Chapter 13
Et c'était vivante qu'elle se levait, en sa fraîcheur délicieuse de fleur, telle qu'il l'avait aimée toute jeune, d'un amour fou d'homme déjà mûr. La torture recommençait, saignante comme au lendemain de sa mort; il la pleurait, il la désirait, avec la même révolte contre Dieu, qui la lui avait prise; il ne se calmait qu'au petit jour, épuisé, dans le mépris de lui-même et le dégoût du monde. Ah! la passion, la bête mauvaise, qu'il aurait voulu écraser, pour retomber à la paix anéantie de l'amour divin!
Monseigneur, quand il sortait de sa chambre, retrouvait son attitude sévère, sa face calme et hautaine, à peine blêmie d'un reste de pâleur. Le matin où Félicien s'était confessé, il avait écouté, sans une parole, en se domptant d'un tel effort, que pas une fibre de sa chair ne tressaillait. Il le regardait, le coeur bouleversé de le voir si jeune, si beau, si ardent, de se revoir, dans cette folie de l'amour. Ce n'était plus de la rancune, c'était l'absolue volonté, le devoir rude de le soustraire au mal dont lui-même souffrait tant. Il tuerait la passion dans son fils, comme il voulait la tuer en lui. Cette histoire romanesque achevait de l'angoisser. Quoi! une fille pauvre, une fille sans nom, une petite brodeuse aperçue sous un rayon de lune, transfigurée en vierge mince de la Légende, adorée dans le rêve! Et il avait fini par répondre d'un seul mot: Jamais! Félicien s'était jeté à ses genoux, l'implorant, plaidant sa cause, celle d'Angélique.
Jusque-là, il ne l'avait approché qu'en tremblant, il le suppliait de ne pas s'opposer à son bonheur, sans même oser encore lever les yeux sur sa personne sainte. La voix soumise, il offrait de disparaître, d'emmener sa femme si loin qu'on ne les reverrait pas, d'abandonner à l'Église sa grande fortune. Il ne voulait qu'être aimé et aimer, inconnu. Un frisson, alors, avait secoué Monseigneur. Sa parole était engagée aux Voincourt, jamais il ne la reprendrait. Et Félicien, à bout de forces, se sentant envahir d'une rage, s'en était allé, dans la crainte du flot de sang dont ses joues s'empourpraient, et qui le jetait au sacrilège d'une révolte ouverte.
--Mon enfant, conclut Hubertine, tu vois bien qu'il ne faut plus songer à ce jeune homme, car tu ne comptes point sans doute agir contre la volonté de Monseigneur.... Je prévoyais tout cela. Mais j'aime mieux que les faits parlent et que l'obstacle ne vienne pas de moi.
Angélique avait écouté de son air tranquille, les mains tombées et jointes sur les genoux. À peine ses paupières battaient elles de loin en loin, ses regards fixes voyaient la scène, Félicien aux pieds de Monseigneur, parlant d'elle, dans un débordement de tendresse. Elle ne répondit pas tout de suite, elle continuait de réfléchir, au milieu de la paix morte de la cuisine, où le petit frémissement du coquemar venait de s'éteindre. Elle abaissa les paupières, elle regarda ses mains que la lumière de la lampe faisait de bel ivoire. Puis, tandis que son sourire d'invisible confiance lui remontait aux lèvres, elle dit simplement:
--Si Monseigneur refuse, c'est qu'il attend de me connaître.
Cette nuit-là, Angélique ne dormit guère. L'idée que sa vue déciderait l'évêque, la hantait. Et il n'y avait là aucune vanité personnelle de femme, elle sentait l'amour tout-puissant, elle aimait Félicien si fort que cela certainement se verrait, et que le père ne pourrait s'entêter à faire leur malheur. Vingt fois, dans son grand lit, elle se retourna, se répéta ces choses.
Monseigneur passait devant ses yeux clos. Peut-être était-ce en lui et par lui que le miracle attendu allait se produire.
