Le retour de l'exilé: Drame en cinq actes et huit tableaux
Chapter 2
BLANCHE--Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me protéger. (On sonne.)
JOLIN, _tressaillant, à part_--Qui peut venir à pareille heure? Tout le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose m'épouvante (On sonne de nouveau.) Diable, diable!... On y met de l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!... (À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.) Ma chère amie, retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en sûreté. Dites que je reviens à l'instant. (Il empile ses livres sous un bras pour sortir; Thibeault entre.)
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
JOLIN--Thibeault!
THIBEAULT--De quoi?
JOLIN--Qui est là?
THIBEAULT--Un homme.
JOLIN--Rien qu'un?
THIBEAULT--Oui.
JOLIN--Tu ne le connais pas?
THIBEAULT--Non.
JOLIN--De quoi a-t-il l'air?
THIBEAULT--Il a l'air de rien.
JOLIN--A-t-il l'air d'un... (Pantomime)
THIBEAULT--Je vous dis qu'il a l'air de rien.
JOLIN--Qu'est-ce qu'il veut?
THIBEAULT--Il veut rentrer.
JOLIN--A-t-il dit son nom?
THIBEAULT--Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.
JOLIN--Comment s'appelle-t-il?
THIBEAULT--Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête... non... la bourrasque.
JOLIN--Hein!... (il laisse tomber ses registres.) Qu'est-ce que tu dis-là, brute? (On sonne de nouveau.)
THIBEAULT--Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant. J'vas-t-y ouvrir?
JOLIN--Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... (À part.) Si c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine... Si c'est lui je suis perdu.
THIBEAULT--Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?
JOLIN--Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? (Thibeault sort.)
BLANCHE, _à part_--Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?
Mme SAINT-VALLIER, _à part_--Serait-ce quelque malheur inattendu?
JOLIN, _à part_--Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage! Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.
SCÈNE III
AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
AUGUSTE, _en dehors_--Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.
JOLIN, _à part_--Plus de doute... c'est lui!
AUGUSTE, _entrant_--Comme tout est changé ici!... Comme tout est vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on n'ouvrait qu'aux grands jours!
JOLIN--Je ne vous connais pas, monsieur... et...
AUGUSTE, _après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de rire_--Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas. Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah avait cent deux ans.
JOLIN--Monsieur...
AUGUSTE, _saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre élevant la lampe au niveau de son visage_--Tu ne me reconnais pas, et cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...
JOLIN--Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est déshonoré, flétri?...
AUGUSTE--Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici. Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. (Il se jette sur un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)
JOLIN, _apercevant les dames, qu'il avait oubliées_--Comment! mais vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?
Mme SAINT-VALLIER--Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi n'avons eu l'intention...
JOLIN--Laissez-nous!
AUGUSTE--Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage? Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...
JOLIN, _à part_--Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le reconnaître. Résignons-nous. (S'adressant aux dames.) Mes chères amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M. Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada, il y a vingt-deux ans.
Mme SAINT-VALLIER--M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...
AUGUSTE--Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et malheur de toute ma vie.
Mme SAINT-VALLIER--La pauvre jeune femme n'y a pas survécu, paraît-il.
AUGUSTE--Hélas!... (À Jolin.) Mais je t'avais demandé à souper ce me semble, Jolin!
JOLIN, _à Thibeault_--Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère amie?
Mme SAINT-VALLIER--Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas rancunière; et du reste je connais la cause première de votre mauvaise humeur. (Elle jette un regard de colère à sa fille.)
(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort; Auguste s'est approché de Blanche.)
AUGUSTE, _bas à Blanche_--Mademoiselle, ayez bon courage; je suis l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.
BLANCHE--Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez parlé?
AUGUSTE--Chut! (Revenant s'asseoir.) Eh bien, oui, ma foi! Voilà comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné, presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.
(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)
Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?
AUGUSTE--Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés, sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.
Mme SAINT-VALLIER--Vous avez même couru de grands dangers, probablement?
AUGUSTE--La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une protection toute particulière de la part de la providence.
BLANCHE, _à part_--Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami... C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...
AUGUSTE--Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.
Mme SAINT-VALLIER--Vous êtes bien aimable il me tarde de vous entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard, et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me retirer avec ma fille... n'est-ce pas?
AUGUSTE--Je suis votre serviteur, madame. (Il reconduit les dames, jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)
SCÈNE IV
AUGUSTE, JOLIN.
JOLIN, _à part_--Tenons-nous bien.
AUGUSTE--Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?
JOLIN--D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le pays?
AUGUSTE--Oui!
JOLIN--Le retour de l'enfant prodigue.
AUGUSTE--L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.
JOLIN--Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.
AUGUSTE--Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en jouir en paix.
JOLIN--Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens, par actes réguliers.
AUGUSTE--Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me restituer à ma première demande.
JOLIN--Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans doute...
AUGUSTE--Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui m'appartient légitimement?
JOLIN, _se levant brusquement_--La contre-lettre est perdue! Ah! je le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!
AUGUSTE, _se levant de table_--Jolin, je ne veux pas croire encore aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en coûterait trop de te regarder comme un fripon.
