant les vieux meubles de chêne sombre, l'armoire, le coffre, les chaises, avec les arêtes luisantes de leurs sculptures. Son lit seul, son lit carré, d'une ampleur royale, l'émotionnait, comme si elle ne l'avait jamais vu, dressant ses colonnes, portant son dais d'ancienne perse rose, baigné d'une telle nappe de lune, profonde, qu'elle se croyait sur une nuée, en plein ciel, soulevée par un vol d'ailes muettes et invisibles.
Un instant, elle en eut le balancement large; puis, ses yeux s'accoutumèrent, son lit était bien dans l'angle habituel. Elle resta la tête immobile, les regards errants, au milieu de ce lac de rayons, le bouquet de violettes sur les lèvres. Qu'attendait-elle? pourquoi ne pouvait-elle dormir? Elle en était certaine maintenant! elle attendait quelqu'un. Si elle avait cessé de pleurer, c'était qu'il allait venir. Cette clarté consolatrice, qui mettait en fuite le noir des mauvais songes, l'annonçait. Il allait venir, la lune messagère n'était entrée avant lui que pour les éclairer de cette blancheur d'aurore. La chambre était tendue de velours blanc, ils pourraient se voir.
Alors, elle se leva, elle s'habilla: une robe blanche simplement, la robe de mousseline qu'elle avait le jour de la promenade aux ruines d'Hautecoeur. Elle ne noua même pas ses cheveux qui vêtirent ses épaules. Ses pieds restèrent nus dans ses pantoufles.
Et elle attendit.
À présent, Angélique ne savait par où il arriverait. Sans doute, il ne pourrait monter, ils se verraient tous deux, elle accoudée au balcon, lui en bas, dans le Clos-Marie. Cependant, elle s'était assise, comme si elle eût compris l'inutilité d'aller à la fenêtre. Pourquoi ne passerait-il pas au travers des murs, comme les saints de la Légende? Elle attendait. Mais elle n'était point seule à attendre, elle les sentait toutes à son entour, les vierges dont le vol blanc l'enveloppait depuis sa jeunesse. Elles entraient avec le rayon de lune, elle venaient des grands arbres mystérieux de l'Évêché, aux cimes bleues, des coins perdus de la cathédrale, enchevêtrant sa forêt de pierres. De tout l'horizon connu et aimé, de la Chevrotte, des saules, des herbes, la jeune fille entendait ses rêves qui lui revenaient, les espoirs, les désirs, ce qu'elle avait mis d'elle dans les choses, à les voir chaque jour, et que les choses lui renvoyaient.
Jamais les voix de l'invisible n'avaient parlé si haut, elle écoutait l'au-delà, elle reconnaissait, au fond de la nuit brûlante, sans un souffle d'air, le léger frisson qui était pour elle le frôlement de la robe d'Agnès, quand la gardienne de son corps se tenait à son côté. Elle s'égayait de savoir Agnès là, avec les autres. Et elle attendait.
Du temps s'écoula encore, Angélique n'en avait pas conscience. Cela lui parut naturel, lorsque Félicien arriva, enjambant la balustrade du balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se détachait. Il n'entra pas, il resta dans le cadre lumineux de la fenêtre.
--N'ayez pas peur.... C'est moi, je suis venu. Elle n'avait pas peur, elle le trouvait simplement exact.
--C'est par les charpentes, n'est-ce pas, que vous êtes monté?
--Oui, par les charpentes.
Ce moyen si aisé la fit rire. Il s'était hissé d'abord sur l'auvent de la porte; puis, de là, grimpant le long de la console, dont le pied s'appuyait au bandeau du rez-de-chaussée, il avait sans peine atteint le balcon.
--Je vous attendais, venez près de moi.
Félicien, qui arrivait violent, jeté aux résolutions folles, ne bougea pas, étourdi de cette félicité brusque. Et Angélique, maintenant, était certaine que les saintes ne lui défendaient pas d'aimer, car elle les entendait l'accueillir avec elle, d'un rire d'affection, léger comme une haleine de la nuit; Où avait-elle eu la sottise de prendre qu'Agnès se fâcherait? À son côté, Agnès était radieuse d'une joie qu'elle sentait descendre sur ses épaules et l'envelopper, pareille à la caresse de deux grandes ailes. Toutes, qui étaient mortes d'amour, se montraient compatissantes aux peines des vierges, et ne revenaient errer, par les nuits chaudes, que pour veiller, invisibles, sur leurs tendresses en larmes.
--Venez près de moi, je vous attendais.
Alors, chancelant, Félicien entra. Il s'était dit qu'il la voulait, qu'il la saisirait entre ses bras, à l'étouffer, malgré ses cris. Et voilà qu'en la trouvant si douce, voilà qu'en pénétrant dans cette chambre toute blanche et si pure, il redevenait plus candide et plus faible qu'un enfant.
