Chapter 11
Mais le coeur d'Angélique battit à se rompre. Derrière le dais, elle venait d'apercevoir la mitre, sainte Agnès ravie par deux anges, l'oeuvre brodée fil à fil de son amour, qu'un chapelain, les doigts enveloppés d'un voile, portait dévotement, comme une chose sainte. Et là, parmi les laïques qui suivaient, dans le flot des fonctionnaires, des officiers, des magistrats, elle reconnaissait Félicien, au premier rang, mince et blond, en habit, avec ses cheveux bouclés, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Elle l'attendait, elle n'était pas surprise de le voir enfin se changer en prince. Au regard anxieux qu'il lui jeta, implorant le pardon de son mensonge, elle répondit par un clair sourire.
--Tiens! murmura Hubertine stupéfaite, n'est-ce point ce jeune homme?
Elle aussi l'avait reconnu, et elle s'inquiéta, lorsque, se tournant, elle vit sa fille transfigurée.
--Il nous a donc menti?... Pourquoi? le sais-tu?... Sais-tu qui est ce jeune homme?
Oui, peut-être le savait-elle. Une voix répondait en elle à des questions récentes. Mais elle n'osait, elle ne voulait plus s'interroger. La certitude se ferait, lorsqu'il en serait temps.
Elle en sentait l'approche, dans un gonflement d'orgueil et de passion.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Hubert, en se penchant derrière sa femme. Jamais il n'était à la minute présente. Et, quand elle lui eut désigné le jeune homme, il douta.
--Quelle idée! ce n'est pas lui.
Alors, Hubertine affecta de s'être trompée. C'était le plus sage, elle se renseignerait. Mais la procession qui venait de s'arrêter de nouveau, pendant que Monseigneur, à l'angle de la rue, encensait le Saint Sacrement, parmi les verdures du reposoir, allait repartir; et Angélique, dont la main s'était oubliée au fond de la corbeille, tenant une dernière poignée de feuilles de rose, eut un geste trop prompt, jeta les fleurs, dans son trouble enchanté. Justement, Félicien se remettait en marche.
Les fleurs pleuvaient, deux pétales, balancés lentement, volèrent, se posèrent sur ses cheveux. C'était la fin. Le dais avait disparu au coin de la Grand-Rue, la queue du cortège s'écoulait, laissant le pavé désert, recueilli, comme assoupi de foi rêveuse, dans l'exhalaison un peu âpre des roses foulées. Et l'on entendait encore, au loin, de plus en plus faible, le bruit argentin des chaînettes, retombant à chaque volée des encensoirs.
--Oh! veux-tu, mère? s'écria Angélique, nous irons dans l'église les voir rentrer. Le premier mouvement d'Hubertine fut de refuser. Puis, elle éprouvait elle-même un si grand désir d'avoir une certitude, qu'elle consentit.
--Oui, tout à l'heure, puisque cela te fait plaisir.
Mais il fallait patienter. Angélique, qui était montée mettre un chapeau, ne tenait pas en place. Elle revenait à chaque minute devant la fenêtre, interrogeait le bout de la rue, levait les yeux comme pour interroger l'espace lui-même; et elle parlait tout haut, elle suivait la procession, pas à pas.
--Ils descendent la rue Basse.... Ah! les voilà qui doivent déboucher sur la place, devant la Sous-Préfecture.... Ça n'en finit plus, les grandes voies de Beaumont-la-Ville. Et pour le plaisir qu'ils ont à voir sainte Agnès, ces marchands de toile!
Un fin nuage rose, coupé délicatement d'un treillis d'or, planait au ciel. Cela se sentait, dans l'immobilité de l'air, que toute la vie civile était suspendue, que Dieu avait quitté sa maison, où chacun attendait qu'on le ramenât, pour reprendre les occupations quotidiennes. En face, les draperies bleues de l'orfèvre, les rideaux rouges du cirier, barraient toujours leurs boutiques.
Les rues semblaient dormir, il n'y avait plus, de l'une à l'autre, que le lent passage du clergé, dont le cheminement se devinait de tous les points de la ville.