La nuit chaude dormait au-dehors, elle prêtait l'oreille pour écouter les voix, pour tâcher de surprendre ce que lui conseillaient les arbres, la Chevrotte, la cathédrale, sa chambre elle-même, peuplée des ombres amies. Mais tout bourdonnait, il ne lui arrivait rien de précis. Une impatience lui venait des certitudes trop lentes. Et, en s'endormant, elle se surprit à dire:
--Demain, je parlerai à Monseigneur.
Quand elle se réveilla, sa démarche lui parut toute simple et nécessaire. C'était de la passion ingénue et brave, une grande pureté fière dans la bravoure.
Elle savait que, chaque samedi, vers cinq heures du soir, l'évêque allait s'agenouiller dans la chapelle Hautecoeur, où il aimait à prier seul, tout au passé de sa race et de lui-même, cherchant une solitude respectée de son clergé entier; et, justement, on était au samedi. Elle eut vite pris une décision. À l'Évêché, peut-être ne l'aurait-on pas reçue; d'autre part, il y avait toujours là du monde, elle se serait troublée; tandis qu'il était si commode d'attendre dans la chapelle et de se nommer à Monseigneur, dès qu'il paraîtrait. Ce jour-là, elle broda avec son application et sa sérénité accoutumées, elle n'avait aucune fièvre, résolue en son vouloir, certaine de bien agir. Puis, à quatre heures, elle parla de monter voir la mère Gabet, elle sortit, vêtue comme pour ses courses de quartier, simplement coiffée d'un chapeau de jardin, noué au petit bonheur des doigts. Elle avait tourné à gauche, elle poussa le battant rembourré de la porte Sainte-Agnès, qui retomba sourdement derrière elle.
L'église était vide, seul un confessionnal de la chapelle Saint Joseph se trouvait occupé encore par une pénitente, dont on ne voyait déborder que la jupe noire; et Angélique, très calme jusque-là, se mit à trembler, en entrant dans cette solitude sacrée et froide, où le petit bruit de ses pas lui paraissait retentir terriblement. Pourquoi donc son coeur se serrait-il ainsi? Elle s'était crue si forte, elle avait passé une journée tranquille; dans l'idée de son bon droit à vouloir être heureuse! Et voilà qu'elle ne savait plus, qu'elle pâlissait comme une coupable! Elle se glissa jusqu'à la chapelle Hautecoeur, elle dut s'y tenir appuyée contre la grille. Cette chapelle était une des plus enterrées, une des plus sombres de l'antique abside romane. Pareille à un caveau taillé dans le roc, étroite et nue, avec les simples nervures de sa voûte basse, elle n'était éclairée que par le vitrail, la légende de saint Georges, où les verres rouges et les verres bleus, dominant, faisaient un jour lilas, crépusculaire. L'autel, en marbre blanc et noir, sans ornement aucun, avec son christ et sa double paire de chandeliers, ressemblait à un sépulcre. Et le reste des murs était revêtu de pierres tombales, tout un encastrement du haut en bas, des pierres rongées par l'âge, où des inscriptions en lettres profondes se lisaient encore.
Étouffée, Angélique attendait, immobile. Un bedeau passa, qui ne la vit même point, collée à l'intérieur de cette grille. Elle apercevait toujours la jupe de la pénitente débordant du confessionnal. Ses yeux s'habituaient au demi-jour, se fixaient machinalement sur les inscriptions, dont elle finit par déchiffrer les caractères. Des noms la frappaient, éveillaient en elle les légendes du château d'Hautecoeur, Jean V le Grand, Raoul III, Hervé VII. Elle en rencontra deux autres, ceux de Laurette et de Balbine, qui l'émurent aux larmes, dans son trouble.