Il avait fait trois pas. Mais il frissonnait, il tomba sur les deux genoux, loin d'elle.
--Si vous saviez quelle abominable torture! Je n'avais jamais souffert ainsi, l'unique douleur est de ne se croire pas aimé... Je veux bien tout perdre, être un misérable, mourant de faim, tordu par la maladie. Mais je ne veux plus passer une journée, avec ce mal dévorant dans le coeur, de me dire que vous ne m'aimez pas.... Soyez bonne, épargnez-moi....
Elle l'écoutait, muette, bouleversée de pitié, bienheureuse cependant.
--Ce matin, comme vous m'avez laissé partir! Je m'imaginais que vous étiez devenue meilleure, que vous aviez compris. Et je vous ai retrouvée telle qu'au premier jour, indifférente, me traitant en simple client qui passe, me rappelant durement aux questions basses de la vie.... Dans l'escalier, je trébuchais. Dehors, j'ai couru, j'avais peur d'éclater en larmes.
Puis, au moment de monter chez moi, il m'a semblé que j'allais étouffer, si je m'enfermais.... Alors, je me suis sauvé en rase campagne, j'ai marché au hasard, un chemin, puis un autre.
La nuit s'est faite, je marchais encore. Mais le tourment galopait aussi vite et me dévorait. Quand on aime, on ne peut fuir la peine de son amour.... Tenez! c'était là que vous aviez planté le couteau, et la pointe s'enfonçait toujours plus avant.
Il eut une longue plainte, au souvenir de son supplice.
--Je suis resté des heures dans l'herbe, abattu par le mal, comme un arbre arraché... Et plus rien n'existait, il n'y avait que vous. La pensée que je ne vous aurais pas me faisait mourir. Déjà, mes membres s'engourdissaient, une folie emportait ma tête.... Et c'est pourquoi je suis revenu. Je ne sais par où j'ai passé, comment j'ai pu arriver jusqu'à cette chambre.
Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais hissé à votre fenêtre en plein jour....
Elle était dans l'ombre. Lui, à genoux sous la lune, ne la voyait pas, toute pâlie de tendresse repentante, si émue qu'elle ne pouvait parler. Il la crut insensible, il joignit les mains.
--Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aperçue, ici, à cette fenêtre. Vous n'étiez qu'une blancheur vague, je distinguais à peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle que vous êtes. Mais j'avais très peur, j'ai rôdé, pendant des nuits, sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis, vous me plaisiez dans ce mystère, mon bonheur était de rêver à vous, comme à une inconnue que je ne connaîtrais jamais..: Plus tard, j'ai su qui vous étiez, on ne peut résister à ce besoin de savoir, de posséder son rêve. C'est alors que ma fièvre a commencé. Elle a grandi à chaque rencontre. Vous vous rappelez, la première fois, dans ce champ, le matin où j'examinais le vitrail. Jamais je ne m'étais senti si gauche, vous avez eu bien raison de vous moquer de moi.... Et je vous ai effrayée ensuite, j'ai continué à être maladroit, en vous poursuivant jusque chez vos pauvres.
Déjà, je cessais d'être le maître de ma volonté, je faisais les choses avec l'étonnement et la crainte de les faire.... Lorsque je me suis présenté pour la commande de cette mitre, c'est une force qui me poussait, car moi je n'osais point, j'étais certain de vous déplaire.... Si vous compreniez à quel point je suis misérable! Ne m'aimez pas, mais laissez-moi vous aimer. Soyez froide, soyez méchante, je vous aimerai comme vous serez. Je ne vous demande que de vous voir, sans espoir aucun, pour l'unique joie d'être ainsi, à vos genoux.
Il se tut, défaillant, perdant courage à croire qu'il ne trouvait rien pour la toucher. Et il ne sentait pas qu'elle souriait, d'un sourire invincible, peu à peu grandi sur ses lèvres. Ah! le cher garçon, il était si naïf et si croyant, il récitait là sa prière de coeur tout neuf et passionné, en adoration devant elle, comme devant le rêve même de sa jeunesse! Dire qu'elle avait lutté d'abord pour ne pas le revoir, puis qu'elle s'était juré de l'aimer sans jamais qu'il le sût! Un grand silence s'était fait, les saintes ne défendaient point d'aimer, lorsqu'on aimait ainsi. Derrière son dos, une gaieté avait couru, à peine un frisson, l'onde mouvante de la lune sur le carreau de la chambre.
Un doigt invisible, sans doute celui de sa gardienne, se posa sur sa bouche, pour la desceller de son serment. Elle pouvait parler désormais, tout ce qui flottait de puissant et de tendre à son entour lui soufflait des paroles.
--Ah! oui, je me souviens, je me souviens....
Et Félicien, tout de suite, fut pris par la musique de cette voix, dont le charme était sur lui si fort, que son amour grandissait, rien qu'à l'entendre.
--Oui, je me souviens, quand vous êtes venu dans la nuit.