--Mère, mère, je t'assure qu'ils sont à l'entrée de là rue Magloire. Ils vont remonter la pente.
Elle mentait, il n'était que six heures et demie, et jamais la procession ne rentrait avant sept heures un quart. Elle savait bien que le dais devait longer à ce moment le bas port du Ligneul. Mais elle avait une telle hâte!...
--Mère, dépêchons, nous n'aurons pas de placé.
--Allons, viens! finit par dire Hubertine, en souriant malgré elle.
--Moi, je reste, déclara Hubert. Je vais décrocher les broderies et je mettrai la table.
L'église leur parut vide, Dieu n'étant plus là. Toutes les portes en restaient ouvertes, comme celles d'une maison en déroute, où l'on attend le retour du maître. Peu de monde entrait, le maître-autel seul, un sarcophage sévère de style roman, braisillait au fond de la nef, étoilé de cierges; et le reste du vaste vaisseau, les bas-côtés, les chapelles, s'emplissaient de nuit, sous la tombée du crépuscule.
Lentement, Angélique et Hubertine firent le tour. En bas, l'édifice s'écrasait, des piliers trapus portaient les pleins cintres des collatéraux. Elles marchaient le long de chapelles noires, enterrées comme des cryptes. Puis, lorsqu'elles traversèrent, devant la grand-porte, sous la travée des orgues, elles eurent un sentiment de délivrance, en levant les yeux vers les hautes fenêtres gothiques de la nef, qui s'élançaient au-dessus de la lourde assise romane. Mais elles continuèrent par le bas-côté méridional, l'étouffement recommença. À la croix du transept, quatre colonnes énormes étaient aux quatre angles; montaient d'un jet soutenir la voûte; et là régnait encore une clarté mauve, l'adieu du jour dans les roses des façades latérales. Elles avaient gravi les trois marches qui menaient au choeur, elles tournèrent par le pourtour de l'abside, la partie la plus anciennement bâtie, d'un enfouissement de sépulcre. Un instant, contre la vieille grille, très ouvragée, qui fermait le choeur de partout, elles s'arrêtèrent pour regarder scintiller le maître-autel, dont les petites flammes se reflétaient dans, le vieux chêne poli des stalles, de merveilleuses stalles fleuries de sculptures. Et elles revinrent ainsi à leur point de départ, levant de nouveau la tête, croyant sentir le souffle de l'envolée de la nef, tandis que les ténèbres croissantes reculaient, élargissaient les antiques murailles, où s'évanouissaient des restes d'or et de peinture.
--Je savais bien qu'il était trop tôt, dit Hubertine.
Angélique, sans répondre, murmura:
--Comme c'est grand!
Il lui semblait qu'elle ne connaissait pas l'église, qu'elle la voyait pour la première fois. Ses yeux erraient sur les rangées immobiles des chaises, allaient au fond des chapelles, où l'on ne devinait que les pierres tombales, à un redoublement d'ombre. Mais elle rencontra la chapelle Hautecoeur, elle reconnut le vitrail, réparé enfin, avec son saint Georges vague comme une vision, dans le jour mourant. Et elle en eut beaucoup de joie.
À ce moment, un branle anima la cathédrale, la grosse cloche se remettait à sonner.
--Ah! dit-elle, les voilà, ils montent la rue Magloire.
Cette fois, c'était vrai. Un flot de foule envahit les collatéraux, et l'on sentit croître de minute en minute l'approche de la procession. Cela grandissait avec les volées de la cloche, avec un Souffle large qui venait du dehors, par la grand-porte béante. Dieu rentrait. Angélique, appuyée à l'épaule d'Hubertine, haussée sur la pointe des pieds, regardait cette baie ouverte, dont la rondeur se découpait dans le blanc crépuscule de la place du Cloître.
