Chapter 12
C'était là que son père croyait convenable de le loger, à l'écart, dans ce coin reculé du parc. Il y avait, en bas, un grand salon; en haut, tout un appartement complet. Une lampe éclairait la vaste pièce du rez-de-chaussée.
--Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous êtes chez un artisan. Voici mon atelier.
Un atelier en effet, le caprice d'un garçon riche qui se plaisait au côté métier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouvé les anciens procédés du treizième siècle, il pouvait se croire un de ces verriers primitifs, produisant des chefs-d'oeuvre, avec les pauvres moyens du temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur laquelle il dessinait en rouge, et où il découpait les verres au fer chaud, dédaigneux du diamant.
Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'après un dessin, était chargé; une cuisson s'y achevait, la réparation d'un autre vitrail de la cathédrale; et il y avait encore là, dans des caisses, des verres de toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus, les jaunes, les verts, les rouges, pâles, jaspés, fumeux, sombres, nacrés, intenses. Mais la pièce était tendue d'admirables étoffes, l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond, sur un antique tabernacle qui lui servait de piédestal, une grande Vierge dorée souriait, de ses lèvres de pourpre.
--Et vous travaillez, vous travaillez! répétait Angélique avec une joie d'enfant.
Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliquât tout son travail, comment il se contentait, à l'exemple des maîtres anciens, d'employer des verres colorés dans la pâte, qu'il ombrait simplement de noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts, accentuant les gestes et les draperies; et ses idées sur l'art du verrier, qui avait décliné dès qu'on s'était mis à peindre sur le verre, à l'émailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verrière devait être uniquement une mosaïque transparente, les tons les plus vifs disposés dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet délicat et éclatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un intérêt, venir de lui, l'occuper encore de lui, être comme une dépendance de sa personne.
--Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.
Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pièce, dont le grand luxe la mettait à l'aise, semblait le milieu naturel où sa grâce allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle qui, de nouveau, parla.
--Alors, c'est fait?
--Quoi? demanda-t-il, souriant.
--Notre mariage.
Il eut une seconde d'hésitation. Sa face, très blanche, s'était brusquement colorée. Elle en fut inquiète.
--Est-ce que je vous fâche? Mais déjà il lui serrait les mains, d'une étreinte qui l'enveloppait toute.
--C'est fait. Il suffit que vous désiriez une chose, pour qu'elle soit faite, malgré les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'être, celle de vous obéir.
Alors, elle rayonna.
--Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous quitterons jamais plus.
Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait dès le lendemain, avec cette aisance des miracles de la Légende. L'idée du plus léger empêchement, du moindre retard, ne lui venait même point. Pourquoi, puisqu'ils s'aimaient; les aurait-on séparés davantage? On s'adore, on se marie, et c'est très simple. Elle en avait une grande joie tranquille.
--C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.
Il porta la petite main à ses lèvres.
--C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'être surprise par l'aube, ayant une hâte aussi d'en finir avec son secret, il voulut la reconduire.
--Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien ma route:.. À demain.
--À demain.
Félicien obéit, se contenta de regarder partir Angélique, et elle courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte baignée de lumière. Déjà, elle avait franchi la grille du parc, puis s'était lancée au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au lever du soleil, que le mieux était de frapper chez les Hubert, pour les éveiller et leur tout dire. C'était une expansion de bonheur, une révolte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes encore, ce secret gardé si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma la porte.
Et là, contre la cathédrale, Angélique aperçut Hubertine, qui l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre touffe de lilas entourait. Réveillée, avertie par une angoisse, celle-ci était montée, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et, anxieuse, ne sachant où aller, craignant d'aggraver les choses, elle attendait.
Tout de suite, Angélique se jeta à son cou, sans confusion, le coeur bondissant d'allégresse, riant gaiement de n'avoir plus rien à cacher.
--Ah! mère, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!
Avant de répondre, Hubertine l'examinait fixement..