C'étaient ceux des Mortes heureuses, Laurette tombée d'un rayon de lune en allant rejoindre son fiancé, Balbine foudroyée de joie par le retour de son mari qu'elle croyait tué à la guerre, toutes les deux revenant la nuit, enveloppant le château du vol blanc de leur robe immense. Ne les avait-elle pas vues, le jour de sa visite aux ruines, flotter au-dessus des tours, parmi la cendre pâle du crépuscule? Ah! qu'elle serait morte volontiers comme elles, à seize ans, dans le bonheur de son rêve réalisé!
Un bruit énorme, répercuté sous les voûtes, la fit tressaillir.
C'était le prêtre qui sortait du confessionnal de la chapelle Saint Joseph, et qui en refermait la porte. Elle eut une surprise, en ne retrouvant pas la pénitente, disparue déjà. Puis, quand le prêtre, à son tour, s'en fut allé par la sacristie, elle se sentit absolument seule, dans la vaste solitude de l'église. À ce bruit de tonnerre du vieux confessionnal craquant sur ses ferrures rouillées, elle avait cru que Monseigneur approchait. Elle l'attendait depuis une demi-heure bientôt, et elle n'en avait point conscience, son émotion emportait les minutes.
Mais un nouveau nom arrêtait ses yeux, Félicien III, celui qui s'était rendu en Palestine, un cierge au poing, pour remplir un voeu de Philippe le Bel. Et son coeur battit, elle voyait se lever la tête jeune de Félicien VII, leur descendant à tous, le blond seigneur qu'elle adorait, dont elle était adorée. Elle en demeurait éperdue d'orgueil et de crainte. Était-ce possible qu'elle fût là, pour l'accomplissement du prodige? Devant elle, il y avait une plaque de marbre, plus récente, datant du siècle dernier, où elle lisait couramment, en lettres noires: Norbert, Louis, Ogier, marquis d'Hautecoeur, prince de Mirande et de Rouvres, comte de Ferrières, de Montégu, de Saint-Marc, et aussi de Villemareuil, baron de Combeville, seigneur de Morainvilliers, chevalier des quatre ordres du roi, lieutenant de ses armées, gouverneur de Normandie, pourvu de la charge de capitaine général de la vénerie et de l'équipage du sanglier.
C'étaient les titres du grand-père de Félicien, elle était venue, si simple, avec sa robe d'ouvrière, ses doigts abîmés par l'aiguille, pour épouser le petit-fils de ce mort.
Il y eut un léger bruit, à peine un frôlement sur les dalles.
Elle se retourna, et vit Monseigneur, et resta saisie de cette approche silencieuse, sans le coup de foudre qu'elle attendait. Il était entré dans la chapelle, très grand, très noble, avec sa face pâle au nez un peu fort, aux yeux superbes, restés jeunes.
D'abord, il ne l'aperçut pas, contre cette grille noire. Puis, comme il s'inclinait vers l'autel, il la trouva devant lui, à ses pieds. Les jambes fléchissantes, anéantie de respect et d'effroi, Angélique était tombée sur les deux genoux. Il lui apparaissait comme Dieu le Père, terrible, maître absolu de sa destinée. Mais elle avait le coeur courageux, elle parla tout de suite.
--Ô Monseigneur, je suis venue....
Lui, s'était redressé. Il se souvenait d'elle: la jeune fille remarquée à sa fenêtre, le jour de la procession, retrouvée dans l'église, debout sur une chaise, cette petite brodeuse dont son fils était fou. Il n'eut pas une parole, pas un geste. Il attendait, haut, rigide.--Ô Monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir.... Vous m'avez refusée, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voilà, regardez-moi, avant de me repousser encore.... Je suis celle qui aime et qui est aimée, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu'une enfant pauvre, recueillie à la porte de cette église.... Vous me voyez à vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera facile de m'écarter, si je vous gêne. Vous n'avez qu'à lever un doigt, pour me détruire.... Mais, que de larmes! Il faut savoir ce qu'on souffre. Alors, on est pitoyable.... J'ai voulu, à mon tour, défendre ma cause, Monseigneur. Je suis une ignorante, je sais uniquement que j'aime et que je suis aimée.... Cela ne suffit-il point? Aimer, aimer et le dire!