JOLIN--Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que son père lui-même avait surnommé _La Bourrasque_. Ah! oui, _La Bourrasque_; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu... ah! ah! ah! il l'a perdu!
AUGUSTE--Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de papier?
JOLIN--Hein! c'était donc une épreuve?
AUGUSTE--Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de pouvoir; tu peux t'y attendre.
JOLIN--Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure. Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'oeil ouvert...
AUGUSTE--Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser cette contre-lettre au Canada?
JOLIN--Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus minutieuses...
AUGUSTE--Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien, tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère, pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.
JOLIN--Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien réclamé de moi en vertu de ces papiers.
AUGUSTE--Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin, est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.
JOLIN--Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont? Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de vous.
AUGUSTE--C'était son devoir de notaire.
JOLIN--Mais Dumont est mort, et son successeur...
AUGUSTE--A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.
JOLIN--Mais... mais... on vous les a donc rendus?
AUGUSTE--Pouvait-on refuser de me les restituer?
JOLIN--Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...
AUGUSTE--Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, _caro mio_; agis loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes. A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence... Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que la ruse ou la violence.
JOLIN--Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette contre-lettre.
AUGUSTE--Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?
JOLIN--Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. (Il sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)
AUGUSTE--La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire. C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts... Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!
(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont il examine la pointe, et sort.)
SCÈNE V
JOLIN, THIBEAULT.
JOLIN, _seul_--Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses menaces. Thibeault, où est Bertrand?
THIBEAULT--Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme tous, les soirs, à attendre vos ordres.
JOLIN--Dis-lui que j'ai affaire à lui. (Pantomime.) Tu comprends?
THIBEAULT--C'est pas difficile.
JOLIN--Dépêche-toi.
THIBEAULT--Ça y est. (Il sort.)
SCÈNE VI
JOLIN, _seul_.
JOLIN--Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez pas ainsi le coeur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!... riche!... riche!...
(La toile tombe.)
ACTE III
QUATRIÈME TABLEAU
LES BRIGANDS
(Le théâtre représente l'intérieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)
SCÈNE I
ADRIEN, _seul_.
ADRIEN, _dont on ne voit que la tête_--On n'a pas l'habitude de veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de moi?... cherchera-t-il à protéger Blanche?... Mais qu'importe après tout? Maintenant je suis décidé à agir seul... Agissons donc! (Il passe une jambe sur le mur.) Que vais-je faire? Ce voyageur n'avait-il pas raison de m'engager à prendre garde aux démarches imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour résultat de compromettre Blanche sans utilité? Que gagnerai-je à me trouver seul, la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut répondre du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait l'heureuse pensée de se mettre à sa fenêtre pour respirer l'air frais de la nuit! Je pourrais me montrer à elle, lui adresser quelques mots à voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les peupliers jusqu'à sa fenêtre, et je déposerai ma lettre dans les pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je serai plus près de ma chère, Blanche, je respirerai l'air qu'elle respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! (Il entend du bruit; il retire sa jambe, et ne laisse que sa tête dépasser le mur.) Quelqu'un!... silence!
SCÈNE II
BERTRAND, THIBEAULT.
BERTRAND, _entrant avec Thibeault_--Cré nom d'un nom! j'aime pas ça, moi, qu'on me laisse là, planté comme un pieu, pendant des deux ou trois heures de la nuit, quand y a des bons coups à faire partout.
THIBEAULT--Vous avez pas besoin de vous plaindre, ça arrive toujours pas si souvent.
BERTRAND--Une fois c'est de reste.
THIBEAULT--Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous pourriez faire avec vot' gang sans lui?
BERTRAND--Enfin de quoi s'agit-il?
THIBEAULT--Il va vous le dire lui-même. Y a un grand jack qu'est arrivé à soir qui y a pas fait plaisir.
BERTRAND--Ah! y s'agit de... (Pantomime.)
THIBEAULT--J'cré qu'oui.
BERTRAND--Un de ses anciens amis, je gagerais.
THIBEAULT--Ça m'en a tout l'air.
BERTRAND--C'est comme ça; les meilleurs amis finissent toujours par en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'école que j'aimais comme mes yeux. Un jour, à propos de rien, y m'plante son canif dans les côtes et se sauve. Six mois après, j'lui envoya dans la tête une balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on était comme les deux doigt de la main.
SCÈNE III
LES PRÉCÉDENTS, JOLIN.
JOLIN, _entrant_--Eh bien, qu'est-ce que vous faite donc? Il n'y a pas de temps à perdre: il est une heure du matin.
BERTRAND--Bon! chacun son tour. C'est-y amusant d'attendre?
JOLIN--Thibeault vous a-t-il fait... comprendre...
BERTRAND--Ben... à peu près. Il paraît qu'y a un citoyen de trop dans ce monde.
JOLIN--Chut!... Comprenez bien mes volontés. Il ne s'agit pas de faire un mauvais coup; je suis trop honnête homme pour rien exiger de pareil. D'ailleurs on sait que l'individu se trouve chez moi, et je serais bien embarrassé de rendre compte de sa disparition... s'il disparaissait. Il faut être prudent. Il ne s'agit que de s'emparer de quelques paperasses qu'il a sur lui. Seulement, s'il s'éveille trop tôt, vous pouvez compter sur une résistance énergique... et alors...