Mais ses craintes tombèrent, devant cette virginité en fleur, ces yeux limpides, ces lèvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin, des larmes coulèrent sur ses joues.
--Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'église.
Angélique, surprise de la voir ainsi, elle, pondérée, qui ne pleurait jamais, se récria.
--Quoi donc? mère, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai été vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a pesé lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il faut me pardonner.
Elle s'était assise près d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise à la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la cathédrale. Au-dessus de leurs têtes, les lilas faisaient une ombre; et il y avait là cet églantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il ne porterait pas des roses; mais, négligé depuis quelque temps, il végétait, il retournait à l'état sauvage.
--Mère, je vais tout vous dire, tenez! à l'oreille.
À demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles intarissables, revivant les moindres faits, s'animant à les revivre. Elle n'omettait rien, fouillait sa mémoire, ainsi que pour une confession. Et elle n'en était point gênée, le sang de la passion chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans qu'elle haussât la voix, chuchotante et ardente.
Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.
--Va, va, te voilà partie! Tu as beau te corriger, c'est emporté à chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah! passionnée, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la cuisine et qui se baisait les mains.
Angélique ne put s'empêcher de rire.
--Non, ne ris pas, bientôt tu n'auras pas assez de larmes pour pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.
Du coup, sa gaieté éclata, sonore, prolongée.
--Mère, mère, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler à son père. Demain, il viendra tout régler avec vous.
Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut être impitoyable. Une petite brodeuse, sans argent, sans nom, épouser Félicien d'Hautecoeur! Un jeune homme riche à cinquante millions! le dernier descendant d'une des plus vieilles maisons de France!
Mais, à chaque nouvel obstacle, Angélique répondait tranquillement:
--Pourquoi pas?
Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'empêcher. Elle comptait donc lutter contre tout?
--Pourquoi pas?
On disait Monseigneur fier de son nom, sévère aux tendresses d'aventure. Pouvait-elle espérer le fléchir?
--Pourquoi pas?
Et, inébranlable dans sa foi:
--C'est drôle, mère, comme vous croyez le monde méchant! Quand je vous dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison, tout ce que j'annonçais s'est réalisé.
--Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se désolait, tourmentée par son remords d'avoir laissé Angélique ignorante à ce point. Elle aurait voulu lui dire les dures leçons de la réalité, l'éclairer sur les cruautés, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas les mots nécessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait à s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, élevée ainsi en recluse, dans le mensonge continu du rêve!
--Voyons, ma chérie, tu n'épouserais pourtant pas ce garçon malgré nous tous, malgré son père.
Angélique devint sérieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:
--Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.
De ses deux bras, sa mère la reprit, la ramena contre elle; et elle aussi la regardait, sans parler encore, frémissante. La lune voilée était descendue derrière la cathédrale, les brumes volantes se rosaient faiblement au ciel, à l'approche du jour.
Toutes deux baignaient dans cette pureté matinale, dans le grand silence frais, que seul le réveil des oiseaux troublait de petits cris.
--Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'obéissance qui fassent le bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si tu veux être heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....
Mais elle la sentait se rebeller dans son étreinte, et ce qu'elle ne lui avait jamais dit, ce qu'elle hésitait encore à lui dire, j'échappa de ses lèvres.
--Écoute, tu nous crois heureux, père et moi: Nous le serions, si un tourment n'avait pas gâté notre vie....
Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant leur histoire, le mariage malgré sa mère, la mort de l'enfant, l'inutile désir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils s'adoraient, ils avaient vécu de travail, sans besoins; et ils étaient malheureux, ils en seraient certainement arrivés à des querelles, une vie d'enfer, peut-être une séparation violente, sans leurs efforts, sa bonté à lui, sa raison à elle.
--Réfléchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu puisses souffrir plus tard.... Sois humble, obéis, fais taire le sang de ton coeur.