Et elle continuait en phrases, coupées et soupirées, elle se confessait toute, dans un élan de naïveté, de passion croissante.
C'était l'amour qui avoue. Elle osait ainsi, parce qu'elle était chaste. Peu à peu, elle avait relevé la tête.
--Nous nous aimons, Monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqué comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demandé, sans parvenir à me répondre.... Nous nous aimons, et si c'est un crime, pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres mêmes qui nous entouraient.
Quand j'ai su que je l'aimais, il était trop tard pour ne plus l'aimer.... Maintenant, est-ce possible de vouloir cela? Vous pouvez le garder chez vous, le marier ailleurs, mais vous n'arriverez pas à faire qu'il ne m'aime point. Il mourra sans moi, comme je mourrai sans lui. Lorsqu'il n'est pas là, à mon côté, je sens bien qu'il y est encore, que nous ne nous séparons plus, que l'un emporte le coeur de l'autre. Je n'ai qu'à fermer les yeux, je le revois, il est en moi.... Et vous nous arracheriez de cette union? Monseigneur, cela est divin, ne nous empêchez pas de nous aimer.
Il la regardait, si fraîche, si simple, d'une odeur de bouquet, dans sa petite robe d'ouvrière. Il l'écoutait dire le cantique de son amour, d'une voix pénétrante de charme, peu à peu raffermie. Mais le chapeau de jardin glissa sur ses épaules, ses cheveux de lumière lui nimbèrent le visage d'or fin; et elle lui apparut comme une de ces vierges légendaires des anciens missels, avec quelque chose de frêle, de primitif, d'élancé dans la passion, de passionnément pur.
--Soyez bon, Monseigneur.... Vous êtes le maître, faites que nous soyons heureux. Elle l'implorait, elle courbait de nouveau le front, en le voyant si froid, toujours sans une parole, sans un geste. Ah! cette enfant éperdue à ses pieds, cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds, si follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après vingt ans de pénitence, avait cette jeunesse odorante, ce col d'une fierté et d'une grâce de lis. Elle renaissait, c'était elle-même qui sanglotait, qui le suppliait d'être doux à la passion.
Les larmes étaient venues, Angélique continuait pourtant, voulait tout dire.
--Et, Monseigneur, ce n'est pas seulement lui que j'aime, j'aime encore la noblesse de son nom, l'éclat de sa royale fortune.... Oui, je sais que, n'étant rien, n'ayant rien, j'ai l'air de le vouloir pour son argent; et, c'est vrai, c'est aussi pour son argent que je le veux.... Je vous dis cela, puisqu'il faut que vous me connaissiez.... Ah! devenir riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe, lui devoir toutes les joies, être libres de notre amour, ne plus laisser de larmes, plus de misères, autour de nous!... Depuis qu'il m'aime, je me vois vêtue de brocart, comme dans l'ancien temps; j'ai au cou, aux poignets, des ruissellements de pierreries et de perles; j'ai des chevaux, des carrosses, de grands bois où je me promène à pied, suivie par des pages.... Jamais je ne pense à lui, sans recommencer ce rêve; et je me dis que cela doit être, il a rempli mon désir d'être reine. Monseigneur, est-ce donc vilain, de l'aimer davantage, parce qu'il comblera tous mes souhaits d'enfant, les pluies d'or miraculeuses des contes de fées?
Il la trouvait fière, redressée, avec son grand air charmant de princesse, dans sa simplicité. Et c'était bien l'autre, la même délicatesse de fleur, les mêmes larmes tendres, claires comme des sourires. Toute une ivresse émanait d'elle, dont il sentait monter à sa face le frisson tiède, ce même frisson du souvenir qui le jetait, la nuit, sanglotant à son prie-Dieu, troublant de ses plaintes le silence religieux d'évêché. Jusqu'à trois heures du matin, la veille, il avait lutté encore; et cette aventure d'amour, cette passion remuée ainsi, irritait son inguérissable blessure. Mais, derrière son impassibilité, rien n'apparaissait, ne trahissait l'effort du combat, pour dompter les battements du coeur. S'il perdait son sang goutte à goutte, personne ne le voyait couler: il n'en était que plus pâle et plus muet.