BERTRAND--Tant mieux!
THIBEAULT--Tant pis!
JOLIN--Il faut l'empêcher de s'éveiller trop tôt et je puis vous donner à ce sujet des renseignements utiles. Pendant qu'il se couchait, je l'ai examiné par une fente de la cloison. Il se défie de quelque chose car il a commencé par entasser tous les meubles de la chambre derrière la porte, et puis s'est couché tout habillé. Mais il est bien fatigué, et il dort déjà profondément. Il s'agit d'abord d'ouvrir avec assez de précaution pour ne pas faire de bruit, c'est le principal. Après cela vous irez droit au lit qui est à gauche, et vous pourrez vous emparer de l'individu avant qu'il soit éveillé; alors j'entrerai avec de la lumière, et le reste ira tout seul.
BERTRAND--Mais, tonnerre d'un nom! c'est bien des cérémonies, ça! Laissez-moi donc faire; ça mettra pas grand temps, vous verrez!
JOLIN--Non, non!... Il y a des personnes endormies dans la maison: tout doit se faire dans le plus grand silence.
THIBEAULT--Tenez, vous me laisserez arranger ça moi. Je me charge d'ouvrir la porte sans faire plus de bruit qu'une souris qui trotte...
JOLIN--C'est cela; eh bien, allons!
BERTRAND, _à part_--C'est correct; encore un! mais y va te coûter le prix, celui-là, mon vieux grippe-sou d'hypocrite!... (Ils sortent.)
ADRIEN, _seul_--Oh! infamie des infamies!... Cette fois, c'est l'humanité qui parle; je ne puis reculer. (Il saute dans le parc.) Il s'agit d'empêcher un crime: c'en serait un d'hésiter!... (Il suit Jolin.)
CINQUIÈME TABLEAU
AU MEURTRE
(Le théâtre représente un corridor.)
SCÈNE IV
Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.
Mme SAINT-VALLIER, _debout un bougeoir à la main_--Je te dis, ingrate enfant, que ton ridicule entêtement va nous faire chasser de cette maison. M. Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l'a encore jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour moi je suis lasse de cette pauvreté déshonorante.
BLANCHE--Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me répugne; j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis broder, donner des leçons de musique...
Mme SAINT-VALLIER--De la broderie! des leçons de musique! Voilà bien de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour vivre, quand on a vécu dans la meilleure société, quand on a tenu le haut du pavé!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!
BLANCHE--Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie pour vous savoir heureuse!
Mme SAINT-VALLIER--Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime sa mère, on ne lui refuse pas un léger sacrifice...
BLANCHE--Je suis prête à faire tous les sacrifices possibles, ma mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet homme. Il m'inspire trop d'horreur et de dégoût!
Mme SAINT-VALLIER--Tu l'épouseras cependant, et le mariage va se faire dans le plus court délai. Nous verrons bien si tu oseras désobéir à ta mère.
BLANCHE--Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de l'oser!
Mme SAINT-VALLIER--Indigne créature! enfant dénaturée! Je parviendrai bien à te réduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launière qui m'en empêchera. Un drôle qui n'a rien, et que tu préfères comme une sotte à l'homme le plus riche de Québec.
BLANCHE--Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s'il ne peut venir lui-même à mon secours. Mais peut-être le ciel m'a-t-il déjà envoyé un autre protecteur.
Mme SAINT-VALLIER--Un protecteur! qu'est-ce à dire? Serait-ce par hasard ce M. DesRivières qui est arrivé ce soir? En effet, j'ai cru m'apercevoir qu'il t'avait parlé à voix basse. Il t'a apporté quelque message, quelque lettre sans doute?
BLANCHE, _pleurant_--Non, maman, pas de lettre, pas de message; mais un mot de pitié est si précieux quand on est abandonné de tous...
SCÈNE V
LES PRÉCÉDENTS, ADRIEN.
ADRIEN, _entrant précipitamment par la fenêtre_--Pas de tous, pas de tous, Blanche!
BLANCHE--Adrien!
Mme SAINT-VALLIER--Comment?... Qu'est-ce que cela veut dire?
ADRIEN--Blanche! Mme Saint-Vallier! silence, de grâce! Il y va de ma vie.
Mme SAINT-VALLIER--Entrer par la fenêtre!... Une escalade!... Sainte Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable?
BLANCHE--O Adrien, Adrien!
Mme SAINT-VALLIER--Que venez-vous faire ici? Répondez!
ADRIEN--Je suis ici pour empêcher un meurtre.
Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE--Un meurtre!...
ADRIEN--Oui... ce voyageur, cet étranger, arrivé ici ce soir; on veut se défaire de lui.
Mme SAINT-VALLIER--Qui donc, monsieur?
ADRIEN--Le maître de cette maison, ce misérable Jolin que vous voulez donner pour mari à votre fille.
Mme SAINT-VALLIER--C'est une calomnie! c'est impossible!... M. Jolin... un homme...