Combattue, Angélique l'écoutait, toute pâle, retenant des larmes.
--Mère, vous me faites du mal.... Je l'aime et il m'aime.
Et ses larmes coulèrent. Elle était bouleversée de la confidence, attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blessée de ce coin de vérité entrevu. Mais elle ne cédait pas. Elle serait morte si volontiers de son amour!
Alors, Hubertine se décida.
--Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as été montée, j'ai interrogé l'abbé Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui résistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils à Beaumont.... Un de ses grands chagrins était la fougue du jeune homme, la hâte qu'il montrait de vivre, en dehors de toute règle. Après avoir douloureusement renoncé à en faire un prêtre, il n'espérait même plus le lancer dans quelque occupation convenant à son rang et à sa fortune. Ce ne serait jamais qu'un passionné, un fou, un artiste.... Et c'est alors que; craignant des sottises de coeur, il l'a fait venir ici, pour le marier tout de suite.
--Eh bien? demanda Angélique, sans comprendre encore.
--Un mariage était en projet avant même son arrivée, et tout paraît réglé aujourd'hui, l'abbé Cornille m'a formellement dit qu'il devait épouser à l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais l'hôtel de Voincourt, là, près de l'Évêché. Ils sont très liés avec Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme nom ni comme argent. L'abbé approuve beaucoup cette union.
La jeune fille n'écoutait plus ces raisons de convenance. Une image s'était brusquement évoquée devant ses yeux, celle de Claire. Elle la revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cathédrale, aux fêtes: une grande demoiselle brune, de son âge, très belle, d'une beauté plus éclatante que la sienne, avec une démarche de royale distinction. On la disait très bonne, malgré son air de froideur.
--Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'épouse....
Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un déchirement au coeur, elle cria:
--Il ment donc! il ne me l'a pas dit.
Le souvenir lui était revenu de la courte hésitation de Félicien, du flot de sang dont ses joues s'étaient empourprées, lorsqu'elle lui avait parlé de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tête décolorée glissa sur l'épaule de sa mère.
--Ma mignonne, ma chère mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais, si tu attendais, ce serait plus cruel encore.
Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... Répète-toi, à chaque réveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII, dont le monde, paraît-il, se rappelle encore la fierté intraitable, ne donnera son fils, le dernier de sa race, à une petite brodeuse, ramassée sous une porte, adoptée par de pauvres gens tels que nous.
Dans sa défaillance, Angélique entendait cela, ne se révoltait plus. Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de loin, par-dessus les toits, lui glaçait le sang.
Était-ce cette misère du monde, cette réalité triste, dont on lui parlait comme on parle du loup aux enfants déraisonnables? Elle en gardait une douleur, rien que d'avoir été effleurée. Déjà, pourtant, elle excusait Félicien: il n'avait pas menti, il était resté muet, simplement. Si son père voulait le marier à cette jeune fille, lui sans doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il n'avait rien dit, peut-être était-ce qu'il venait de s'y décider. Devant ce premier écroulement, pâle, touchée du doigt rude de la vie, elle demeurait croyante toujours, elle avait quand même foi en son rêve. Les choses se réaliseraient, seulement son orgueil était abattu, elle retombait à l'humilité de la grâce.
--Mère, c'est vrai, j'ai péché et je ne pécherai plus.... Je vous promets de ne pas me révolter, d'être ce que le Ciel voudra que je sois.
C'était la grâce qui parlait, la victoire restait au milieu où elle avait grandi, à l'éducation qu'elle y avait reçue. Pourquoi aurait-elle douté du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait s'était montré si généreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder la sagesse de Catherine, la modestie d'Élisabeth, la chasteté d'Agnès, réconfortée par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules l'aideraient à vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathédrale, le Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison fraîche des Hubert, les Hubert eux-mêmes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la défendre, sans qu'elle eût à agir, simplement obéissante et pure?
--Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volonté, ni surtout contre celle de Monseigneur?