Alors, ce grand silence obstiné désespéra Angélique, qui redoubla de supplications.--Je me remets entre vos mains, Monseigneur. Ayez pitié, décidez de mon sort. Et il ne parlait toujours pas, il la terrifiait, comme s'il avait grandi devant elle, d'une redoutable majesté. La cathédrale déserte, avec ses bas-côtés déjà sombres, ses voûtes hautes où se mourait le jour, élargissait encore l'angoisse de l'attente. Dans la chapelle, on ne distinguait même plus les pierres tombales, il ne restait que lui, avec sa soutane noire, sa longue face blanche, qui semblait seule avoir gardé de la lumière. Elle en voyait les yeux luire, s'attacher sur elle avec un éclat croissant.
Était-ce donc de la colère qui les allumait de la sorte?
--Monseigneur, si je n'étais pas venue, je me serais éternellement reproché d'avoir fait notre malheur à tous deux, par manque de courage.... Dites, je vous en supplie, dites que j'ai eu raison, que vous consentez.
À quoi bon discuter avec cette enfant? Il avait donné à son fils les raisons de son refus, cela suffisait. S'il ne parlait pas, c'était qu'il croyait n'avoir rien à dire. Elle le comprit sans doute, elle voulut se hausser jusqu'à ses mains, pour les baiser. Mais il les écarta violemment en arrière; et elle s'effara, en remarquant que sa face pâle s'empourprait d'un brusque flot de sang.
--Monseigneur.... Monseigneur....
Enfin, il ouvrit les lèvres, il lui dit un seul mot, le mot jeté à son fils: Jamais! Et, sans même faire ses dévotions, ce jour-là, il partit. Ses pas graves se perdirent derrière les piliers de l'abside. Tombée sur les dalles, Angélique pleura longtemps à gros sanglots, dans la grande paix vide de l'église.
XI
Dés le soir, dans la cuisine, en sortant de table, Angélique se confessa aux Hubert, dit sa démarche près de l'évêque et le refus de celui-ci. Elle était toute pâle, mais très calme.
Hubert fut bouleversé. Eh quoi! déjà, sa chère enfant souffrait! Elle aussi était frappée au coeur. Il en avait des larmes plein les yeux, dans sa parenté de passion avec elle, cette fièvre de l'au-delà qui les emportait si aisément ensemble, au moindre souffle.
--Ah! ma pauvre chérie, pourquoi ne m'as-tu pas consulté?
Je serais allé avec toi, j'aurais peut-être fléchi Monseigneur.
D'un regard, Hubertine le fit taire. Il était vraiment déraisonnable. Ne valait-il pas mieux saisir l'occasion, pour enterrer ce mariage impossible? Elle prit la jeune fille entre ses bras, elle la baisa tendrement au front.
--Alors, c'est fini, mignonne, bien fini? Angélique, d'abord, ne parut pas comprendre. Puis, les mots lui revinrent, de loin. Elle regarda devant elle, comme si elle eût interrogé le vide; et elle répondit:
--Sans doute, mère.