D'abord, reparut le sous-diacre portant la croix, flanqué des deux acolytes, avec leurs chandeliers; et, derrière eux, s'empressait le cérémoniaire, le bon abbé Comille, essoufflé, rendu de fatigue. Au seuil de l'église, chaque nouvel arrivant se détachait une seconde, d'une silhouette nette et vigoureuse, puis se noyait dans les ténèbres intérieures. C'étaient les laïques, les écoles, les associations, les confréries, dont les bannières, pareilles à des voiles, se balançaient, tout d'un coup mangées par l'ombre. On revit le groupe pâle des filles de la Vierge, qui entrait en chantant de leurs voix aiguës de séraphins. La cathédrale avalait toujours, la nef s'emplissait lentement, les hommes à droite, les femmes à gauche. Mais la nuit s'était faite, la place au loin se piqua d'étincelles, des centaines de petites lumières mouvantes, et ce fut le tour du clergé, les cierges allumés en dehors du rang, un double cordon de flammes jaunes, qui passa la porte. Cela n'en finissait plus, les cierges se succédaient, se multipliaient, le grand séminaire, les paroisses, la cathédrale, les chantres attaquant l'antienne, les chanoines en pluviaux blancs. Et, peu à peu, alors, l'église s'éclaira, se peupla de ces flammes, illuminée, criblée de centaines d'étoiles, comme un ciel d'été.
Deux chaises étaient libres, Angélique monta sur l'une d'elles.
--Descends, répétait Hubertine, c'est défendu.
Mais elle s'obstinait, tranquille.
--Pourquoi défendu? Je veux voir.... Oh! est-ce beau!
Et elle finit par décider sa mère à monter sur l'autre, chaise.
Maintenant, toute la cathédrale braisillait, ardente. Cette houle de cierges qui la traversait, allait allumer des reflets sous les voûtes écrasées des bas-côtés, au fond des chapelles, où brillaient la vitre d'une châsse, l'or d'un tabernacle. Même, dans le pourtour de l'abside jusque dans les cryptes sépulcrales, s'éveillaient des rayons. Le choeur flambait, avec son autel incendié, ses stalles luisantes, sa vieille grille dont les rosaces se découpaient en noir. Et l'envolée de la nef s'accusait encore, en bas les lourds piliers trapus portant les pleins cintres, en haut les faisceaux de colonnettes s'amincissant, fleurissant, parmi les arcs brisés des ogives, tout un élancement de foi et d'amour, qui était comme le rayonnement même de la lumière.
Mais, dans le roulement des pieds et le remuement des chaises, on entendit de nouveau retomber les chaînettes claires des encensoirs. Et les orgues, aussitôt, chantèrent une phrase énorme qui déborda, emplit les voûtes d'un grondement de foudre. C'était Monseigneur, encore sur la place, Sainte Agnès, à ce moment, gagnait l'abside, toujours portée par les clercs, la face comme apaisée aux lueurs des cierges, heureuse de retourner à ses songeries de quatre siècles. Enfin, précédé de la crosse, suivi de la mitre, Monseigneur rentra, tenant le Saint Sacrement du même geste, de ses deux mains couvertes de l'écharpe. Le dais, qui filait au milieu de la nef, s'arrêta devant la grille du choeur. Là, il y eut un peu de confusion, l'évêque fut un moment rapproché des personnes de sa suite.
Depuis que Félicien avait reparu, derrière la mitre, Angélique ne le quittait pas des yeux. Or, il arriva qu'il se trouva porté sur la droite du dais; et, à cet instant, elle vit, dans le même regard, la tête blanche de Monseigneur et la tête blonde du jeune homme. Un flamboiement avait passé sur ses paupières, elle joignit les mains, elle parla tout haut:
--Oh! Monseigneur, le fils de Monseigneur!
Son secret lui échappait. C'était un cri involontaire, la certitude enfin qui se faisait, dans la brusque clarté de leur ressemblance. Peut-être, au fond d'elle, le savait-elle déjà, mais elle n'aurait point osé se le dire; tandis que, maintenant, cela éclatait, l'éblouissait. De toutes parts, d'elle-même et des choses, des souvenirs remontaient, répétaient son cri.
Hubertine, saisie, murmura:
--Le fils de Monseigneur, ce garçon?