--Oui, mère, je promets.--Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune homme et de ne plus songer à cette folie de l'épouser? Là, son coeur défaillit. Une rébellion dernière manqua de la soulever, en criant son amour. Puis, elle plia la tête, définitivement domptée.--Je promets de ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'épouse. Hubertine, très émue, la serra désespérément dans ses bras, en remerciement de son obéissance. Ah! quelle misère! vouloir le bien, faire souffrir ceux qu'on aime! Elle était brisée, elle se leva, surprise du jour qui grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augmenté sans qu'on en vît encore voler un seul. Au ciel, les nuées s'écartaient comme des gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Angélique, alors, les regards tombés machinalement sur un églantier, finit par l'apercevoir, avec ses fleurs chétives. Elle eut un rire triste.--Vous aviez raison, mère, il n'est pas près de porter des roses.
X
Le matin, à sept heures, comme de coutume, Angélique était au travail; et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, très calme, à la chasuble quittée la veille. Rien ne semblait changé, elle tenait strictement sa parole, se cloîtrait, sans chercher à revoir Félicien. Cela même ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de jeunesse, souriant à Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, étonnée, les yeux sur elle. Pourtant, dans cette volonté de silence, elle ne songeait qu'à lui, la journée entière. Son espoir demeurait invincible, elle était certaine que les choses se réaliseraient, malgré tout.
Et c'était cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si droit et si fier.
Hubert, parfois, la grondait.
--Tu travailles trop, je te trouve un peu pâle.... Est-ce que tu dors bien au moins?
--Oh! père, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux portée! Mais Hubertine, à son tour, s'inquiétait, parlait de prendre des distractions.
--Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un voyage à Paris.
--Ah! par exemple! Et les commandes, mère?... Quand je vous dis que c'est ma santé, de travailler beaucoup! Au fond, Angélique, simplement, attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la donnerait à Félicien.
Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, à quoi bon agir, puisque l'au-delà, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie volontaire, tout en feignant l'indifférence, avait-elle continuellement l'oreille aux aguets, écoutant les voix, ce qui frissonnait à son entour, les petits bruits familiers de ce milieu où elle vivait et qui allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcément. Penchée sur son métier, la fenêtre ouverte, elle ne perdait pas un frémissement des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la cathédrale lui parvenaient, décuplés par l'attention: elle entendait jusqu'aux pantoufles du bedeau éteignant les cierges. De nouveau, à ses côtés, elle sentait le frôlement d'ailes mystérieuses, elle se savait assistée de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en croyant qu'une ombre lui avait balbutié à l'oreille un moyen de victoire.
Mais les jours passaient, rien ne venait encore.
La nuit, pour ne pas manquer à son serment, Angélique évita d'abord de se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Félicien, si elle l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme les feuilles elles-mêmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua, elle recommença à interroger les ténèbres. D'où le miracle allait-il se produire? Sans doute, du jardin de l'Évêché, une main flambante qui lui ferait signe de venir. Peut-être de la cathédrale, où les orgues gronderaient et l'appelleraient à l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni les colombes de la Légende apportant des paroles de bénédiction, ni l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que Monseigneur voulait la connaître. Et elle n'avait qu'un étonnement, qui grandissait chaque soir: la lenteur du prodige à s'opérer. Ainsi que les jours, les nuits succédaient aux nuits, sans que rien, rien encore se montrât.
Après la seconde semaine, ce qui étonna plus encore Angélique, ce fut de n'avoir pas revu Félicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que, lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait vide, il n'en traversait même plus les herbes folles. Pas une fois, en quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperçu son ombre. Cela n'ébranlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'était qu'il s'occupait de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mêlée à un commencement d'inquiétude.
Un soir enfin, le dîner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert sortait, sous le prétexte d'une course pressée, Hubertine demeura seule avec Angélique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux mouillés, émue de son beau courage.
Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont leurs coeurs débordaient, elle était touchée de cette force et de cette loyauté à tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux, muettes, s'étreignirent.
Puis, lorsque Hubertine put parler:
--Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'être seule avec toi, il faut que tu saches.... Tout est fini, bien fini.
Éperdue, Angélique s'était redressée, criant:
--Félicien est mort!
--Non, non.
--S'il ne vient pas, c'est qu'il est mort!
Et Hubertine dut expliquer que, le lendemain de la procession, elle l'avait vu, pour exiger également de lui le serment de ne plus reparaître, tant qu'il n'aurait pas l'autorisation de Monseigneur. C'était un congé définitif, car elle savait le mariage impossible. Elle l'avait bouleversé, en lui montrant sa mauvaise action, cette pauvre fille confiante, ignorante, qu'il compromettait, sans pouvoir l'épouser un jour; et il s'était écrié, lui aussi, qu'il mourrait du chagrin de ne pas la revoir, plutôt que d'être déloyal. Le soir même, il se confessait à son père.
--Voyons, reprit Hubertine, tu as tant de courage, que je te parle sans ménagement.... Ah! si tu savais, mignonne, comme je te plains et comme je t'admire, depuis que je te sens si fière, si brave, à te taire et à être gaie, lorsque ton coeur éclate.... Mais il t'en faut encore, du courage, beaucoup, beaucoup.... J'ai rencontré cet après-midi l'abbé Cornille. Tout est fini, Monseigneur ne veut pas.
Elle s'attendait à une crise de larmes, et elle s'étonna de la voir, très pâle, se rasseoir, l'air tranquille. La vieille table de chêne venait d'être desservie, une lampe éclairait l'antique salle commune, dont la paix n'était troublée que par le petit frémissement du coquemar.
--Mère, rien n'est fini.... Racontez-moi, j'ai le droit d'être renseignée, n'est-ce pas? Puisque ce sont là mes affaires.
Et elle écouta attentivement ce qu'Hubertine crut pouvoir lui dire des choses qu'elle tenait de l'abbé, sautant certains détails, continuant de cacher la vie à cette ignorante.
Depuis qu'il avait appelé son fils près de lui, Monseigneur vivait dans le trouble. Après l'avoir écarté de sa présence, au lendemain de la mort de sa femme, et être resté vingt ans sans consentir à le connaître, voilà qu'il le voyait dans la force et l'éclat de la jeunesse, vivant portrait de celle qu'il pleurait, ayant son âge, la grâce blonde de sa beauté. Ce long exil, cette rancune contre l'enfant qui lui avait coûté la mère, était aussi une prudence: il le sentait à cette heure, il regrettait d'être revenu sur sa volonté. L'âge, vingt années de prières, Dieu descendu en lui, rien n'avait tué l'homme ancien. Et il suffisait que ce fils de sa chair, cette chair de la femme adorée se dressât, avec le rire de ses yeux bleus, pour que son coeur battît à se rompre, en croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing, il sanglotait dans la pénitence inefficace, criant qu'on devrait interdire le sacerdoce à ceux qui ont goûté à la femme, qui ont gardé d'elle des liens de sang.
Le bon abbé Cornille en avait parlé à Hubertine, tout bas, les mains tremblantes. Des bruits mystérieux couraient, on chuchotait que Monseigneur s'enfermait dès le crépuscule; et c'étaient des nuits de combat, des larmes, des plaintes, dont la violence, étouffée par les tentures, effrayait l'Évêché. Il avait cru oublier, dompter la passion; mais elle renaissait avec un emportement de tempête, dans le terrible homme qu'il était jadis, l'homme d'aventure, le descendant des capitaines légendaires. Chaque soir, à genoux, la peau écorchée d'un cilice, il s'efforçait de chasser le fantôme de la femme regrettée, il évoquait du cercueil la poussière qu'elle devait être maintenant.