En effet, le lendemain, elle s'assit à son métier, elle broda, de son air habituel. Sa vie d'autrefois reprenait, elle semblait ne point souffrir. Aucune allusion d'ailleurs, pas un regard vers la fenêtre, à peine un reste de pâleur. Le sacrifice parut accompli. Hubert lui-même le crut, se rendit à la sagesse d'Hubertine, travailla à écarter Félicien, qui, n'osant encore se révolter contre son père, s'enfiévrait, au point de ne plus tenir la promesse qu'il avait faite d'attendre, sans tâcher de revoir Angélique. Il lui écrivit, et les lettres furent interceptées. Il se présenta un matin et ce fut Hubert qui le reçut. L'explication les désespéra autant l'un que l'autre, tellement le jeune homme montra sa peine, lorsque le brodeur lui dit le calme convalescent de sa fille, en le suppliant d'être loyal, de disparaître, pour ne pas la rejeter au trouble affreux du dernier mois. Félicien s'engagea de nouveau à la patience; mais il refusa violemment de reprendre sa parole. Il espérait toujours convaincre son père.
Il attendrait, il laisserait les choses en l'état avec les Voincourt, où il dînait deux fois la semaine, dans l'unique but d'éviter une rébellion ouverte. Et, comme il partait, il supplia Hubert d'expliquer à Angélique pourquoi il consentait au tourment de ne pas la voir: il ne pensait qu'à elle, tous ses actes n'avaient d'autre fin que de la conquérir.
Hubertine, quand son mari lui rapporta cet entretien, devint grave. Puis, après un silence:
--Répéteras-tu à l'enfant ce qu'il t'a chargé de lui dire?
--Je le devrais. Elle le regarda fixement, déclara ensuite:
--Agis selon ta conscience.... Seulement, il s'illusionne, il finira par plier sous la volonté de son père, et ce sera notre pauvre chère fillette qui en mourra. Alors, Hubert, combattu, plein d'angoisse, hésita, se résigna à ne répéter rien. D'ailleurs, chaque jour, il se rassurait un peu, lorsque sa femme lui faisait remarquer l'attitude tranquille d'Angélique.
--Tu vois bien que la blessure se ferme.... Elle oublie.
Elle n'oubliait pas, elle attendait, elle aussi, simplement.
Toute espérance humaine était morte, elle en revenait à l'idée d'un prodige. Il s'en produirait sûrement un, si Dieu la voulait heureuse. Elle n'avait qu'à s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie, par cette nouvelle épreuve, de ce qu'elle avait essayé de forcer sa volonté, en importunant Monseigneur.
Sans la grâce, la créature était débile, incapable de victoire.
Son besoin de la grâce la rendait à l'humilité, à la seule espérance du secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces mystérieuses, épandues à son entour. Elle recommença, chaque soir, sous la lampe, à relire son antique exemplaire de La Légende dorée; et elle en sortait ravie, comme dans la naïveté de son enfance; et elle ne mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu est sans bornes pour le triomphe des âmes pures.
Justement, le tapissier de la cathédrale était venu demander aux Hubert un panneau de très riche broderie, pour le siège épiscopal de Monseigneur. Ce panneau, large d'un mètre cinquante, haut de trois, devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et représentait deux anges de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient les armoiries des Hautecoeur. Il nécessitait de la broderie en bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande dépense de force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refusé, de crainte de fatiguer Angélique, surtout de l'attrister, à broder ces armoiries, où, fil à fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle s'était fâchée pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin à la besogne, avec une énergie extraordinaire. Il semblait qu'elle était heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps, voulant être calme.
Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et régulière, comme si les coeurs, un moment, n'y avaient pas battu plus vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux métiers, dessinait, tendait et détendait, Hubertine aidait Angélique, toutes les deux les doigts meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements, il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait à part. Angélique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait, avec une broche, de gros fils écrus, qu'elle recouvrait, en sens contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et à mesure, usant du menne-lourd ainsi que d'un ébauchoir, elle modelait ces fils, fouillait les draperies des anges, détachait les détails des ornements. Il y avait là un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme était obtenue, Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient à points d'osier. C'était tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un éclat incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pièce enfumée. Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre séculaire, les emporte pièce, les poinçons, les maillets, les marteaux; sur les métiers, trottaient le bourriquet et le pâté, les dés et les aiguilles; et, au fond des coins où ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta main, le dévidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis dans la grande paix qui entrait par les fenêtres ouvertes.