Autour d'elles deux, des gens s'étaient poussés. On les connaissait, on les admirait, la mère adorable encore dans sa toilette de simple toile, la fille d'une grâce d'archange, avec sa robe de foulard blanc. Elles étaient si belles et si en vue, ainsi montées sur des chaises, que des regards se levaient, s'oubliaient.
--Mais oui, ma bonne dame, dit la mère Lemballeuse, qui se trouvait dans le groupe, mais oui, le fils de Monseigneur!
Comment, vous ne saviez pas?... Et un beau jeune homme, et riche, ah! riche à acheter la ville, s'il voulait. Des millions, des millions!
Toute pâle, Hubertine écoutait.
--Vous avez bien entendu conter l'histoire? continua la vieille mendiante. Sa mère est morte en le mettant au monde, et c'est alors que Monseigneur s'est fait prêtre. Aujourd'hui, il se décide à l'appeler près de lui.... Félicien VII d'Hautecoeur, comme qui dirait un vrai prince! Alors, Hubertine eut un grand geste de chagrin. Et Angélique rayonna, devant son rêve qui se réalisait. Elle ne s'étonnait toujours pas, elle savait bien qu'il devait être le plus riche, le plus beau, le plus noble; mais sa joie était immense, parfaite, sans souci des obstacles, qu'elle ne prévoyait point. Enfin, il se faisait connaître, il se donnait à son tour. L'or ruisselait avec les petites flammes des cierges, les orgues chantaient la pompe de leurs fiançailles, la lignée des Hautecoeur défilait royalement, du fond de la légende: Norbert Ie, Jean V, Félicien III, Jean XII; puis, le dernier, Félicien VII, qui tournait vers elle sa tête blonde. Il était le descendant des cousins de la Vierge, le maître, le Jésus superbe, se révélant dans sa gloire, près de son père.
Justement, Félicien lui souriait, et elle ne remarqua pas le regard fâché de Monseigneur, qui venait de l'apercevoir debout sur la chaise, au-dessus de la foule, le sang au visage, en orgueilleuse et en passionnée.
--Ah! ma pauvre enfant, soupira Hubertine avec désespoir.
Mais les chapelains et les acolytes s'étaient rangés à droite et à gauche, et le premier diacre, ayant pris le Saint Sacrement des mains de Monseigneur, le posa sur l'autel. C'était la bénédiction finale, le Tantum ergo mugi parles chantres, l'encens des navettes fumant dans les encensoirs, le grand silence brusque de l'oraison. Et, au milieu de l'église ardente, débordante du clergé et de peuple, sous les voûtes élancées, Monseigneur remonta à l'autel, reprit des deux mains le grand soleil d'or, que par trois fois il agita en l'air, d'un lent signe de croix.
IX
Le soir même, en rentrant de l'église, Angélique pensait: «Je le verrai tout à l'heure: il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le retrouver.» Leurs yeux s'étaient donné ce rendez-vous. On ne dîna qu'à huit heures, dans la cuisine, selon l'habitude. Hubert parlait seul, excité par cette journée de fête.
Sérieuse, Hubertine répondait à peine, ne quittant pas du regard la jeune fille, qui mangeait d'un gros appétit, mais inconsciente, sans paraître savoir qu'elle portait la fourchette à sa bouche, toute à son rêve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se suivre une à une les pensées, sous ce front candide, comme sous le cristal d'une eau pure.
À neuf heures, un coup de sonnette les étonna. C'était l'abbé Cornille. Malgré sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup admiré les trois anciens panneaux de broderie.
--Oui, il en a parlé devant moi. Je savais que vous seriez heureux de l'apprendre.
Angélique, qui, au nom de Monseigneur, s'était intéressée, retomba dans sa songerie, dès que l'on causa de la procession.
Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.
--Où vas-tu donc? interrogea Hubertine.
Cette question la surprit, comme si elle-même ne se fût pas demandé pourquoi elle se levait.
--Mère, je monte, je suis très lasse.
Et, derrière cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin d'être seule, avec son bonheur.
--Viens m'embrasser.
Lorsqu'elle la tint serrée contre elle, dans ses bras, elle la sentit frémir. Son baiser de chaque soir se déroba presque.
Alors, très grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le rendez-vous accepté, la fièvre de s'y rendre.
--Sois sage, dors bien.
Mais déjà Angélique, après un rapide bonsoir à Hubert et à l'abbé Cornille, montait dans sa chambre, éperdue, tellement elle avait senti son secret au bord de ses lèvres. Si sa mère l'avait gardée une seconde encore contre son coeur, elle aurait parlé.
Quand elle se fut enfermée à double tour, la lumière la blessa, elle souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit était très sombre. Et, sans se déshabiller, assise devant la fenêtre ouverte sur les ténèbres, elle attendit pendant des heures. Les minutes s'écoulaient remplies, la même idée suffisait à l'occuper: elle descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait très naturellement, elle se voyait agir, pas à pas, geste à geste, avec cette aisance qu'on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait entendu partir l'abbé Cornille. Ensuite, les Hubert étaient montés à leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que des pieds furtifs s'avançaient jusqu'à l'escalier, comme si quelqu'un fût venu écouter là, un instant. Puis, la maison parut s'anéantir dans un sommeil profond. Lorsque l'heure eut sonné, Angélique se leva.
--Allons, il m'attend.
Et elle ouvrit sa porte, qu'elle ne referma même pas. Dans l'escalier, en passant devant la chambre des Hubert, elle prêta l'oreille; mais elle n'entendit rien, rien que le frisson du silence. D'ailleurs, elle était très à l'aise, sans effarement ni hâte, n'ayant point conscience d'être en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que l'idée d'un danger l'aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet. Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur le Clos-Marie, la laissa également toute grande derrière elle. Dans le clos, malgré l'ombre épaisse, elle n'eut pas une hésitation, marcha droit à la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea à tâtons comme dans un lieu familier, où chaque arbre lui était connu.
Et, tournant à droite, sous un saule, elle n'eut qu'à étendre les mains pour rencontrer les mains de celui qu'elle savait être là, à l'attendre.
Un instant, muette, Angélique serra dans les siennes les mains de Félicien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s'était couvert d'une nuée de chaleur, que la lune à son lever, amincie, n'éclairait pas encore. Et elle parla dans les ténèbres, tout son coeur se soulagea de sa grande joie.
--Ah! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie!... Elle riait de le connaître enfin, elle le remerciait d'être jeune, beau, riche, plus encore qu'elle ne l'espérait. C'était une gaieté sonnante, le cri d'émerveillement et de gratitude devant ce cadeau d'amour que lui faisait son rêve.
--Vous êtes le roi, vous êtes mon maître, et me voici à vous, je n'ai que le regret d'être si peu.... Mais j'ai l'orgueil de vous appartenir, cela suffit que vous m'aimiez, pour que je sois reine à mon tour.... J'avais beau savoir et vous attendre, mon coeur s'est élargi, depuis que vous y êtes devenu si grand.... Ah! mon cher seigneur, que je vous remercie et que je vous aime!
Alors, doucement, il lui passa son bras à la taille, il l'emmena, en disant:
--Venez chez moi.
Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles; et elle s'expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille de l'Évêché, condamnée autrefois. Il avait laissé cette grille ouverte, il l'introduisit à son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au ciel, la lune peu à peu montante, cachée derrière le voile de vapeurs chaudes, les blanchissait d'une transparence laiteuse. Toute la voûte, sans une étoile, en était emplie d'une poussière de clarté, qui pleuvait muette dans la sérénité de la nuit. Lentement, ils remontèrent la Chevrotte, dont le cours traversait le parc; mais ce n'était plus le ruisseau rapide, précipité sur une pente caillouteuse; c'était une eau calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d'arbres. Et, sous la nuée lumineuse, entre ces arbres baignés et flottants, la rivière élyséenne semblait se dérouler dans un rêve.
Angélique avait repris, joyeusement:
--Je suis fière et si heureuse d'être ainsi, à votre bras!
Félicien, ravi de tant de simplicité et de charme, l'écoutait s'exprimer sans gêne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu'elle pensait, dans la naïveté de son coeur.
--Ah! chère âme, c'est moi qui dois vous être reconnaissant de ce que vous voulez bien m'aimer un peu, si gentiment....
Dites-moi encore comment vous m'aimez, dites-moi ce qui s'est passé en vous, lorsque vous avez su enfin qui j'étais.
Mais, d'un joli geste d'impatience, elle l'interrompit:
--Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte, moi? est-ce que ça importe, ce que je suis, ce que je pense?... C'est vous seul qui existez maintenant.
Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivière enchantée, elle l'interrogeait sans fin, elle voulait tout connaître, son enfance, sa jeunesse, les vingt années qu'il avait vécues loin de son père.
--Je sais que votre mère est morte à votre naissance, et que vous avez grandi chez un oncle, un vieil abbé... Je sais que Monseigneur refusait de vous revoir.
Il parla très bas, d'une voix lointaine, qui semblait monter du passé.
--Oui, mon père avait adoré ma mère, j'étais coupable d'être venu et de l'avoir tuée.... Mon oncle m'élevait dans l'ignorance de ma famille, durement, comme si j'avais été un enfant pauvre, confié à ses soins. Je n'ai su la vérité que très tard, il y a deux ans à peine.... Mais cela ne m'a pas surpris, je sentais cette grande fortune derrière moi. Tout travail régulier m'ennuyait, je n'étais bon qu'à courir les champs. Puis, s'est déclarée ma passion pour les vitraux de notre petite église....
Elle riait, et il s'égaya aussi.
--Je suis un ouvrier comme vous, j'avais décidé que je gagnerais ma vie à peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s'est écroulé sur moi.... Et mon père montrait tant de chagrin, les jours où l'oncle lui écrivait que j'étais un diable, que jamais je n'entrerais dans les ordres! C'était sa volonté formelle, de me voir prêtre, peut-être l'idée que je rachèterais par là le meurtre de ma mère. Il s'est rendu pourtant, il m'a rappelé près de lui....
Ah! vivre, vivre, que c'est bon! Vivre pour aimer et être aimé!
Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la nuit calme. Il était la passion, la passion dont sa mère était morte, la passion qui l'avait jeté à ce premier amour, éclos du mystère. Toute sa fougue y aboutissait, sa beauté, sa loyauté, son ignorance et son désir gourmand de la vie.
--J'étais comme vous, j'attendais, et la nuit où vous vous êtes montrée à votre fenêtre, je vous ai reconnue aussi....
Dites-moi ce que vous rêviez, contez-moi vos journées d'auparavant....
Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.
--Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous ne me restât caché... Que je vous tienne, que je vous aime tout entier! Et elle ne se lassait pas de l'entendre parler de lui, dans une joie extasiée à le connaître, adorante comme une sainte fille aux pieds de Jésus. Et ni l'un ni l'autre ne se fatiguaient de répéter les mêmes choses, à l'infini, comment ils s'étaient aimés, comment ils s'aimaient. Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens imprévus, insondables. Leur bonheur grandissait à y descendre, à en goûter la musique sur leurs lèvres. Il lui confessa le charme où elle le tenait avec sa voix seule, si touché, qu'il n'était plus, que son esclave, rien qu'à l'entendre. Elle avoua la crainte délicieuse où il la jetait, lorsque sa peau si blanche s'empourprait d'un flot de sang, à la moindre colère. Et ils avaient quitté maintenant les bords vaporeux de la Chevrotte, ils s'enfonçaient sous la futaie obscure des grands ormes, les bras à la taille.
--Oh! ce jardin, murmura Angélique, jouissant de la fraîcheur qui tombait des feuillages.
--Il y a des années que j'ai le désir d'y entrer.... Et m'y voilà avec vous, m'y voilà!...
Elle ne lui demandait pas où il la conduisait, elle s'abandonnait à son bras, dans les ténèbres des troncs centenaires.
La terre était douce aux pieds, les voûtes de feuilles se perdaient, très hautes, comme des voûtes d'église. Pas un bruit, pas un souffle, rien que le battement de leurs coeurs.
Enfin, il poussa la porte d'un pavillon, il lui dit:
--Entrez, vous êtes chez moi.